Louis XVIII : La monarchie nationalisée.

Vendredi 28 février 2014 // L’Histoire

Portrait de Louis XVIII en habits de sacre,par Robert Lefèvre (1822)

Au grand rendez-vous de l’unité nationale, 2014 doit aussi voir convoqué le souvenir de la première Restauration, dont la Charte constitutionnelle permit au régime parlementaire de s’enraciner en France. L’idée de réconciliation de la monarchie avec les idéaux de la Révolution française durera jusqu’en 1848 et reste encore aujourd’hui une expérience fondatrice, en Europe.

L’anniversaire de l’avènement de la première Restauration est bien inscrit au catalogue de la Mission aux Commémorations nationales du ministère de la Culture. Force est cependant de constater que peu d’écho est donné à l’événement, dans la programmation des grandes expositions et des colloques des mois à venir. Face au Centenaire de la Grande Guerre, il est bien évident que le bicentenaire de l’arrivée au pouvoir de Louis XVIII n’occupera pas le devant de la scène. Et pourtant...

L’année 1814 est bien une année charnière pour l’histoire politique de la France, tout autant que l’Empire et la période révolutionnaire : l’organisation du pouvoir législatif, déjà fondé sur le bicamérisme, permet aux débats parlementaire de voir le jour et de peser sur les décisions de l’exécutif, au cours des décennies suivantes ; de même des règles de procédures internes des chambres sont elles aussi fixées. Pourtant, au printemps de cette année-là, rien ne paraît simple, et la France toute entière ressent le vide du pouvoir. Napoléon, qui a scellé sa fortune à celle des armes, en est réduit à régner sur l’île d’Elbe, après avoir été vaincu, sur le continent européen, par les armées coalisées des Anglais, des Russes, des Prussiens et des Autrichiens. La France est occupée, de même que sa capitale. Les Parisiens n’avaient pas subi les outrages d’une occupation depuis... le règne d’Henri IV ! À la fin du XVIe siècle, le bon roi avait dû chasser les troupes espagnoles, ce soutien de la Ligue très catholique qui empêchait tout compromis avec les Huguenots. Ainsi, les derniers des Bourbons se retrouvent-ils dans la situation du premier : contraints d’agir en politique. Le frère cadet de Louis XVI, en effet, dès qu’il annonce son retour, est accusé de revenir « dans les fourgons de 1 ’étranger », c’est-à-dire d’être sans réelle autonomie. Il sait tout retour à la monarchie absolue impossible. Il ne peut la rétablir, comme est en train de le faire son cousin espagnol libéré lui aussi de la menace de l’Empire.

Le 31 mars, un armistice est conclu entre les reliquats de l’Empire et la Coalition européenne engagé contre la France. Le 14 avril, sur une proposition de Talleyrand, un décret du Sénat « défère le gouvernement provisoire de la France à S.A.R. Monsieur le comte d’Artois sous le titre de lieutenant général du royaume, en attendant que Louis-Stanislas-Xavier de France appelé au trône des Français, ait accepté la charte constitutionnelle. » Le frère cadet de Louis XVIII répond, par une lettre, qu’il n’a pas reçu de son aîné le pouvoir d’accepter une Constitution, tout en précisant, au sujet du roi en exil : « je connais ses sentiments et ses principes, et je ne crains pas d’être désavoué en assurant en son nom qu’il en admettra les bases. » L’enjeu est désormais clair, pour les deux derniers Bourbons. Il se résumera, plus tard, dans une célèbre injonction du ministre Decazes : « nationaliser la monarchie et royaliser la France. » Telle est la condition de la survie du nouveau régime.

Modifiés dans le sens d’une plus grande ouverture du corps électoral, en 1830, puis oubliés par la révolution du 1848, les principes de la monarchie constitutionnelle, tels qu’établis en 1814, n’en demeurent pas moins dans l’histoire européenne, un moment fondateur de notre modernité.

Le préambule de la Charte, octroyée par Louis XVIII le 4 juin, indique dès les premières lignes que le souverain ne se considère déjà plus comme un monarque absolu, et qu’un compromis doit être établi avec les idées nouvelles : « La divine Providence, en nous rappelant dans nos États après une longue absence, nous a imposé de grandes obligations. » « En même temps que nous reconnaissions qu’une Constitution libre et monarchique devait remplir l’attente de l’Europe éclairée, nous avons dû nous souvenir aussi que notre premier devoir envers nos peuples était de conserver pour leur propres intérêt, les droits et prérogatives de notre couronne. » Ainsi, « lorsque la sagesse des Rois s’accorde librement avec le voeu des peuples, une Charte constitutionnelle peut être de longue durée. »

Le texte, dans son ensemble, est bien une tentative pour ancrer les idéaux de 1789 aux traditions d’une ancienne monarchie idéalisée. Et c’est peut-être là que le bât blesse... « Nous avons remplacé, par la Chambre des Députés, ces anciennes Assemblée des Champs de Mars et de Mai, et ces Chambres du Tiers-État, qui ont si souvent donné tout à fois des preuves de zèle pour les intérêts du peuples, de fidélité et de respect pour l’autorité des Rois. En cherchant ainsi à renouer la chaîne des temps, que de funestes écarts avaient interrompue, nous avons effacé de notre souvenir comme nous voudrions qu’on pût les effacer de l’histoire, tous les maux qui ont affligé la patrie durant notre absence. » Les plus grands déchirements de la Révolution semblent pouvoir être effacés bien plus aisément qu’il ne sera possible de le faire en fait. Mais la Charte établit solennellement les principaux acquis des premiers textes révolutionnaires.

Sont confirmées, aussi, les libertés fondamentales de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. « Les Français sont égaux devant la loi, quels que soient d’ailleurs leurs titres et leurs rangs » (article 1 er). « Ils sont tous également admissibles aux emplois civils et militaires » (art. 3). « Leur liberté individuelle est également garantie, personne ne pouvant être poursuivi ni arrêté que dans les cas prévus par la loi et dans la forme qu’elle prescrit » (art. 4). « Les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions, en se conformant aux lois qui doivent réprimer les abus de cette liberté » (art. 8).

Dans l’ordre institutionnel, l’esquisse d’une séparation entre les pouvoirs est établie. Au sommet de l’édifice, le roi occupe une position prééminente. Il est « le chef suprême de l’État, il commande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix, d’alliance et de commerce, nomme à tous les emplois d’administration publique », tandis que le pouvoir exécutif « s’exerce collectivement par le Roi, la Chambre des pairs, et la Chambre des députés des départements » (art.14 et 15). Le roi est bien ce trait d’union entre l’ancienne et la nouvelle France.

Dans les cérémonies, il porte le cordon et la grande Croix de l’ordre du Saint-Esprit, supprimé en 1790 et bien sûr restauré. Dans l’iconographie de propagande, son portrait est souvent associé à des représentations de la Charte constitutionnelle, présentée, comme la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, sous la forme de Tables de la Loi. Pour la dernière fois, cependant, le drapeau blanc est celui du pays, et il est bien difficile de mettre en oeuvre une réconciliation effective des Français. Les partisans de la réconciliation ne représentent qu’une tendance politique, à la chambre, face aux libéraux qui veulent la Révolution et rien que la Révolution et aux ultra-catholiques que le frère cadet de Louis XVIII — une fois roi sous le nom de Charles X favorise jusqu’à provoquer la chute de la branche aînée des Bourbon en 1830. Le soutien à la couronne est fragile en raison, surtout, d’un suffrage censitaire qui ne privilégie que les fortunes foncières issues de l’ancienne aristocratie avant la révolution des Trois Glorieuses qui porte Louis-Philippe au pouvoir.

Louis XVIII n’en demeure pas moins l’un des plus grands rois de France. Il est le seul de sa génération à pouvoir instaurer un Régime qui va lui survive.

Seule la IIIe République saura renouer avec la stabilité. Face à ses contemporains pris dans les événements, gardons-nous de tout jugement sévère. Les années qu’ils vivent sont celles de la solitude des consciences et des choix personnels. Le premier grand événement inattendu auquel doivent faire face les Français après l’avènement de Louis XVIII est, du reste, le retour de Napoléon de l’île d’Elbe, pour Cent-Jours qui coûteront cher à la France en vies humaines. Seul le recul peut nous révéler les errements dont l’âme est capable : « On vivait vite alors on mourait vite aussi, et dans le grand désarroi de 1 ’écroulement d’un monde, un cadavre de plus n’ajoute rien ou presque à l’unanime angoisse. »

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