Les risques de la crise.

Mardi 13 mars 2012, par Frédéric Pons // La France

Drapeau de FranceDans ce pays de 23 millions d’habitants en pleine effervescence, le téléphone arabe est un formidable instrument d’amplification.

Cette fièvre n’a pas encore produit la révolution que certains attendaient, dans la foulée des "printemps arabes" de 2011. Après Ben Ali (Tunisie), Moubarak (Égypte), Kadhafi (Libye) et Saleh (Yémen), la logique imparable des droits de l’homme aurait voulu qu’Assad tombe. La Syrie tient bon, pour l’instant, même si les difficultés du régime syrien à rétablir l’ordre et son autorité montrent qu’il est affaibli, gêné par les sanctions internationales.

Ce régime tient par ses liens claniques, ancrés au coeur de la communauté minoritaire alaouite, fidèle à la famille Assad, et par son organisation, durcie autour d’un noyau sécuritaire (armée, police, services de renseignements). Les fidélités nouées depuis quarante ans dans toutes les couches de la société, y compris dans le clergé sunnite, entretiennent aussi sa stabilité.

Assad garde deux solides atouts : l’Iran et la Russie. Le soutien de l’Iran chiite est stratégique. La République islamique veut à tout prix conserver son dernier grand allié dans une région à majorité sunnite et pro-occidentale. La Syrie est son avant-poste face à Israël, son relais de puissance au côté du Hezbollah libanais. L’arrivée dans le port syrien de Tartous de deux navires de guerre iraniens manifeste cet appui. Cette présence insolite en Méditerranée orientale, pour la seconde fois depuis février 2011, a conduit Israël à mettre sa marine en état d’alerte.

Le soutien de la Russie est tactique. Fournisseurs d’armements à la Syrie, les Russes veulent conserver les facilités portuaires offertes à leur flotte dans le port de Tartous. Leur activisme sur ce dossier leur donne aussi une carte pour d’autres contentieux (comme le projet de bouclier antimissile). Le jour venu, quand la Russie estimera ses intérêts préservés, elle abandonnera sans doute Assad à son destin.

Des risques pour la stabilité de la Syrie et des pays voisins

L’effondrement de ce régime de fer, comme le souhaitent l’opposition et les va-t-en-guerre des droits de l’homme, ne garantit en rien un avenir meilleur. C’est toute la complexité de cette crise. Le maintien d’Assad présente autant d’inconvénients que sa chute. Le conserver, c’est encourager le bain de sang actuel, élargir les fractures communautaires, révéler les contradictions ou l’hypocrisie de l’Occident qui n’avait pas hésité à engager ses armées pour chasser Kadhafi mais tergiverse pour écarter son clone syrien.

Renverser Assad fait courir de grands risques à la stabilité de la Syrie et de ses voisins. Ce chapitre nouveau pourrait être aussi sanglant que le précédent.

Les terribles erreurs commises par les Américains en Irak, entre 2003 et 2008, et la guerre d’Afghanistan qui s’éternise démontrent au monde occidental que le mieux la démocratie est souvent l’ennemi du bien la paix régionale. La déstabilisation communautaire de la Syrie n’est pas une fatalité mais la "libanisation" est une maladie régionale. Soumise depuis quarante ans à la férule de la minorité alaouite, la majorité sunnite peut être tentée de prendre sa revanche. Les chiites irakiens ont montré la voie, aux dépens de la minorité sunnite qui les avait opprimés sous Saddam Hussein.

Les chrétiens syriens, plutôt épargnés par le régime, pourraient aussi être les victimes expiatrices toutes désignées d’un nouveau pouvoir sunnite travaillé par des réseaux fondamentalistes. Tous les chrétiens ne le croient pas, estimant notamment que leur situation ne sera pas pire que du temps des Assad.

La déstabilisation menace le Liban, où le régime Assad s’est forgé de solides complicités. L’onde de choc syrienne peut enflammer Beyrouth et le Sud-Liban, comme elle le fait déjà au nord du Liban où vivent de nombreux alaouites. Des combats les ont opposés aux milices sunnites dans la région de Tripoli. Le Hezbollah chiite libanais multiplie en ce moment les mises en gardé : "Ne touchez pas à Assad !" L’avertissement est à prendre au sérieux, notamment par la France qui veille sur la stabilité du Liban en entretenant un contingent de 1300 casques bleus au sud du pays.

L’appui ouvert de la Ligue arabe et des régimes sunnites de la région à l’opposition syrienne élargit le spectre de la déstabilisation régionale. La Turquie, le Qatar, l’Arabie Saoudite sont engagés par leur argent, leur diplomatie, Al-Jazira. La Turquie héberge et soutient des groupes de l’Armée syrienne libre (ASL). Le Qatar évoque des corridors humanitaires protégés par des forces militaires. Cette internationalisation de la crise ferait de la Syrie, après le Liban, le nouveau ring des rivalités proche-orientales. L’Iran, de son côté, fait planer une menace diffuse, partout où se trouvent des chiites. En Irak, où la majorité chiite n’a rien à leur refuser, les mollahs iraniens sont capables de pourrir la fin de la mission américaine. Au Liban, ils peuvent réactiver le Hezbollah contre les Occidentaux, contre Israël. À Bahréin, monarchie sunnite fragilisée par les revendications de la population chiite, ils aiguisent un poignard dans le dos du dispositif américain.

L’Iran peut surtout enflammer les zones orientales d’Arabie Saoudite, peuplées en majorité de chiites, où se trouvent les principales réserves pétrolières saoudiennes. Tout accès de fièvre dans cette région fait déjà flamber le prix du pétrole. Une révolution chiite peut tout faire exploser. L’intérêt réel de l’Occident et de la France est-il de s’engager, une nouvelle fois, dans "une guerre pour les autres" ? La réponse est non s’il faut protéger notre économie. C’est oui s’il s’agit de défendre des principes les droits de l’homme. Dans ce cas, il faudra accepter d’en payer le prix fort.

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