Lire Montaigne avec Pierre Manent.

Vendredi 30 mai 2014 // L’Histoire


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Depuis les débuts de sa vaste entreprise de philosophie politique, Pierre Marient s’est montré un extraordinaire lecteur, d’une attention aux textes qui défie les approximations allant parfois jusqu’aux contre-sens. Sa soif inextinguible de comprendre l’a toujours ramené aux classiques, les redécouvrant au-delà des gloses convenues et révélant une solidarité entre les âges de la culture. Son intérêt premier pour la modernité l’a graduellement conduit à explorer les strates plus anciennes de la pensée.

L’Antiquité lui a fourni un champ de recherche - on l’a vu avec son précédent essai, pour creuser plus profond dans notre tuf anthropologique. Le voilà revenu au XVI° siècle, avec un prodigieux Montaigne, qu’il a décortiqué de telle façon qu’il n’est plus possible d’échapper à la singularité décapante de ce littérateur au visage pourtant si souriant. S’il n’y avait la vertu de la réflexion si riche et de la mise en relation avec quelques interlocuteurs de premier choix, j’avouerais que le parcours du lecteur Pierre Manent a été pour moi une véritable épreuve, car son Montaigne m’est souvent devenu plus étranger au fur à mesure qu’il se révélait dans sa nudité. Car ce qui se révèle, c’est un naturalisme sans concession, qui va parfois jusqu’au matérialisme. Son scepticisme, qui ne craint pas d’aborder les limites extrêmes du pyrrhonisme nous plonge dans les affres de l’amoralisme. Pierre Marient nous révèle à quelles extrémités peut le conduire cette propension à se penser lui-même hors des secours de la grande sagesse, qu’elle soit païenne ou chrétienne.

Et pourtant ! Toute son entreprise ne consistait-elle pas à retrouver notre commune humanité à partir de son expérience la plus vive dans un cercle de vérité in- contestable. C’est ce qu’indique Manent dès son propos liminaire, et la longue lecture
qui suivra ne cessera d’en vérifier le bien-fondé « Alors que Machiavel et les réformateurs religieux redéfinissent, précisément « reforment » des objets déjà constitués et des autorités puissamment installées, Montaigne est contraint de produire l’objet et d’instituer l’autorité au nom desquels il redéfinit son rapport à la vérité. C’est la vie elle-même dans sa teneur ordinaire, dans les variations de ses humeurs et l’irrégularité de ses accidents qu’il s’agit de porter au jour, et si j’ose dire, d’installer dans une lumière qui fasse ressortir sa plénitude en préservant son imperfection. » Comment ne pas vibrer avec une telle volonté qui vise à nous remettre dans l’évidence et la communauté de nous-mêmes, sans afféteries ? On est forcément provoqué à une connivence fraternelle. Et puis, que nous le voulions ou pas, ne sommes-nous pas complices de cette fondation de la littérature qui nait avec les Essais, tant nous ne pouvons désormais plus nous en défaire ? C’est Kundera qui parle de cette expérience à l’aube des temps modernes en Europe qui n’a eu son pareil dans aucune autre civilisation. « Cette parole, écrit Pierre Manent, qui vaut par elle-même, qui vaut comme parole qui se fait reconnaître immédiatement comme digne d’être écoulée sans l’appui ni le gage d’aucune action préalable ou à venir, nous est devenue banale et précieuse sous le nom de littérature. » Avant elle, il y avait la poésie et l’éloquence, l’une et l’autre au service l’action souvent héroïque des Anciens. Montaigne ne veut se prévaloir d’aucune gloire « Sous l’offrande de sa franchise, il tend vers la retenue extrême dédaignant de dire pour donner à penser ; et éventuellement à dire, à son lecteur Il touche et éveille, sans dire mot ou par le mot qu’on ne dit pas, la source naturelle des paroles. La fécondité de la littérature ne naitrait-elle pas d’abord de tant de paroles retenues ? »

Un chapitre consacré à la mort illustre cet effort « pour se tenir au niveau de la condition humaine, que les hommes sont toujours tentés d’oublier ou de mépriser. » Sur ce terrain, on peut concevoir une empathie qui ignore certains motifs philosophiques, quoi qu’il en ait, qui accompagnent ce pur jouir ou pâtir de l’humain. J’ai eu la curiosité de comparer à la lecture de Pierre Ment celle de Pierre Boutang dans deux chapitres des Abeilles de Delphes. Le philosophe exprime son amitié pour Montaigne. A propos de la mort, justement, il note qu’il se trouve plus proche de l’écrivain des Essais que des Messieurs de Port Royal : « . La mort n’est pas saisie là en ses abîmes, mais dans le naturel prolongement du désordre, de la maladie, de la misère (...) or les malheurs humains se produisent dans les communautés ordinaires. Le sens supérieur et religieux n’en est que plus fort s’il apparaît sans qu’on le force aux esprits les mieux préparés au souffle terrible de la transcendance. »

Oui, mais justement, là-dessus Manent tranche impitoyablement dans son dernier chapitre, en analysant simplement « l’Apologie de Raymond de Sebond ». Il n’est plus possible de trouver plausible un Montaigne chrétien, lorsqu’on a suivi l’ensemble de la démonstration. Son scepticisme ravageur balaie tout devant lui et s’attaque même au cœur du christianisme. Il faut donc considérer l’auteur des Essais dans sa singularité absolue, dans l’ampleur de son dessein qui est redoutable. Car, en dépit de ce qui s’offre sous l’aspect de la plus extrême humilité, « jamais homme n’avait réclamé de nous une telle créance ».

S’étant débarrassé des fardeaux de la philosophie et de la religion, il s’engage sur la voie qui lui est propre avec la plus totale assurance. Ce qui ne signifie pas, au contraire, qu’il méconnaît la prudence.

Mais il faut suivre pas à pas la lecture minutieuse de Pierre Manent, lecture commentée, lecture qui élucide à mesure, pour que se dessine l’objet de la recherche
qui s’élargit jusqu’à l’ensemble des sciences humaines, avec des éclairs qui sondent très loin dans l’opacité et la complexité de notre nature. Comment Montaigne, par exemple, vient-il arbitrer entre ce qui en lui s’enthousiasme du combat contre la servitude et le sentiment douloureux de partager l’assujettissement à la coutume.

Chez lui, la lucidité est extrême, elle n’ignore rien, mais il redoute l’impatience et l’irascibilité de la critique et de l’action. C’est parce qu’il ne se justifie d’aucune action que sa parole est vraiment libre : Cette parole vive qui rend ridicule l’abondance cicéronienne, elle ne s’aiguise que pour jouir d’elle-même et du plaisir de n’avoir à répondre d’aucune action. Mais en même temps, il y a dans les Essais une appréciation de la vie sociale et politique qui frappe par ce qui la distingue des grandes philosophies politiques, celle de Pascal, Hobbes ou Rousseau. Ce qu’il recherche, c’est ce que les autres fuient avec l’invention de l’État moderne, c’est la rencontre humaine : « Nul homme n’est allé vers les hommes avec autant de confiance. » C’est sans doute pourquoi il continue de nous sourire, à l’encontre de ce qui peut nous effrayer chez lui.

Pierre Manent - « Montaigne - La vie sans loi », Flammarion.
Pierre Manerit « Les métamorphoses de la cité. Essai sur la dynamique de l’Occident », 2010, Champs Flammarion, 2013.

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