Ma chère campagne...

Lundi 21 mai 2012 // La France

Officiellement, les deux candidats qui vont atteindre le second tour de l’élection présidentielle n’auront pas déboursé plus de 22,509 millions d’euros. Quant aux candidats du premier tour, ils n’auront pas déboursé plus de 16,851 millions d’euros. Tous ne possèdent pas ces moyens astronomiques quand d’autres freinent leurs ardeurs dépensières.

En effet, une campagne coûte cher en déplacements, en locations de salles de meetings et de siège de campagne, en moyens techniques, scénographiques, vidéos, en sites web, en tracts, etc. Le seul meeting de Nicolas Sarkozy à Villepinte, le n mars dernier, a coûté environ deux millions d’euros, soit autant que le coût global de la campagne d’Eva Joly. François Hollande pour sa réunion du Bourget s’est fendu d’un chèque d’un million d’euros (d’après les organisateurs), soit autant que le budget global de campagne de Nicolas Dupont-Aignan et plus que ceux de la candidate de Lutte Ouvrière Nathalie Arthaud (800 000 euros) et de Philippe Poutou (NPA - 800 000 euros). Pour sa convention à Lille, Marine Le Pen a dû débourser pas moins de 300 000 euros.

Tous les subterfuges sont bons pour alimenter les caisses et maquiller les comptes, de manière officielle (légale) ou officieuse, quand bien même la crise obligerait à être un peu plus modeste. Tout d’abord, les dépenses et les recettes ne sont imputées qu’à partir de la déclaration de candidature : le a octobre pour François Hollande, le 7 décembre pour François Bayrou, le 15 février pour Nicolas Sarkozy, le 13 mars pour Marine Le Pen... Mais les socialistes ayant organisé des primaires, les coûts de ce tour préliminaire risquent fort d’êtres intégrés dans les comptes de campagne de François Hollande.

Côté recettes, pour financer ces événements et d’une manière générale toute la campagne, tous les candidats font appel à leur parti. Les PS et UMP avec des milliers d’élus, ont constitué des réserves financières confortables. Un trésor de guerre qui s’élève à 15 millions d’euros pour le parti de François Hollande et autant pour celui de Nicolas Sarkozy.

Financement sous le manteau

Les candidats font aussi appel à la générosité de leurs militants et sympathisants, par le biais de souscriptions qui permettent d’obtenir des réductions d’impôts, allant jusqu’à 5 000 euros pour les très généreux donateurs. Certains candidats acceptent les « micro-dons », à partir d’environ deux euros. C’est ce qui a notamment permis à François Hollande de recueillir à ce jour plus de 500 000 euros avec l’objectif d’atteindre 1,5 million d’euros. Mais qu’en est-il des commissions occultes, de ces valises de billets qui ont pu transiter de pays étrangers vers les partis politiques, puis vers les candidats, dans les années 70-90 ? Les soupçons qui se sont portés sur Mitterrand (URBA), sur Chirac (Françafrique), sur Balladur (rétro-commissions de marchés d’armement), se sont étendus à Nicolas Sarkozy pour sa campagne de 2007 (Affaire Bettencourt). Ces pratiques du financement sous le manteau et des valises de billets ont-elles vraiment disparu malgré les lois en vigueur ? Pas vraiment si l’on en croit les affaires qui resurgissent. Il se peut que 2012 n’échappe pas à la règle, ou plutôt à son exception.

Côté dépenses, crises de 2001 et 2008 obligent, les candidats font un peu plus attention. Tous s’appuient également sur une armée de bénévoles dont les dépenses personnelles ne sont pas incorporées dans les comptes de campagne. Tout juste les dépenses en sandwiches seront-elles imputées. Pour réduire les coûts, tout est bon : réduction du grammage du papier des affiches, négociations serrées avec les prestataires de services, déplacements sur lignes régulières plutôt qu’en avion privé, etc. François Hollande a même fait appel à des « cost-killers » (des chasseurs de coûts) pour réduire les deux secteurs les plus budgétivores : l’imprimerie et les meetings.

« Confusion des genres »

Une autre astuce connue de tous les experts consiste à inviter les militants à une réunion du parti. C’est ce qu’a fait Nicolas Sarkozy pour Villepinte. Officiellement, des dizaines de milliers de personnes qui ont fait le déplacement ont assisté à un conseil national de l’UMP qui s’est déroulé entre 10 heures et midi. Nicolas Sarkozy, invité en qualité de candidat, à ce meeting où tout est déjà installé, est intervenu dans l’après-midi.... Comment la Commission nationale des comptes de campagnes et des financements politiques (CNCCFP) et le Conseil constitutionnel vont-ils intégrer cette dépense ?

Dans la même idée de « confusion des genres », Nicolas Sarkozy peut jouer sur deux tableaux : celui du candidat et celui du président. La polémique avait d’ailleurs enflé lors de la campagne de 2002 quand la gauche avait reproché au président sortant, Jacques Chirac, d’utiliser insidieusement les fonds publics, à travers les moyens inhérents à sa fonction de président (avions, TGV...) pour battre la campagne.

Toutes ces pratiques ne sont pas nouvelles et les institutions chargées de vérifier ces pratiques douteuses ferment les yeux quand elles ne se rendent pas complices de ces dérives ! Déjà en 1995, le Conseil constitutionnel a donné quitus aux comptes d’Édouard Balladur alors qu’il aurait dû les invalider, selon Jacques Robert. Cet ancien professeur de droit, affirme que les « comptes du candidat Balladur accusaient 10 millions de francs de recettes d’origine inconnue » et que l’ancien Premier ministre « n’a jamais répondu aux demandes d’explications des trois conseillers rapporteurs ».

Le vent du boulet est aussi passé très près de Jacques Chirac à cette date. En effet, la limite autorisée pour les deux tours était à l’époque de 22,0 millions de francs. Selon les Sages de la rue Montpensier, le maire de Paris aurait dépensé 119,959 millions de francs.., après réévaluation de certaines dépenses ! Jacques Robert s’en souvient : « Les membres du Conseil étaient affreusement gênés ». Ce que Roland Dumas demande aux Sages, c’est de « fermer les yeux » sur les anomalies des comptes de Balladur. Jacques Robert explique : « Chirac et Balladur avaient commis tous les deux des irrégularités. Mais l’un était élu et pas l’autre. On ne pouvait pas invalider les comptes de Balladur, le ruiner et laisser gambader Chirac à l’Élysée ! Roland Dumas ne voulait pas faire de vagues. Il mesurait les conséquences politiques avant l’application du droit. » Dans ce contexte, les montants officiels de limites des dépenses électorales ont-ils encore un sens ? L’onction populaire permettrait-elle de s’affranchir des règles élémentaires du droit ? Répondre à ces questions relève d’un autre débat.

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