M’bala M’bala.

Mercredi 29 janvier 2014 // La France

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Cible de Manuel Valls, qui veut faire interdire ses spectacles, « l’humoriste se définit avant tout comme un adversaire du "système". Itinéraire d’un polémiste en perpétuel dérapage contrôlé.

J’en ai plus rien à foutre ! Dans un éclat de rire, Dieudonné vient de lancer une de ces provocations au vitriol dont il maîtrise parfaitement la cruelle alchimie. Plus qu’un slogan, cette sentence, qu’il répète souvent, est un aveu dans la bouche de cet enfant de l’antiracisme devenu l’homme à abattre depuis que le ministre de l’Intérieur l’a placé sur le devant de la scène. Nous sommes en 2010, en pleine représentation de Mahmoud, son spectacle dédicacé au président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Et les spectateurs rassemblés dans la salle comble, ce soir encore du Théâtre de la Main-d’Or, dans le XIe arrondissement de Paris, sont franchement hilares. Il n’est pas certain, cependant, que le public soit tout à fait le même que celui de ses spectacles précédents, quand "Dieudo" remplissait le Zénith ou l’Olympia et que les premiers rangs étaient occupés par les stars du show-biz, de Gad Elmaleh à Alain Chabat en passant par Omar et Fred, Tom Novembre ou encore Zebda...

C’est en 2003, après l’émission « On ne peut pas plaire à tout le monde, présentée par Marc-Olivier Fogiel, que l’écrémage a commencé. » Dans un sketch pas très drôle celui-là, il en convient lui-même , Dieudonné lit un texte dans lequel il attaque les colons israéliens et la politique de l’État hébreu, invitant la jeunesse des banlieues et Jamel Debbouze, présent sur le plateau, à se convertir au sionisme afin de s’assurer un opulent avenir. Et c’est, selon lui, sur un « Israël » accompagné d’un signe de la main qu’il quitte le plateau. Sous les rires et les applaudissements.

Mais, en fait d’un signe de main, certains ont vu un bras tendu. Ils n’ont d’ailleurs pas entendu « Israël », mais « Isra-Heil ». La.polémique est lancée. Pourtant, ils sont encore nombreux à croire qu’il ne s’agissait que d’un passage à vide, à imaginer que la brouille avec son vieux complice Élie Semoun ne pouvait être que d’ordre financier, que l’ancien militant de SOS Racisme, candidat aux législatives à Dreux contre Marie-France Stirbois, une figure du Front national, ne pouvait être l’auteur d’un tel dérapage. Et puis, après tout, Dieudo s’en prend à tous les communautarismes : dans son sketch la Fine Équipe du II et son « mollah Jean-Christophe », il dit tout le mal qu’il pense des fondamentalistes musulmans, des cathos, des Blancs colonisateurs « sous le napalm » desquels sa grand-mère a péri, tout le monde en prend pour son grade... Il est juste allé un peu loin avec Israël. On attend son mea-culpa et on le reçoit à nouveau sur les plateaux de télévision.

Le 14 décembre 2004, il est reçu sur France 2, dans Tout le monde en parle, pour faire la promotion de son nouveau spectacle intitulé Mes excuses. Thierry Ardisson lui lance :

  • D’une façon un peu têtue, vous ne voulez pas reconnaître que vous êtes allé trop loin...
  • C’est mon côté breton...
  • Je suis désolé de vous voir vous enfoncer là-dedans, parce que c’est peut-être la dernière fois que je vous invite, Dieudo.
  • Je ne peux pas aller contre ma conscience et contre ma dignité. Quelles excuses êtes-vous prêt à présenter aujourd’hui ?
  • Si j’ai blessé des gens en faisant le sketch sur le mollah Jean-Christophe, j’en suis désolé.
  • Fermez le ban, on ne verra plus Dieudonné sur le service public.

Mes excuses n’ont, de toute façon, rien d’un acte de contrition : entrant sur scène sous les claquements de fouet, l’humoriste se traîne péniblement jusque devant son public. « Je m’excuse ! Ô peuple élu ! Pardonne à la bête que je suis les offenses proférées. » Puis, adressant un fulgurant bras d’honneur à ses bourreaux invisibles, Dieudonné éclate d’un rire tonitruant devant une salle en folie. La rupture avec le "système" est consommée. Mais si, dans une lettre ouverte, son ancien complice Élie Semoun écrit qu’il n’est plus « celui que j’ai connu et avec lequel j’ai tant ri », ils restent nombreux à venir lui apporter leur soutien. Sur scène, comme Jamel Debbouze (« il dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas ») ou Daniel Prévost (« c’est le plus grand humoriste que nous ayons actuellement, c’est le plus courageux, et il faudrait tout de même lever le black-out sur la télévision, il faudrait qu’il repasse à la télé ! »), dans la coulisse, comme Alain Chabat (« à part sa guerre contre les castors, le reste me va assez bien »), ou dans les médias, comme Alexandre Astier (« je pense que ce garçon est proprement génial et je suis surtout honteux de vivre dans un pays qui lui coupe la parole »).

Valls agite l’épouvantail Dieudonné comme une menace imminente sur la République.

« Proprement génial » ? Tout le monde ne partage pas cette opinion. Comme l’illustre un incident de novembre 2008, dans une émission sur la télévision suisse dont le thème est "Peut-on rire de tout ?", durant laquelle un intervenant suppose que Dieudonné n’est « pas assez futé » pour jouer avec ces sujets douloureux, l’écrivain Pascal Bernheim ajoute : « Ben, c’est un Nègre. » Dieudonné enchaîne les provocations : il reçoit sur scène le révisionniste Robert Faurisson et, chez Ardisson toujours, semble croire que le sida a été inventé en laboratoire par des juifs pour nuire aux Africains.

Dieudonné continue à brouiller les cartes : il se réconcilie avec le Front national, présente ses excuses aux électeurs du FN sur Radio Courtoisie et demande à Jean-Marie Le Pen d’être le parrain de son troisième enfant. Chaque attaque de ses adversaires déclenche une réponse plus terrible encore. Sur Internet le plus souvent, où ses vidéos font exploser les compteurs de vues 2,5 millions pour sa dernière réponse à Hollande. Des procès lui sont intentés pour "incitation à la haine raciale", qu’il gagne parfois, mais perd aussi et à l’occasion desquels les amendes et dommages et intérêts qui lui sont infligés gonflent une dette qu’on peine à estimer. La polémique pourrait coûter davantage à ce virtuose de la provocation. Bercy se penche aujourd’hui sur le "système Dieudonné", qui est accusé d’organiser son insolvabilité, de ne pas payer ses amendes, d’avoir recours aux appels aux dons illicites et d’avoir fraudé le fisc à hauteur de 887135,75 euros entre 1997 et 2005...

Dans cette fuite en avant, rien ne semble pouvoir l’arrêter. Aux accusations de négation de crime contre l’humanité, il oppose le crime contre l’humanité des « esclavagistes juifs ». À ceux qui voudraient qu’il se taise, il adresse sa "quenelle", un genre de bras d’honneur dans lequel Roger Cukierman, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), voit un « salut nazi à l’envers ». Et dont la multiplication (le basketteur Tony Parker ou l’ancien joueur de l’équipe de France de football Nicolas Anelka, qui a voulu rendre hommage à son « ami Dieudonné », s’y sont prêtés) irrite.

Le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, évoque son intention d’interdire les spectacles de Dieudonné, prétextes, selon lui, à « une campagne d’antisémitisme et de racisme ». Désapprouvé par l’un de ses prédécesseurs, Pierre Joxe, mais soutenu par François Hollande en personne et par l’ensemble de la gauche Taubira évoque les « pitreries obscènes d’un antisémite multirécidiviste » , Valls agite l’épouvantail Dieudonné comme une menace imminente sur la République. Tant pis si le ministre est contraint de prendre un arrêté pour le moins vague, déjà dénoncé par les spécialistes, ou si l’interdiction d’un spectacle soulève d’épineuses questions juridiques, poussant même l’avocat Arno Klarsfeld à réclamer que l’on manifeste devant le Théâtre de la Main-d’Or afin de susciter l’agitation nécessaire à la prise d’arrêtés préfectoraux pour trouble à l’ordre public.

« Je n’accepte pas que l’affaire Dieudonné devienne le centre du débat public », s’est insurgé, un peu isolé, le député UMP de l’Yonne, Guillaume Larrivé, qui condamne l’« opération de diversion » du gouvernement. La polémique, il est vrai, arrive à point nommé pour un Manuel Valls occupé à cacher, selon Larrivé, que « chaque jour, chaque nuit, la sécurité des Français se détériore ». Surpris lui-même par l’ampleur de l’opération, Dieudonné jubile de voir les moyens de l’État mis au service de sa promotion.

Et tant pis si Manuel Valls vient d’ouvrir une boîte de Pandore et que désormais, dans les banlieues, on commence à évoquer des expéditions punitives à Paris, rue des Rosiers, "si l’on touche à un seul cheveu de Dieudonné"...

 

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