Les quatre dimensions de l’oppression des Palestiniens.

Par Marc Lemaire.

Jeudi 15 novembre 2012 // Le Monde

L’article qui suit est le dernier que je mets en ligne avant mon départ. Je ne tenterai pas ici l’impossible résumé de ces 11 semaines passées dans les territoires palestiniens. Il s’agira plutôt d’essayer de présenter de manière synthétique ce qui constitue selon moi les quatre déclinaisons essentielles de l’oppression israélienne.

Chacun sait que depuis 2002, Israël a entrepris de construire un gigantesque Mur en Cisjordanie. Ce que l’on remarque moins souvent, c’est que ce Mur de Béton n’est pas le seul Mur construit par l’État d’Israël, même s’il est le plus visible d’entre tous. Les Palestiniens se heurtent en effet aujourd’hui à quatre Murs, qui leur interdisent de mener une existence digne et de voir leurs droits nationaux satisfaits : un Mur de Fer, un Mur de Barbelés, un Mur de Verre et un Mur de Béton. Le Mur de Fer : l’armée israélienne.

« A part ceux qui ont été virtuellement "aveugles" depuis l’enfance, tous les sionistes modérés ont compris depuis longtemps qu’il n’y a pas le moindre espoir d’obtenir l’accord des Arabes de la Terre d’Israël pour que la "Palestine" devienne un pays avec une majorité juive.(…)

La colonisation sioniste, même la plus limitée, doit soit se terminer, soit être menée à bien au mépris de la volonté de la population autochtone.Cette colonisation ne peut, par conséquent, continuer et se développer que sous la protection d’une force indépendante de la population locale : un mur de fer que la population autochtone ne pourra pas franchir ».

Ces lignes ont été écrites au début des années 20 par Vladimir Jabotinsky, dirigeant du courant « sioniste révisionniste » duquel seront issus le Likoud et, entre autres, les Premiers Ministres Begin, Shamir ou Sharon. Elles exposent la doctrine du « Mur de Fer » : dans la mesure où les Arabes de Palestine s’opposeront à l’établissement d’un Etat juif sur un territoire dans lequel ils sont largement majoritaires, le mouvement sioniste doit se doter d’une puissante force armée, soutenue par les pays impérialistes, qui favorisera la colonisation et qui, le moment venu, permettra d’imposer le fait accompli aux autochtones.

Malgré la position minoritaire du courant révisionniste dans le mouvement sioniste (dominé par les Travaillistes de Ben Gourion), la doctrine du Mur de Fer fait de nombreux émules et est celle qui, dans les faits, conduit à la création de diverses milices juives armées, les plus célèbres étant la Haganah (créée en 1920), l’Irgoun (1931) et le Groupe Stern (1940). Ces milices terrorisent les habitants arabes et sont responsables du départ forcé de 800 000 d’entre eux au cours des années 1947-1949. C’est le groupe Stern, dirigé par Menahem Begin, qui commet le massacre de Deir Yassine en avril 1948. Après la Déclaration d’indépendance d’Israël, la Haganah constituera l’ossature de l’armée israélienne, « Tsahal », qui absorbera rapidement les autres milices. Dès les origines de l’Etat d’Israël, la composante militaire a joué un rôle-clé, permettant le nettoyage ethnique indispensable à la constitution d’un Etat juif sur un territoire majoritairement peuplé de non-Juifs. Le Mur de Fer, l’armée, demeure aujourd’hui l’un des piliers fondamentaux de la politique israélienne. La liste des Généraux devenus ministres ou Premiers Ministres est trop longue pour être citée ici. On mentionnera à titre d’exemple le Général Allon, le Général Dayan, le Général Rabin, le Général Sharon, le Général Barak, le Général Ben Eliezer, le Général Zeevi ou le Général Mofaz… Dans l’actuelle Knesset, les Généraux représentent 10% des élus. Et lorsque les Généraux rejoignent la vie politique, ils n’en demeurent pas moins des militaires et leurs décisions et grandes orientations s’en ressentent, comme l’a largement démontré la regrettée Tanya Reinhard.

En outre, « Israël est le seul pays démocratique dans lequel le commandant en chef de l’armée assiste à toutes les réunions du gouvernement » 3. Qui plus est, « Les généraux ont une arme qu’aucun homme politique ne peut se permettre d’ignorer : le contrôle absolu des médias. Presque tous les "correspondants militaires" et les "commentateurs militaires" sont les serviteurs obéissants du commandement en chef, publiant, comme si c’était leur propre opinion, les instructions du chef d’état-major et de ses généraux ». Cette mainmise des Généraux sur les médias permet d’entretenir un climat de peur permanente dans une société traversée de contradictions mais au sein de laquelle la crainte de l’agression étrangère et l’unité nationale derrière les opérations militaires jouent un rôle de ciment. Elle légitime en outre un budget militaire faramineux : les dépenses militaires par habitant sont 15 fois plus élevées en Israël qu’aux Etats-Unis. L’armée israélienne est une des plus importantes armées mondiales, elle est de très loin la première force militaire de la région et la seule puissance nucléaire du Moyen-Orient.

Le Mur de Fer voulu par Jabotinsky, entendu comme une puissante force armée jouant un rôle central dans le développement du projet sioniste, soutenue par les pays impérialistes, existe donc bel et bien. Il se matérialise aujourd’hui par l’occupation militaire de la Cisjordanie et l’encerclement de Gaza. Les Palestiniens des territoires occupés en sont les premiers témoins et les premières victimes. Les décisions les concernant, qui ont guidé la politique répressive des autorités d’occupation au cours des 60 dernières années, et leur confrontation quotidienne avec l’armée, sur les check points, lors des incursions ou à l’occasion des milliers de procès devant des tribunaux militaires, sont la tragique illustration de cette première dimension de l’oppression israélienne : imposer par la force le fait accompli sioniste.

La tâche assignée au Mur de Fer, définie par Jabotinsky il y a 85 ans, est plus que jamais d’actualité : « Nous prétendons que le Sionisme est moral et juste. Et puisqu’il est moral et juste, la justice doit être rendue, peu importe que Joseph, Simon, Ivan ou Ahmed soit d’accord ou non. »

Le Mur de Barbelés : les Camps de réfugiés.

« La terre d’Israël est habitée par les Arabes. (…) Nous devons nous préparer à les expulser du pays par la force des armes, tout comme l’ont fait nos pères avec les tribus qui y vivaient, sinon, nous nous trouverons face à un problème, représenté par la présence d’une population d’étrangers, nombreuse, à majorité musulmane, qui se sont habitués à nous mépriser depuis des générations. Aujourd’hui, nous ne représentons que 12% de l’ensemble de la population, et nous ne possédons que 2%, seulement, de la terre » 6 déclarait dès la fin du 19ème Siècle Israël Zengwill, l’un des premiers collaborateurs de Theodor Herzl, considéré comme le « père fondateur » du sionisme. La Palestine n’était pas, contrairement à la formule popularisée par le mouvement sioniste, « une terre sans peuple ». Les sionistes en avaient conscience et ont donc dès le départ envisagé l’expulsion des autochtones afin de permettre la constitution d’un Etat juif.

Le plan de partage de 1947 attribue un peu plus de 55% de la Palestine à l’Etat juif. L’objectif non dissimulé des dirigeants sionistes est la conquête de l’ensemble de la Palestine : « L’acceptation de la partition ne nous engage pas à renoncer à la Cisjordanie. On ne demande pas à quelqu’un de renoncer à sa vision. Nous accepterons un Etat dans les frontières fixées aujourd’hui ; mais les frontières des aspirations sionistes sont les affaires des Juifs et aucun facteur externe ne pourra les limiter » (David Ben Gourion). Mais les Juifs ne représentent qu’un tiers de la population. Le nettoyage ethnique est donc inévitable.

Les travaux des historiens palestiniens, puis des nouveaux historiens israéliens, notamment Ilan Pappe et Benny Morris 8, ont établi que ce sont ainsi environ 800 000 Palestiniens qui ont été chassés de leur terre lors de la grande expulsion de 1947-1949, la « Nakba ». Ils ont en outre démontré que cette expulsion n’était pas un dommage collatéral de la guerre israélo-arabe de 1948 mais qu’elle était le résultat d’un plan précis, le plan Daleth, visant à nettoyer la terre de Palestine du plus grand nombre possible de ses habitants arabes. C’est ainsi que plus de la moitié des 800 000 expulsions ont eu lieu avant le début de la guerre, ce qui invalide la thèse communément répandue des villageois fuyant les combats entre armées arabes et armée israélienne.

Les réfugiés ont-ils tous fui sous la menace directe des milices juives ou certains d’entre eux ont-ils abandonné leurs terres par peur des massacres ? Ceux qui contestent la thèse de l’expulsion font de cette question un enjeu crucial et se réfèrent constamment à d’introuvables enregistrements radios démontrant que les régimes arabes ont appelé les Palestiniens à fuir leurs terres. Au-delà du fait que les travaux historiques les plus récents ont largement démontré le caractère programmé et systématique des expulsions, ce « débat » n’est qu’un contre-feu allumé afin de détourner l’attention d’une vérité historique que personne ne peut contester : quelles que soient les motivations qui ont poussé chacun des réfugiés à s’enfuir, aucun d’entre eux n’a jamais pu retourner sur sa terre. Il en va de même des centaines de milliers d’autres Palestiniens qui ont rejoint le contingent des réfugiés lors des autres vagues d’expulsion, notamment en juin 1967. Il y a aujourd’hui d’après les chiffres officiels de l’ONU plus de 4.5 millions de réfugiés palestiniens. Il existe 59 camps, pour certains encore entourés de barbelés, à Gaza (8 camps), en Cisjordanie (19), en Jordanie (10), en Syrie (10) et au Liban (12). A ce chiffre s’ajoutent les réfugiés non enregistrés à l’UNRWA. D’après le Palestinian Central Bureau of Statistics (PCBS), il y a aujourd’hui à travers le monde environ 7 millions de réfugiés palestiniens, sur une population totale d’un peu plus de 10 millions.

Plus des 2/3 des Palestiniens sont donc des réfugiés à qui Israël dénie le droit de revenir sur leurs terres. Ce qui faisait dire à Hussam Khadr, membre du Fatah au Camp de Balata, ancien député aujourd’hui emprisonné, que « la cause palestinienne est la cause des réfugiés ». C’est ce qui autorise aussi tout observateur un peu sérieux de la question palestinienne à dire que tout « règlement » faisant l’impasse sur les revendications de la reconnaissance de l’expulsion et du droit au retour est chimérique et/ou malhonnête. Le Mur de Barbelés qui enferme près de 70% du peuple palestinien dans des Camps et dans un statut de réfugiés permanents est le second volet incontournable de l’oppression générée par Israël.

Le Mur de Verre : le statut des Palestiniens de 48.

« Il y a des citoyens arabes dans l’Etat d’Israël. C’est notre principal souci. Qu’on en finisse à Gaza. Qu’on en finisse en Judée et en Samarie [en Cisjordanie]. Nous nous retrouverons alors face à notre principal souci » (Gideon Ezra, actuel Ministre israélien de l’Environnement, membre du parti Kadima). Un troisième Mur enferme la population palestinienne et constitue un aspect souvent sous-estimé ou volontairement négligé de l’oppression israélienne. C’est le « Mur de Verre », pour emprunter une image du journaliste Jonathan Cook, qui enferme les Palestiniens de 1948, les mal-nommés « Arabes israéliens ».

La minorité palestinienne en Israël, estimée à 1.3 millions de membres (soit un peu moins d’1/5ème de la population israélienne), se compose des Palestiniens qui sont demeurés dans les terres conquises par Israël en 1947-1949 et de leurs descendants. La façon dont Israël traite cette minorité et les mesures radicales qu’une grande partie de l’establishment sioniste souhaiterait prendre à son encontre sont révélatrices de l’indépassable contradiction entre la réalisation du projet sioniste d’établissement d’un Etat juif en Palestine et la satisfaction des droits nationaux du peuple palestinien.

Soumis à la loi martiale de 1949 à 1966, les Palestiniens d’Israël jouissent depuis 1967, en théorie, des mêmes droits que tous les Israéliens. En théorie seulement car les discriminations, si elles ne sont plus inscrites dans la loi, persistent et se développent. Du Ministère des Affaires Religieuses qui n’attribue que 2% de son budget aux communautés palestiniennes d’Israël et qui refuse d’accorder des crédits pour les cimetières « non-juifs » aux nombreuses municipalités qui s’abstiennent d’utiliser l’arabe pour la signalisation routière, les cas de discrimination institutionnelle sont légion. Si l’on y ajoute la discrimination à l’embauche, au logement ou la faiblesse des crédits alloués par l’Etat pour le développement économique et social des villes et villages arabes (54.8 % des Palestiniens de 48 vivent en dessous du seuil de pauvreté contre 20.3 % des Juifs), voire même la non-reconnaissance de l’existence de certains de ces villages, se dessine un système de discriminations paralégales que Jonathan Cook appelle un « Mur de Verre ». Un « Mur de Verre » car, s’il enferme bel et bien les Palestiniens d’Israël dans un statut de sous-citoyens, il demeure invisible et autorise Israël à affirmer être un Etat démocratique et non-discriminatoire.

Les politiques discriminatoires vis-à-vis des Palestiniens sont souvent assumées par les dirigeants israéliens au nom de l’intérêt supérieur de la construction de l’Etat juif. Ainsi Ariel Sharon affirmait-il en 2002 que tandis que les Juifs jouissent des droits sur la terre d’Israël, les Palestiniens jouissent de droits dans l’Etat d’Israël. On comprend mieux pourquoi la revendication démocratique élémentaire portée par Azmi Bishara, ancien député palestinien à la Knesset, de la transformation d’Israël en un « Etat de tous ses citoyens », inquiète tous ceux qui tentent de dissimuler qu’Israël, loin d’être « juif et démocratique » est plutôt, selon le mot d’un autre député, Ahmed Tibi, « démocratique à l’égard des Juifs et juif à l’égard des Arabes ».

Les Palestiniens d’Israël et leurs droits nationaux sont un obstacle à l’édification d’un Etat juif en Palestine. D’où leur enfermement dans un statut de sous-citoyens, constamment accusés de conspiration contre Israël, phénomènes qui se sont accélérés depuis septembre 2000. Si le rêve sioniste d’un « Grand Israël », débarrassé de la population palestinienne, a fait long feu, certains dirigeants israéliens, agitant la menace démographique, n’hésitent pas à comparer les Palestiniens d’Israël à un « cancer » qu’il faut traiter de manière radicale.

Des partisans de l’expulsion massive, représentés notamment par l’ancien vice-Premier Ministre Lieberman, à ceux qui, comme Ehud Olmert, envisagent de se « séparer » des zones arabes les plus densément peuplées (à l’image de ce qui s’est passé avec Gaza et qui risque de se passer avec les cantons de Cisjordanie), il existe un large consensus pour affirmer que l’avenir des Palestiniens d’Israël n’est pas en Israël. De récents chiffres indiquent que 75% des Juifs israéliens sont favorables à un transfert des zones arabes densément peuplées à l’hypothétique « Etat palestinien ». Le Mur de Verre, qui enferme les Palestiniens de 48 dans une position de citoyens de seconde zone, est la troisième dimension de l’oppression israélienne. Il peut être imperceptible pour qui ne veut pas le voir. Chacun devrait pourtant se demander comment un député israélien (Effie Eitam) a pu récemment déclarer à la Knesset, sans être inquiété par la suite, en s’adressant aux représentants des Palestiniens de 48 : « Un jour, nous vous expulserons de ce bâtiment et de la terre du peuple juif ».


Le Mur de Béton : les Cantons.

« Israël est dans l’obligation de mettre un terme aux violations du droit international dont il est l’auteur ; il est tenu de cesser immédiatement les travaux d’édification du mur qu’il est en train de construire dans le territoire palestinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est, de démanteler immédiatement l’ouvrage situé dans ce territoire et d’abroger immédiatement ou de priver immédiatement d’effet l’ensemble des actes législatifs et réglementaires qui s’y rapportent ». (Avis de la Cour Internationale de Justice, 9 juillet 2004) 10.

Le Mur érigé en Cisjordanie a donc été jugé illégal par la Cour Internationale de Justice. Cela n’empêche pas Israël de poursuivre sa construction et d’espérer l’achever en 2010. A son terme le Mur mesurera près de 800 km. Mur de Béton atteignant parfois 8 m de haut, la prétendue « barrière de sécurité » intégrera de facto environ 45% de la Cisjordanie et 98% des colons à l’Etat d’Israël. Elle découpera « l’Etat palestinien » en trois enclaves isolées qui se sont subdiviseront en 22 plus petites enclaves reliées par des tunnels construits sous les routes réservées aux colons, lesquelles mesureront environ 1250 kilomètres 11. Une partie des 600 checkpoints et barrages qui couvrent aujourd’hui la Cisjordanie disparaîtront, les autres seront maintenus pour contrôler les entrées et les sorties des cantons. Une entité palestinienne auto-administrée verra le jour dans ces cantons, que d’aucuns oseront peut-être encore appeler Etat.

Si le Mur a été construit à partir de 2002, son origine remonte en fait à beaucoup plus loin. Très exactement au 10 juin 1967, lorsque la guerre des 6 jours prend officiellement fin. A son terme Israël a en effet conquis, entre autres, le reste de la Palestine théoriquement partagée en 1947 et exerce son autorité sur la Cisjordanie et la Bande de Gaza. Une victoire militaire plus rapide et plus facile qu’en 1948-1949, mais avec une différence majeure : contrairement à ce qui s’était passé alors, la majorité des Palestiniens ne sont pas partis. Le succès militaire crée donc une difficulté politique pour les dirigeants sionistes : Israël abrite désormais en son sein les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, qui s’ajoutent aux Palestiniens de 1948. La prétention de l’Etat d’Israël à être simultanément un Etat juif et démocratique est donc sérieusement menacée. C’est pour répondre à cette contradiction qu’un Général travailliste, Ygal Allon, présente au Premier Ministre Levi Eshkol, dès juillet 1967, une solution alternative à l’expulsion, qui compromettrait le soutien international dont jouit l’Etat d’Israël. La philosophie du « Plan Allon » était la suivante : renoncer à la souveraineté sur les zones palestiniennes les plus densément peuplées tout en conservant le contrôle exclusif sur la vallée du Jourdain, sur la rive occidentale de la Mer Morte et sur Jérusalem, dont les limites municipales seraient considérablement étendues. Une entité palestinienne constituée de cantons isolés serait ainsi établie, avec des attributs de souveraineté limités, Allon ne répondant pas à la question de savoir si cette souveraineté serait confiée à des autochtones où à la Jordanie et l’Egypte.

Même si le Plan Allon n’est pas officiellement adopté par le pouvoir israélien, c’est lui qui guidera, avec certaines variantes, la politique de l’Etat sioniste à partir de l’année 1967. La disposition des colonies, le tracé des routes de contournement, réservées aux colons, et la progressive fragmentation de la Cisjordanie sont la mise en application concrète des vues du Général Allon. Les Accords d’Oslo et la division de la Cisjordanie en Zones A, B et C, en sont directement inspirés. Même le Général Sharon, farouche partisan de l’expulsion des Palestiniens, finira par adopter, en le modifiant, le Plan Allon. C’est le sens du « retrait unilatéral » de Gaza en 2005 qui, loin d’être un « geste de paix », est une décision pragmatique d’abandon et d’encerclement d’une zone palestinienne trop densément peuplée. La décision de construire le Mur, si elle fut interprétée à juste titre comme la renonciation à l’annexion de l’ensemble de la Cisjordanie, n’est que l’ultime étape de la mise en pratique du Plan Allon. Le Mur trace les limites des cantons palestiniens, ces zones trop peuplées pour être administrées par Israël. Tel est « l’Etat palestinien » dont parlent les dirigeants israéliens, pour lesquels il n’a jamais été question d’une quelconque restitution des territoires conquis en 1967. Comment expliquer, sinon, la poursuite de la colonisation à un rythme de plus en plus effréné, malgré le soi-disant « processus de paix » ? Ce sont en effet près de 500 000 colons qui vivent aujourd’hui en Cisjordanie (contre moins de 200 000 au début des années 90), leur nombre croît à un rythme 3 fois supérieur à celui du reste de la population israélienne et ils représenteront bientôt 10% de la population juive d’Israël.

Le Mur de Béton, dont plus de 500 km ont déjà été construits, est l’expression la plus manifeste, 60 ans après la Grande Expulsion et 41 ans après l’occupation de toute la Palestine, de la quatrième dimension de l’oppression israélienne : la négation du droit des Palestiniens à exercer une souveraineté réelle.

Conclusion : Un cinquième Mur, le Mur du Silence ?

Mur de Fer, de Barbelés, de Verre et de Béton : immatériels ou tragiquement réels, ces quatre Murs sont le symbole des diverses dimensions de l’oppression dont est victime le peuple palestinien. Les trois derniers sont ceux qui enferment les trois composantes de la nation palestinienne (Réfugiés, Palestiniens de 1948, Palestiniens des territoires occupés) dans divers statuts de sous-citoyens. Le premier Mur, le Mur de Fer, l’armée israélienne, est le moyen par lequel l’Etat d’Israël a créé et perpétue cette oppression. J’aurais pu parler d’autres Murs. Notamment de ceux des cellules dans lesquelles croupissent 11 700 prisonniers politiques palestiniens, parmi lesquels des dizaines de députés ou d’anciens députés, des ex-Ministres, un ex-vice-Premier Ministre, l’ex-Président du Conseil Législatif et de nombreux maires et conseillers municipaux. Parmi ces 11 700 prisonniers, plusieurs milliers n’ont pas été jugés. Plusieurs milliers d’autres ont été condamnés par des tribunaux militaires, sans preuve, sur de simples présomptions, ou pour des délits d’intention comme le jeune Franco-Palestinien Salah Hamouri 12.

Mais c’est un autre Mur que j’évoquerai dans cette conclusion. Un Mur qui diffère substantiellement des autres, dans la mesure où ceux qui ont décidé de son édification ne sont pas les dirigeants sionistes ou l’establishment israélien. Ce cinquième Mur, auquel se heurtent quotidiennement, depuis plus de 60 ans, les Palestiniens, est le silence assourdissant de la « Communauté internationale » quant à la négation de leurs droits nationaux.

Un Mur de Silence d’autant plus incompréhensible pour les Palestiniens que c’est cette même « Communauté internationale » qui a régulièrement, notamment à l’ONU, rappelé la nécessaire satisfaction de ces droits. L’ONU a créé par la résolution 181 l’Etat d’Israël et ne l’a accepté en son sein qu’à la condition qu’il se conforme aux autres résolutions, notamment la résolution 194 affirmant le droit au retour des réfugiés. Pour le résultat que l’on constate aujourd’hui. Ce silence de la « Communauté internationale » est encore plus frappant quand on le met en parallèle avec les bruyantes déclarations de soutien à Israël, à sa sécurité, et les non moins bruyantes condamnations de la résistance palestinienne, qui contribuent encore un peu plus isoler les Palestiniens et à étouffer leurs revendications. Malgré cet isolement et malgré les renoncements de nombre de leurs dirigeants, les Palestiniens n’ont pas renoncé à faire valoir leurs droits. Constatant qu’Israël bénéficiait du soutien inconditionnel des dirigeants des plus grandes puissances, ils en appellent chaque jour un peu plus les populations du monde entier à rompre le silence afin d’inverser la logique actuelle, qui, au nom de la « paix », va plutôt dans le sens de la protection d’Israël et de la consolidation, plutôt que de la destruction, des Murs qui les enferment.

Le jeudi 19 juin, au Camp de réfugiés de Balata, près de Naplouse, une vingtaine d’adolescents sont revenus, ravis, d’une excursion de 3 jours dans les villes et villages desquels leurs grands-parents ont été expulsés en 1948. L’excursion était organisée par le Centre Culturel Jaffa, en lien avec 2 autres Centres, du Camp de Jénine et du Camp d’Aïda, près de Béthléem.Ils sont 20, 10 garçons, 10 filles, et ne passent pas inaperçus lorsqu’ils pénètrent dans les locaux du Centre Culturel Jaffa, au Camp de réfugiés de Balata. Cris, pleurs, embrassades… Celles et ceux qui n’ont pas pu venir les harcèlent de questions : « Comment c’était ? » ; « Vous êtes allés où ? » ; « Vous avez vu la mer ? »… tandis que les volontaires du Centre essaient de convaincre la vingtaine de jeunes de se rendre dans la salle de réunion pour un rapide « debriefing » avec Tayseer Nasrallah, l’un des responsables du Jaffa Center.

Tout le monde s’installe et Tayseer prend la parole, rappelant, a posteriori, la philosophie de l’excursion : « Nous organisons ce type d’initiatives pour deux raisons : la première, c’est qu’elle vous a permis de sortir du Camp de réfugiés, de faire connaissance avec d’autres jeunes et de passer un bon moment. La seconde, c’est que vous avez pu voir et toucher la terre de laquelle vos familles ont été chassées, votre terre, et mettre des images sur des noms que vous entendez depuis que vous êtes enfants. Nous savons que vous êtes sûrement très fatigués et que vous avez envie de rejoindre vos familles. C’est probablement pour vous la première fois que vous êtes éloignés d’eux pendant 3 jours… Mais auparavant nous voudrions entendre quelques-uns d’entre vous, garçons et filles, afin de connaître un peu vos impressions ».

Les adolescents sourient et opinent du chef. Plusieurs d’entre eux prennent ensuite la parole. « Nous avons passé des moments merveilleux même si dès le premier check point, nous avons eu peur car les soldats ne voulaient pas laisser passer le bus… Le premier soir nous n’avons presque pas dormi et le lendemain nous étions tous réveillés à 5 heures du matin car nous voulions aller voir nos villages » explique Sanaa. « C’est beau là-bas… Nous avons même été au bord de la mer, sur la plage. Mais les adultes nous ont demandé de ne pas nous éloigner car ils ne voulaient pas qu’on ait des problèmes », ajoute Ahmad. « Car même si c’est notre terre, les Israéliens disent que ce n’est pas chez nous ».

Taha, une adolescente d’une quinzaine d’années, intervient dans la discussion qui s’engage : « Lorsque je suis arrivée près du village de ma grand-mère, j’ai ressenti beaucoup d’émotions. Mon cœur battait très vite. J’ai senti que j’étais liée à cette terre dont on avait m’a tant parlé. Je me suis sentie chez moi. Mais en même temps je me sentais étrangère. Car cette terre est aujourd’hui occupée ». Elle poursuit : « La nuit d’après j’ai fait un rêve magnifique. J’ai rêvé que j’étais rentrée chez moi. Que j’étais sur ma terre. Que l’occupation était finie. Que le Camp de réfugiés, c’était fini. Quand je me suis réveillée j’étais heureuse. Mais malheureusement j’ai compris que mon rêve était un rêve. Et qu’il était temps de rentrer à Balata ».

Mais elle n’est pas triste pour autant. Elle sourit, comme les autres, et ses yeux pétillent. C’est parce qu’elle sait, dit-elle, qu’ils ont « de la chance » : « Nous avons de la chance d’avoir pu participer à ce voyage. Mes grands-parents n’ont jamais pu revoir leur terre. Nous avons beaucoup pensé aux anciens pendant que nous étions là-bas. Et aussi à tous ceux qui n’ont pas pu venir. Et à nos frères et sœurs des Camps du Liban, de Syrie et de Jordanie, qui ne peuvent pas se rendre sur la terre de Palestine. Nous avons lu des messages en leur nom ».

Alors que la réunion semble toucher à son terme, une jeune fille timide, qui ne dit pas son nom, tient à s’exprimer : « Je veux remercier tous ceux qui ont permis que ce merveilleux voyage ait lieu. J’espère que d’autres adolescents du Camp pourront eux aussi se rendre là-bas. J’ai ressenti tellement de choses… Tout se mélangeait. Voir cette terre, qui est à nous, occupée par d’autres ou tout simplement abandonnée, c’est triste. Mais voir que nous avons autre chose qui nous attend que la vie dans le Camp de réfugiés, ça donne de l’espoir. Alors merci à vous ». Tayseer Nasrallah prend une dernière fois la parole : « Nous espérons que ce séjour vous a plu. Les volontaires du Centre se chargeront de recueillir vos témoignages, vos impressions, vos critiques, positives ou négatives… Tout ce qui peut contribuer à améliorer les excursions de ce type. Nous espérons que vous aurez compris, grâce à ce voyage, qu’être un réfugié ce n’est pas seulement vivre dans un camp. Etre un réfugié c’est avoir une terre, là-bas, qui est occupée. C’est avoir une histoire et une identité que l’occupation essaie de nous enlever. Tant qu’il y aura des Camps de réfugiés, l’occupation ne sera pas finie et il faudra se battre ».

Avant qu’ils ne quittent la salle de réunion je demande aux adolescents s’ils ont rapporté quelque chose de là-bas. J’ai déjà eu l’occasion de rencontrer des jeunes qui avaient pu se rendre sur les terres de leurs grands-parents. Tous avaient rapporté un souvenir : une pierre, un sachet de terre, une orange ou un rameau d’olivier. Lorsqu’ils entendent ma question, ils sourient et brandissent tous fièrement les colliers de coquillages qu’ils ont confectionnés après s’être rendus à la plage. Des coquillages ramassés au bord de la Méditerranée, qu’ils n’avaient jamais vue.

Après le départ des adolescents, Tayseer, un sourire radieux aux lèvres, me confie : « Ce type d’excursions a plus d’effet que la lecture de dizaines de livres ou la participation à des dizaines d’ateliers sur l’histoire et les droits des réfugiés. Nous espérons pouvoir organiser beaucoup d’autres initiatives de ce type. Grâce à elles les enfants voient la terre d’où ils viennent et savent ce qu’est leur véritable identité. Le tout dans un cadre qui les rend tellement heureux. Tu as vu leurs sourires ? ». Oui j’ai vu leurs sourires. En observant les visages rayonnants de ces 20 adolescents qui n’ont connu, jusqu’alors, que la vie dans le Camp de Balata, je repense à ce que disait plus tôt l’un des responsables du Centre Culturel Jaffa à deux visiteurs britanniques.

« Le Camp de Balata est le plus grand camp de Cisjordanie. Plus de 25 000 personnes y vivent, dans un espace qui n’excède pas 1km2 et qui avait été conçu à l’origine pour 5 à 6000 réfugiés. Le Camp est surpeuplé, les rues sont minuscules et, dans de nombreuses maisons, la lumière du soleil ne pénètre jamais. D’après les registres des écoles de l’ONU, il y a 6000 enfants de 6 à 15 ans dans ce Camp. C’est énorme… Les familles sont très nombreuses et les habitations très petites, alors les enfants sortent et passent leur temps dans la rue. Ils n’ont rien d’autre à faire…Comme Balata est un haut lieu de la résistance palestinienne, la répression israélienne est ici considérable. Tous les soirs, toutes les nuits, les soldats entrent dans le camp. C’est comme une drogue pour eux. Ils ont besoin de venir à Balata… Il y a eu 180 martyrs depuis septembre 2000, des centaines de blessés, peut-être plus, et des centaines d’arrestations. Tous les enfants sont marqués. Ils ont un frère, un père, un ami en prison. Ils ont tous vu des cadavres, et même des morceaux de cadavres… Les dégâts psychologiques sont considérables. C’est en partant de ce constat que le Centre Jaffa a été fondé. Et aussi d’une réalité : la majorité des Palestiniens sont des réfugiés. La défense du droit au retour est donc une tâche prioritaire.Nous avons donc deux objectifs : permettre aux plus jeunes, même ponctuellement, de s’amuser, d’apprendre à se servir des ordinateurs, de participer à des activités diverses, que ce soit du théâtre, de la danse, des ateliers de journalisme ou de vidéo. Mais dans le même temps nous faisons un travail de fond, en expliquant l’histoire des réfugiés, de la lutte palestinienne, en organisant des formations sur les questions démocratiques, sur la prise de responsabilité…Il s’agit donc non seulement d’offrir aux jeunes des moments de détente, d’évasion… mais aussi de préparer les générations futures à défendre le mieux possible la cause des réfugiés et l’ensemble des droits du peuple palestinien »

Un programme et des activités qui ne plaisent guère aux autorités d’occupation puisque le fondateur du Centre Jaffa, Hussam Khadr, ancien député du Fatah, purge actuellement une peine de 7 ans de prison en Israël et ne sera pas libéré avant 2010. Hussam, que j’ai eu la chance de rencontrer en 2001 et qui, bien que membre du Fatah, fustigeait alors la direction de l’Autorité Palestinienne qu’il appelait sans ménagement la « Mafia d’Oslo », a toujours mis en garde ceux qui croient pouvoir contourner la revendication du droit au retour des réfugiés : « Nous ne pouvons pas permettre au nettoyage ethnique de triompher. Nous affirmerons cette position jour et nuit. Nous ne prendrons aucun repos parce que le droit au retour est d’une part, une question de vie ou de mort pour les réfugiés et, d’autre part, la substance même de la cause nationale palestinienne. La cause des réfugiés est la cause palestinienne ». Hussam aurait probablement été fier et heureux, 10 ans après la fondation du Centre Yaffa, de voir cette vingtaine d’adolescents revenir de leurs terres d’origine des souvenirs et des projets plein la tête. Et il aurait probablement pensé ce que m’a glissé l’un des responsables du Centre alors que les jeunes retournaient dans leurs familles.

Les Palestiniens ont une irrépressible envie de sortir, de faire la fête et de s’amuser. Tel est le constat, à première vue surprenant et pas forcément très « politique », qui est à la source de cet article. Lorsque l’on a connu les terribles années 2001-2004 et la réoccupation des villes autonomes et des camps de réfugiés, et lorsque l’on a connu les années 2006-2007 durant lesquelles la crise économique était à son paroxysme, l’existence même de distractions collectives et notamment d’une « vie nocturne » est des plus étonnantes. Je ne parle pas seulement de ces moments que toutes celles et tous ceux qui ont visité la Palestine ont probablement vécus : des soirées souvent improvisées qui deviennent de véritables repas de fête, organisés à l’occasion de la visite d’amis ou de militants venus de l’étranger. J’évoque aussi et surtout les sorties et les soirées entre Palestiniens, auxquelles « l’étranger » peut être invité mais qui se seraient déroulées sans lui. Toutes les occasions sont bonnes pour faire la fête : mariages, succès aux examens, commémoration d’une date-clé de l’histoire de la lutte pour l’indépendance… Et de plus en plus, on ne cherche plus de prétexte pour sortir le soir, dans la rue ou dans des lieux où, selon la ville et les mœurs, on boira de la vodka, de la bière ou des jus de fruits, en fumant souvent le narguilé.

On sort pour marcher ou s’asseoir dans la rue et fuir l’atmosphère oppressante du camp de réfugiés surpeuplé, on sort pour aller écouter un concert ou pour voir un spectacle de danse, on sort pour boire de l’alcool à l’abri des regards indiscrets, on sort pour aller voir le match de foot entre amis, dans un café ou au centre culturel du camp… On sort pour sortir. Rien de très exceptionnel, en somme. La fête… sous occupation Sauf que l’occupation n’est jamais très loin. Tout d’abord on ne sort pas partout. On ne sort pas à Hébron, où l’armée israélienne est toujours présente, de jour comme de nuit, pour « protéger » les colons du centre ville. On ne sort pas à Jénine, ville économiquement dévastée dans laquelle la très grande majorité des commerces et « lieux de vie », qui dépendaient de la clientèle constituée par les Palestiniens de 48, n’ont pas rouvert depuis la fermeture de la frontière avec Israël en septembre 2000. On ne sort quasiment pas à Naplouse où l’armée israélienne, qui a théoriquement confié le contrôle de la ville aux « forces de sécurité » palestiniennes, multiplie les incursions nocturnes.

On sort surtout à Ramallah et à Béthléem, respectivement capitale économique et touristique des territoires palestiniens de Cisjordanie, dans lesquelles les incursions israéliennes, si elles n’ont pas cessé, sont à présent ponctuelles et ciblées. Deux villes dans lesquelles, notamment à Ramallah, l’argent est de retour pour une partie de la population. Deux villes dans lesquelles, surtout à Béthléem, la présence d’une importante communauté chrétienne autorise la présence de bars ou de commerces où l’on vend des boissons alcoolisées.

De plus tout le monde ne sort pas dans les mêmes lieux et à la même fréquence. Dans la zone de Béthléem, les réfugiés, frange de la population la plus touchée par l’étranglement économique, ne fréquentent pas, sauf exception, les mêmes lieux que la bourgeoisie chrétienne de Beit Jala et restent le plus souvent à la maison. A Ramallah, les « banlieusards » de Beitunia, durement touchés par la chômage endémique qui sévit dans les territoires occupés, ne se rendent que rarement dans les bars du centre ville dont les prix prohibitifs opèrent une implacable sélection sociale et attirent principalement la clientèle étrangère et les plus riches des Palestiniens. Enfin on ne sort pratiquement que dans « sa » zone autonome, à moins de prévoir de ne pas rentrer. On évite en effet de s’aventurer sur les routes interurbaines après le coucher du soleil. La quasi-fermeture de villes comme Naplouse, Jénine ou Qalqilya, les nombreux checkpoints fixes ou volants et les fréquentes attaques de colons dissuadent quiconque de tenter de périlleuses aventures une fois la nuit tombée. La grande majorité des Palestiniens est donc exclue, de fait, de cette vie nocturne, notamment ceux qui habitent les camps et les villages distants des principales villes.

Cette réalité existe néanmoins, et elle est significative à plus d’un titre. Elle est un révélateur (au sens photographique du terme) des contradictions du quotidien d’une population qui tente de sortir la tête de l’eau malgré la persistance de l’occupation. Cette envie de s’amuser et de faire la fête est évidemment l’expression d’une volonté d’oublier, l’espace d’un instant, les difficultés de la vie quotidienne. Elle est aussi l’incarnation d’une aspiration à se réapproprier des espaces et des moments qui ont été pendant ces dernières années confisqués par l’armée d’occupation. Le premier de ces espaces est la rue, que de nombreux jeunes investissent, le soir, sans nécessairement avoir grand-chose à y faire...

Au cours des années 2001-2004, les couvre-feux interdisaient souvent toute forme d’activité sociale, y compris durant la journée. Lorsque ce n’était pas le cas, la tombée de la nuit signifiait néanmoins la fin de toute activité sociale en-dehors du domicile. Lors des trois dernières années, ces activités ont repris, de manière très partielle, chaotique et intermittente, au fur et à mesure de l’allègement de l’occupation directe et permanente des villes autonomes.

Par-delà l’espace et le temps ?

Au-delà de ce besoin d’oubli et de réappropriation, cette volonté manifeste de sortir et de faire la fête est à bien des égards révélatrice des dégâts occasionnés par la vie sous occupation militaire : une vie dans laquelle les rapports à l’espace et au temps sont totalement déstructurés. L’horizon spatial est en effet borné par les drastiques limitations de la circulation à l’intérieur des territoires de Cisjordanie. Depuis 8 ans, pour la plupart des Palestiniens, le lieu de vie quasi-exclusif est la zone autonome de résidence, soit quelques dizaines de kilomètres carrés encerclés par des check points israéliens. Pour des raisons financières et administratives, les voyages vers l’étranger sont réservés à une petite minorité. Alors on « voyage » autrement, en usant et en abusant de la télévision, du téléphone et, chez les jeunes, des logiciels de messagerie par internet.

Le rapport au temps, tout aussi problématique, résulte de la combinaison de deux phénomènes : l’aléatoire du quotidien de l’occupation et le souvenir des années 2001-2004. Un quotidien aléatoire, au cours duquel on ne sait jamais si la route sera ouverte, si l’on passera 5 minutes ou deux heures au barrage, ou si la réponse de l’administration civile israélienne quant à telle ou telle requête arrivera dans 24 heures ou dans 2 ans. Le souvenir des années 2001-2004, c’est la mémoire que chacun a d’une période très récente pendant laquelle les couvre-feux étaient quotidiens, les déplacements impossibles et la mort à tous les coins de rue. D’où un rapport au temps qui se caractérise par une grande instabilité, une grande précarité et une difficulté extrême à se projeter dans l’avenir.

Quelle relation entre ce rapport au temps et à l’espace et l’envie de sortir et de faire la fête ?

Les sorties sont l’occasion de déplacements, pas forcément très longs mais souvent remplis de détours divers, pas toujours utiles, au cours desquels on peut avoir la sensation, ou plutôt l’illusion, de se déplacer librement et de se rendre « ailleurs », dans d’autres lieux que ceux de son quotidien. On se rend « autre part » qu’au domicile ou sur le lieu de travail, parfois il s’agit juste de marcher quelques dizaines de minutes dans les rues ou de rouler quelques kilomètres en voiture, mais l’essentiel est là : on se déplace, on voit « autre chose », et quand cet « autre chose » finit par lui aussi faire partie du quotidien, on change de destination ou, plus simplement, de trajet. Le rapport au temps imprègne en permanence les fêtes, sorties et autres « soirées » : il s’agit en effet tout autant d’oublier les années passées et de rattraper le temps perdu, notamment pour une génération qui n’a jamais réellement pu « sortir », que de profiter au maximum d’un moment de répit, car chacun sait ici que l’accalmie relative ne va probablement pas durer. Les sorties et soirées sont donc au carrefour de deux moments d’une vie chaotique. Elles sont un trait d’union entre un passé douloureux et un avenir incertain. Elles ont dès lors à première vue, dans la mesure où l’occupation n’a pas cessé, mais a seulement provisoirement changé de forme, un aspect souvent surréaliste pour l’observateur étranger.

Surréaliste, l’animation dans les rues de Ramallah le soir, lorsque l’on a connu cette ville il y a quelques années, parfois déserte en pleine journée. Surréaliste aussi, ce spectacle de danse, dans le village d’el-Khader, à quelques centaines de mètres des terres confisquées pour la construction du Mur. Surréaliste également, ce concert à l’Université de Béthléem, quand depuis les gradins on aperçoit à quelques kilomètres la monstrueuse colonie d’Har Homa, bâtie en lieu et place d’une forêt, et dans laquelle Israël compte faire construire de nouveaux logements. Surréalistes enfin, ces fous rires dans des bars de Ramallah, de Jénine ou de Beit Sahour, à propos d’histoires de checkpoints, de blessures ou d’arrestations, qui sur le moment n’ont pas dû faire rire grand monde, et qui pourront se reproduire dès le lendemain matin sur le chemin de la Fac. Une fois que l’on s’est défait de ce sentiment d’étrangeté, on ne peut évidemment que se réjouir de voir qu’une partie de la population palestinienne a de nouveau la possibilité de sortir, de s’amuser et de s’évader de la réalité brutale de l’occupation militaire. Ces festivités à quelques kilomètres des colonies en construction et à quelques centaines de mètres de l’armée israélienne sont, en un sens, une démonstration de force : la démonstration de la capacité à ne pas sombrer dans le désespoir, qui indique que l’aspiration à mener une existence normale est plus que jamais présente chez les Palestiniens et que la résignation ne l’a pas encore emporté. Malgré la persistance de l’occupation, la vie continue et essaie, par tous les moyens, de trouver son chemin.

Mais la démonstration de force n’est-elle pas dans le même temps un aveu de faiblesse ? D’aucuns pourront en effet interpréter cette aspiration à s’amuser et à faire la fête comme une acceptation de la situation d’occupation et comme un renoncement à la lutte. Mais rien n’est moins sûr, car personne ici n’est prêt à tolérer l’occupation sur le long terme. Reste à savoir quand et comment le combat reprendra...En outre, en dépit d’une insouciance manifeste, chacun a ici conscience du caractère fragile, précaire et souvent illusoire de ces moments de liberté, de joie et de fête qui demeurent, en dernière instance, déterminés et façonnés par la politique des autorités d’occupation. Lesquelles pourront, comme elles l’ont fait il y a quelques années, y mettre un terme quand elles le souhaiteront. J’entends par ma fenêtre les exclamations des supporters de l’équipe de football locale... Aller au match, encore une distraction qui n’existait plus il y a quelques années. Même si leurs cris ne sont pas des plus mélodieux, je ne peux m’empêcher de sourire et de me dire « Enfin ! ». Mais comme beaucoup, je m’interroge : « Jusqu’à quand ? ».

Génocide juif "donc" Etat d’Israël

Dans la première partie de son discours, Obama explique les raisons qui expliquent qu’il se pose en « véritable ami d’Israël ». Elles sont liées à son rapport personnel au génocide juif. Son grand-père et son grand-oncle ont combattu, en Europe, durant la Deuxième Guerre Mondiale. Son grand-oncle « faisait partie de la 89ème Division d’Infanterie, les premiers soldats américains à être parvenus dans un camp de concentration nazi ». Un grand-oncle qui, on le comprendra aisément, est revenu d’Europe « en état de choc ».

A cette expérience familiale s’est ajoutée une visite d’Obama au mémorial du génocide à Jérusalem, Yad Vashem, au cours de laquelle il a pu voir « des photos qui ne s’effacent jamais de votre mémoire ». Quiconque a eu l’occasion de voir les photos auxquelles il fait référence ou de visiter les camps d’extermination partagera l’appréciation du candidat Obama.

Mais les conclusions qu’en tire Obama et la suite de son propos sont nettement plus contestables : « J’ai appris l’horreur de l’Holocauste, et la terrible urgence que celui-ci a conféré à la nécessité d’effectuer le voyage de retour chez vous, en Israël ». Sans détour, le sénateur de l’Illinois justifie le projet sioniste et la création de l’Etat d’Israël au nom des horreurs perpétrées par les Nazis et rappelle que « ce n’est que quelques années après la libération des camps que David Ben Gourion proclama la fondation de l’Etat juif d’Israël ». S’il est vrai que l’Etat d’Israël a été officiellement fondé en 1948, il est historiquement faux et intellectuellement malhonnête de justifier le projet sioniste au nom du génocide.

Historiquement faux car le projet d’établir un Etat juif en Palestine remonte à la fin du 19ème siècle ; car la déclaration Balfour, affirmant le soutien de la Grande-Bretagne à l’entreprise sioniste, date de 1917 ; car la première révolte des arabes palestiniens contre la colonisation a eu lieu en 1936. Obama semble pourtant le savoir puisqu’il affirme que « la fondation d’Israël était juste et nécessaire, enracinée qu’elle était dans des siècles de lutte et des décennies de travail patient ». Un candidat qui n’est pas à une contradiction près, donc. Intellectuellement malhonnête car la présentation de la fondation de l’Etat d’Israël comme la conséquence logique du génocide ouvre la porte à tous les amalgames et interdit notamment à quiconque de remettre en question la légitimité de l’établissement d’un Etat juif dans un territoire majoritairement peuplé de non-juifs sous peine d’être accusé de négationnisme. Obama va même plus loin en mettant sur un même plan, lorsqu’il évoque son intransigeance envers tout ce qui touche à la « sécurité d’Israël », son refus de toute concession « alors qu’il y a encore des voix qui osent nier l’Holocauste » et « [alors] que des roquettes s’abattent sur Sdérot ». Chacun comprendra que l’amalgame entre les négationnistes et les tireurs de roquettes n’est pas seulement malhonnête, mais dangereux.

La manœuvre est classique et l’argumentaire est connu. Il est néanmoins significatif qu’Obama les reprenne à son compte et en fasse la première partie de son discours, celle qui pose le cadre du reste de son propos quant à ses projets concernant le Moyen-Orient. Il ne s’agit pas seulement de satisfaire une audience en vue d’obtenir de précieuses voix. C’est un positionnement idéologique qui permet de justifier implicitement la politique israélienne et les souffrances subies par les Palestiniens au nom d’un crime que ces derniers n’ont pas commis.

Les droits des uns et les devoirs des autres.

Obama revendique une continuité entre son positionnement vis-à-vis d’Israël et celui du Président Bush tout en affirmant, comme on le verra, qu’il n’en tire pas les mêmes conclusions pratiques : « Je suis depuis longtemps fier d’être partie prenante d’un consensus puissant et bipartisan qui se tient aux côtés d’Israël face à toutes les menaces. C’est un engagement que nous partageons l’un comme l’autre, John McCain et moi, parce que le soutien à Israël, dans ce pays, transcende les partis ».

Illustration sémantique de cette continuité et de cet indéfectible soutien, Obama fait référence à 20 reprises à la « sécurité d’Israël » et à 11 reprises au « terrorisme » ou aux « terroristes » qui la menacent. Et c’est précisément autour de ces thèmes que porte sa critique de l’administration républicaine : il dénonce en effet « l’idée trompeuse et fallacieuse selon laquelle la politique étrangère américaine, ces dernières années, aurait rendu Israël plus sûr ». Au contraire, l’environnement dans lequel évolue l’Etat d’Israël est devenu de plus en plus hostile, notamment en raison de la conduite de la guerre en Iraq qui est une erreur, selon le candidat démocrate, car elle a contribué à déstabiliser la région et à renforcer le terrorisme. Mais pas parce que, feront remarquer certains, des centaines de milliers d’Irakiens et des milliers de soldats états-unien sont morts…Les positions d’Obama quant à la situation irakienne sont connues : il s’était opposé à l’expédition militaire et prône aujourd’hui un retrait progressif des troupes US, à mesure que la situation se stabilisera. On connaît moins sa vision du règlement du « conflit israélo-palestinien ». Il rappelle son objectif : « deux Etats, un Etat juif d’Israël et un Etat palestinien, vivant côte à côte en paix et dans la sécurité ». Ce en quoi il ne se distingue nullement de Bush. Son désaccord semble être ailleurs : « Je me suis opposé à la tenue d’élections, en 2006, dans lesquelles le Hamas était candidat. Mais l’administration actuelle a précipité les choses, et le résultat, c’est que Gaza est contrôlée aujourd’hui par le Hamas, et que des roquettes pleuvent sur Israël ».

Obama, qui n’est décidemment pas à une contradiction près puisqu’il avait souligné quelques instants plus tôt qu’on ne pouvait blâmer Israël, « la seule démocratie du Moyen-Orient », rappelle avec fierté (et sous les applaudissements) qu’il s’était élevé contre la tenue d’élections démocratiques, en janvier 2006, dans les territoires palestiniens. On est en droit de s’interroger sur les principes qui gouvernent un homme politique qui considère que lorsque des adversaires sont en passe de gagner des élections, celles-ci ne doivent pas se tenir.

Il poursuit, sur un ton qui, au passage, flirte allègrement avec le paternalisme, en expliquant que « le peuple palestinien doit (« must ») comprendre que le progrès ne sera amené ni par de faux prophètes, ni par l’extrémisme, ni par le détournement de l’aide étrangère » (souligné par moi). Ces « devoirs » du peuple palestinien font écho aux « droits » d’Israël. Les deux seules mentions du terme « droit » (« right »), dans l’ensemble du discours, se rapportent en effet au « droit à l’existence » et au « droit à la sécurité » d’Israël. La « Sacro-sainte sécurité d’Israël » (selon ses propres termes) est l’élément surdéterminant de la vision du Sénateur de l’Illinois. Corollaire logique : les Palestiniens n’ont pas « droit à un Etat » mais « besoin d’un Etat » (« Palestinians need a State »). Ce n’est en effet pas parce que les Palestiniens ont de droits nationaux qu’Obama défend l’idée de « deux Etats vivant côte à côte » mais parce que, pour Israël, « une réelle sécurité ne peut découler que d’une paix durable », qui passe par la création d’un Etat palestinien…

C’est à la lumière de ces éléments que l’on peut comprendre le sens d’une phrase à première vue obscure, dans laquelle les Palestiniens sont absents du règlement d’une question qui les concerne pourtant au plus haut point : « Quand je serai président, j’oeuvrerai à aider Israël à réaliser l’objectif des deux Etats ». Deux Etats pour Israël, et non pas un Etat pour les Palestiniens.

Barack Obama : un « meilleur ami », pour Israël, que Georges Bush ?

C’est en tout cas ce que certains commentateurs et de nombreux Palestiniens des territoires occupés ont retenu du discours devant l’AIPAC. Un examen de ses propositions concrètes semble en effet aller en ce sens, ou tout du moins indiquer que le Sénateur Obama entend reprendre, en les durcissant, les positions de l’actuel Président. Dans la droite ligne de Georges Bush, le candidat démocrate entend tout d’abord renforcer la coopération militaire entre les Etats-Unis et Israël : il promet 30 milliards de dollars d’aides directes pour le seul domaine de la sécurité durant les 10 prochaines années. Il s’agit de « garantir l’avantage militaire qualitatif pour Israël [et de] faire en sorte qu’Israël puisse se défendre contre n’importe quelle menace – venue depuis Gaza jusqu’à Téhéran » (souligné par moi).

Mais Obama ne s’arrête pas en chemin et propose d’aller plus loin que ce qui a été fait par l’Administration Républicaine : « Par la suite, nous pourrons renforcer notre coopération en matière de missiles de défense. Nous devrions exporter de l’équipement militaire vers Israël, qui est notre allié, dans les mêmes conditions que pour tous les pays de l’Otan ». Israël demeurera donc un partenaire « pas comme les autres », ce statut particulier devra être renforcé et, dans une formule qui pourra en étonner plus d’un, Obama reprend à son compte l’idée qu’Israël est un Etat qui a plus de droits que les autres, un Etat au-dessus des institutions internationales : « Je m’élèverai toujours pour soutenir le droit d’Israël à se défendre à l’ONU et dans le monde entier ».

Les « efforts » demandés aux Palestiniens et aux autres « partenaires arabes » sont d’un tout autre ordre : le Hamas, s’il veut être associé aux négociations, sans garantie sur leur contenu, doit « renoncer au terrorisme (…), reconnaître le droit d’Israël à exister et (…) respecter les engagements signés ». Engagements qu’Israël ne respecte pas depuis le jour de leur signature en poursuivant la colonisation. Une colonisation qui à l’image de la politique israélienne, remet en cause chaque jour un peu plus le « droit à l’existence » d’un hypothétique Etat palestinien. Pendant que les Etats-Unis exporteront davantage de matériel militaire en Israël, l’Egypte devra empêcher les armes d’entrer dans la Bande de Gaza. Enfin l’ensemble des gouvernements arabes devront « prendre des mesures de normalisation de leurs relations avec Israël ». Vous avez dit "deux poids, deux mesures" ?

En ce qui concerne plus directement les « deux Etats », la plupart des propositions d’Obama sont les mêmes que celles de Georges Bush puisqu’elles sont quasi-identiques au contenu de la « feuille de route ». Il ne fait aucune référence aux résolutions de l’ONU, ne mentionne pas l’existence de « territoires occupés » et ne parle évidemment pas des réfugiés. Il évoque seulement la nécessité de l’établissement d’un « Etat [palestinien] qui soit contigu et cohérent », des attributs pour le moins flous et aucune précision sur les frontières, que ce soit leur tracé ou leur nature...En revanche pour Israël les choses sont beaucoup plus claires : « Tout accord conclu avec le peuple palestinien devra préserver l’identité juive de l’Etat d’Israël, avec des frontières sures, reconnues et défendables ». La mention de « l’identité juive de l’Etat d’Israël » a deux implications majeures, que tout le monde a comprises à l’AIPAC et en Israël : les Palestiniens de 48, qui revendiquent que l’Etat juif soit « un Etat de tous ses citoyens », continueront d’être discriminés. Et les réfugiés, qui composent la majorité du peuple palestinien, demeureront des réfugiés.

Enfin, concernant Jérusalem, Obama franchit un nouveau pas en affirmant que « Jérusalem restera la capitale d’Israël, et [qu’elle] elle devra rester indivisée ». Le candidat démocrate reconnaît donc très officiellement Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël, à l’encontre de toutes les résolutions de l’ONU, et exclut tout partage futur de la souveraineté sur la ville. Il s’agit pourtant, comme le droit au retour, d’une des revendications majeures et « historiques » des Palestiniens. Même Mahmoud Abbas, pourtant peu enclin à protester contre l’establishment états-unien, s’est élevé contre les propositions d’Obama concernant Jérusalem. Ce dernier a tenté de corriger son propos quelques jours après son discours à l’AIPAC, sans pour autant évoquer une quelconque souveraineté palestinienne sur Jérusalem, y compris sur ce qui reste de « Jérusalem-Est ». Et donc sans convaincre qui que ce soit, à part le gouvernement israélien.

Conclusion : "Time for change", disait-il...

Le discours d’Obama établit une continuité entre le génocide juif et les futures « frontières » de « l’Etat palestinien ». La sécurité de l’Etat d’Israël en tant qu’Etat juif, présenté comme la réponse naturelle à la barbarie nazie, est au-dessus de tout : au-dessus de l’honnêteté intellectuelle, au-dessus du droit international, au-dessus des institutions internationales, au-dessus de l’idée d’égalité, d’équité ou de justice et surtout au-dessus des droits nationaux d’un peuple qui n’a pourtant cessé de les revendiquer depuis 60 ans. Quant à ceux qui contestent le caractère sacré de la sécurité d’Israël, ils sont indirectement assimilés à des négationnistes.

Si Obama suggère une « solution » pour les Palestiniens, c’est seulement dans la mesure où celle-ci peut renforcer Israël. Ce n’est pas par attachement au droit à l’auto-détermination des peuples qu’il propose de créer l’entité palestinienne appellée « Etat ». C’est par pur pragmatisme et dans le seul but de garantir la sécurité du meilleur allié des Etats-Unis dans une région présentant des enjeux géostratégiques majeurs. Obama ne rompt pas avec la logique de Georges Bush mais la renforce, même s’il n’adopte pas, comme ce dernier, une rhétorique de guerre de civilisation, voire une imagerie messianique comme lors de son discours à la Knesset à l’occasion des 60 ans d’Israël. Mais les conséquences pratiques sont les mêmes : en subordonnant tout règlement de la question palestinienne à la sécurité d’Israël, Obama s’oppose frontalement aux droit fondamentaux et aux revendications des Palestiniens.

Quiconque a passé quelques heures dans les territoires palestiniens sait en effet ce que signifie le terme « sécurité d’Israël ». C’est en son nom qu’Israël a occupé la Cisjordanie et Gaza en 1967, que les Palestiniens ne peuvent toujours pas aujourd’hui circuler librement en raison des 600 barrages qui fragmentent la Cisjordanie, que des assassinats extra-judiciaires sont commis, que, dans la Bande de Gaza assiégée, 1.5 millions de Palestiniens meurent lentement, que le Mur a été construit, que des couples mariés sont séparés car l’un des deux réside à Jérusalem-Est, que l’économie palestinienne ne peut se développer ou que près de 12 000 prisonniers politiques palestiniens sont enfermés en Israël.
Les habitants des territoires occupés et les réfugiés de l’extérieur ont donc toutes les raisons d’envisager leur avenir avec inquiétude. Le discours devant l’AIPAC, même s’il ne doit pas être considéré comme "le" projet d’Obama pour le Moyen-Orient, indique néanmoins qu’il n’entend pas exercer de pression sur Israël pour que les droits nationaux des Palestiniens soient satisfaits. Il s’agit plutôt d’exercer des pressions sur les Palestiniens pour qu’ils satisfassent au « droit à la sécurité » d’Israël. Malgré l’hypothèse du retrait progressif des troupes d’Iraq, chacun sait ici que dès lors, dans la mesure où la question palestinienne ne sera pas réglée (et sans même mentionner les menaces à peine voilées d’Obama contre l’Iran...), le Moyen-Orient demeurera un foyer d’explosion majeure et qu’aucune « stabilité » ne pourra être atteinte, sans même parler de justice, si Barack Obama devient le 44ème Président des Etats-Unis. Si le gouvernement états-unien est évidemment un complice qui finance, justifie et dissimule l’occupation et les autres formes d’oppression israéliennes, l’Union Européenne, le plus important partenaire commercial d’Israël au niveau mondial, n’est pas moins complice de la perpétuation de l’oppression coloniale d’Israël et de son apartheid particulier.

Alors qu’Israël assiège cruellement Gaza, inflige une punition collective à 1.5 millions de civils palestiniens, les condamne à la désolation et promet à une mort imminente des centaines de patients, bébés prématurés et autres, l’Union Européenne adresse une invitation à Israël en vue d’ouvrir des négociations pour rejoindre l’OCDE. Au lieu de mettre un terme à l’accord d’association UE-Israël en raison des graves violations, par Israël, de la clause concernant les droits de l’homme. Non seulement les Etats-Unis et les gouvernements européens apportent à Israël des aides économiques massives et lui ouvrent leurs marchés, mais en plus ils lui fournissent des armes, l’immunité diplomatique et un soutien politique sans limite. Ils étendent leurs relations mutuelles précisément au moment où Israël commet des actes de génocide.

En suspendant régulièrement, et pour de longues périodes, l’approvisionnement de Gaza en carburant et en électricité, Israël, la puissance occupante, s’assure en fait de l’impossibilité du pompage et de la distribution d’eau « potable » dans les maisons et les diverses infrastructures ; les hôpitaux ne peuvent plus fonctionner correctement, ce qui entraîne de nombreux décès, notamment chez les plus vulnérables ; on dénombre déjà plus de 180 décès résultant directement du récent siège parmi les patients de Gaza, principalement des enfants et des personnes âgées ; les quelques usines qui continuent de fonctionner malgré le blocus vont bientôt devoir fermer, ce qui augmentera encore un peu plus un taux de chômage qui est déjà extrêmement élevé ; le traitement des eaux usées s’est interrompu, ce qui entraîne une pollution accrue des rares et précieuses réserves d’eau de Gaza ; les institutions universitaires et les écoles sont dans une large mesure dans l’incapacité de fonctionner normalement ; et la vie de tous les civils est gravement bouleversée, voire même atteinte de dommages irréversibles.

En résumé, Israël est en train de condamner toute la prochaine génération des Palestiniens de Gaza à des maladies chroniques, à une pauvreté abjecte et à des restrictions durables en termes de développement. Le Rapporteur Spécial du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU, le spécialiste de droit international Richard Falk, considérait le siège israélien comme un « prélude au génocide » avant même le dernier crime consistant à couper entièrement l’approvisionnement en énergie. Aujourd’hui les crimes israéliens à Gaza peuvent être catégorisés comme des actes de génocide au sens strict, même si ce génocide est lent.

En parallèle, Israël est en train de lentement transformer la Cisjordanie occupée, y compris Jérusalem-Est, en un ensemble de réserves dans lesquelles la vie est impossible et qui donnent, en comparaison, une connotation positive au terme Bantoustan. Israël provoque, de manière organisée, la lente désintégration de la société palestinienne sous occupation, par l’intermédiaire [de la construction] du Mur, de sa politique de fragmentation et de ghettoïsation, de son déni des droits les plus élémentaires des Palestiniens et de son obstruction au développement humain. Israël transforme lentement, de manière régulière et systématique, la vie des Palestiniens ordinaires, fermiers, ouvriers, étudiants, universitaires, artistes et autres professions, en un véritable enfer, destiné à les contraindre à partir. L’objectif fondamental du courant dominant du Sionisme politique, procéder au nettoyage ethnique de la Palestine en la vidant de sa population indigène pour qu’elle laisse la place aux seuls colons juifs, n’a connu qu’un seul changement significatif depuis le début de la conquête coloniale sioniste il y a un plus d’un siècle : les choses vont tout simplement moins vite. 

Depuis la Nakba, la création de l’Etat d’Israël en 1948 par le nettoyage ethnique de plus de 750 000 Palestiniens indigènes, chassés de leur terre, et par la destruction de la société palestinienne, de nombreux « plans de paix » ont été élaborés afin de résoudre le « conflit ». En réalité tous ces plans avaient un point commun : ils ont cherché à imposer un règlement basé sur les faits accomplis, en d’autres termes sur le rapport de forces largement asymétrique qui laisse l’une des deux parties, les Palestiniens, dans une situation d’humiliation, d’exclusion et d’inégalité. Ces plans étaient injustes : en conséquence ils ont échoué.

Le chemin vers la justice et la paix doit tenir compte des particularités de la réalité coloniale israélienne. Dans son essence, l’oppression, par Israël, du peuple palestinien, comprend 3 dimensions majeures : le déni des droits des réfugiés palestiniens, parmi lesquels leur droit de retourner dans leurs foyers ; l’occupation militaire de Gaza et de la Cisjordanie (y compris Jérusalem-est), incluant la colonisation massive de cette dernière ; et un système de discrimination raciale contre les citoyens palestiniens d’Israël, qui ressemble en partie à l’apartheid sud-africain. Une paix juste devrait réparer, moralement et concrètement, ces trois injustices, condition minimale pour une justice relative. Les récents développements politiques en Israël, tout particulièrement les dernières élections législatives, qui ont porté au pouvoir un gouvernement avec des tendances ouvertement fascistes et qui ont conduit à la guerre criminelle contre le Liban et, plus récemment, au lent génocide contre Gaza, ont démontré sans équivoque qu’une écrasante majorité d’Israéliens soutient avec ferveur les politiques racistes et coloniales de l’Etat et ses violations persistantes du droit international.

Une solide majorité soutient, par exemple : les crimes de guerre perpétrés quotidiennement par l’armée à Gaza, y compris les coupures d’approvisionnement en énergie, le Mur d’apartheid, les exécutions extra-judiciaires de militants palestiniens, le déni du droit au retour des réfugiés palestiniens, le maintien du système d’apartheid à l’encontre des citoyens palestiniens d’Israël, et l’accaparement de larges parties de la Cisjordanie occupée, particulièrement autour de Jérusalem, ainsi que des ressources aquifères palestiniennes. Si c’est la paix dont la plupart des Israéliens veulent, elle ne répond en aucun cas aux critères minimums en termes de droit international et de droits humains fondamentaux…

Devant la faillite de la communauté internationale à demander des comptes à Israël, de nombreuses personnes, aux quatre coins du monde, ont commencé, en conscience, à prendre en considération l’appel de la société civile palestinienne à une résistance non-violente contre Israël jusqu’au terme des trois dimensions de l’oppression du peuple palestinien. Du proéminent historien israélien Ilan Pappe au Ministre juif du gouvernement sud-africain Ronnie Kasrils, en passant par l’Archevêque Desmond Tutu, un nombre grandissant de figures de renommée internationale ont établi des parallèles entre l’apartheid israélien et son prédécesseur sud-africain et ont, en conséquence, défendu le principe de mesures de type sud-africain. Il est assez significatif de remarquer que l’ancien président US Jimmy Carter et l’ancien Rapporteur Spécial de l’ONU aux Droits de l’Homme, le Professeur John Duggard, qui n’ont certes pas encore repris le mot d’ordre du boycott, ont tous les deux accusé Israël de mener une politique d’apartheid contre les Palestiniens. Lorsque l’on tient compte du caractère canonique des résolutions de l’ONU à l’encontre des crimes d’apartheid, la position de Dugard ne doit pas être prise à la légère. Ceci pourrait bien être la première étape d’une très longue marche ayant pour finalité d’amener les Nations Unies à identifier Israël comme un Etat d’Apartheid et à adopter, en conséquence, les sanctions appropriées. 

En 2001 déjà, à Durban, en Afrique du Sud, malgré l’absence de volonté officielle de l’Occident de demander des comptes à Israël, le Forum des ONG de la Conférence Mondiale de l’ONU contre le racisme avait largement adopté le point de vue selon lequel la forme particulière d’apartheid israélien nécessitait un recours aux mêmes outils qui étaient venus à bout de son prédécesseur sud-africain. Beaucoup espèrent que « Durban 2 » continuera sur la lancée de cet acquis essentiel. Peu de temps après Durban, des campagnes appelant au désinvestissement les firmes soutenant l’occupation israélienne se sont multipliées dans les campus états-uniens. De l’autre côté de l’Atlantique, particulièrement au Royaume-Uni, des appels à diverses formes de boycott contre Israël ont commencé à être entendus parmi les intellectuels et les syndicalistes. Ces efforts se sont intensifiés avec la réoccupation israélienne de l’ensemble des villes palestiniennes au printemps 2002, les destructions et les victimes qu’elle a laissées derrière elles, particulièrement les atrocités commises dans le camp de réfugiés de Jénine.

En 2005, un an après l’avis de la Cour Internationale de Justice contre les colonies israéliennes et le Mur d’Apartheid, la société civile palestinienne a émis un appel pour le boycott, le désinvestissement et les sanctions, ou BDS. Plus de 170 syndicats et organisations de la société civile palestinienne, y compris les principaux partis politiques, ont appuyé cet appel qui vise à contraindre Israël à se conformer au droit international 1. 12 ans après l’échec lamentable du soi-disant « processus de paix » amorcé en 1993, la société civile palestinienne a décidé de revendiquer l’initiative en mettant les revendications palestiniennes au cœur du combat international pour la justice, depuis longtemps obscurci par des « négociations » trompeuses et sans aucune perspective. Phénomène sans précédent, l’appel au BDS a été émis par des représentants des trois composantes du peuple palestinien : les réfugiés, les Palestiniens d’Israël et ceux vivant sous occupation. L’appel s’adressait en outre directement aux Juifs israéliens intègres ("conscientious Jewish-Israelis"), les invitant à soutenir ses revendications.

Depuis plus d’un siècle la résistance civile a toujours été une composante essentielle de la lutte du peuple palestinien contre le Sionisme. Au cours de la récente histoire palestinienne, la résistance au projet colonial sioniste a principalement pris des formes non-violentes : des manifestations de masse, des mobilisations populaires, des grèves de travailleurs, le boycott des produits sionistes, et la résistance culturelle, souvent ignorée, au travers de la poésie, de la littérature, de la musique, du théâtre ou de la danse. La Première Intifada (1987-1993) a été un laboratoire d’une richesse unique en termes de résistance civile, que les militants ont organisée, au niveau local, en encourageant l’auto-suffisance et le boycott, à des degrés divers, des produits israéliens mais aussi des autorités militaires. A Beit Sahour, par exemple, une célèbre grève des impôts fut l’un des défis les plus conséquents de cette période à l’égard de l’occupation israélienne. Le BDS doit ainsi être appréhendé comme étant implanté dans une authentique culture palestinienne de résistance civile, même s’il s’inspire aujourd’hui principalement de la lutte anti-apartheid sud-africaine. C’est ce riche héritage qui inspire la résistance populaire actuelle à Bil’in, contre le Mur.
Aujourd’hui, face à l’intensification des crimes de guerre israéliens, face à l’impunité et face au mépris total du droit international, nous appelons la société civile internationale à initier ou à soutenir toute campagne BDS qui semble appropriée selon chaque contexte particulier et chaque situation politique spécifique, afin de soutenir la résistance civile palestinienne. C’est la forme de solidarité avec les Palestiniens qui d’avère être la plus efficace et la plus valable moralement et politiquement. Dans des circonstances exceptionnelles où un génocide est en train d’être commis, des mesures exceptionnelles et lucides, d’un point de vue éthique, sont requises. C’est le chemin le plus sûr vers la liberté, la justice, l’égalité et la paix en Palestine et dans l’ensemble de la région.

Il y a un an, suite à l’échec de la tentative de coup d’Etat conduite à Gaza par le député du Fatah Mohammad Dahlan, le Président palestinien Abu Mazen décrétait l’état d’urgence et nommait, en lieu et place du gouvernement dominé par le Hamas, un nouveau cabinet dirigé par Salam Fayyad. La liste de ce dernier n’avait pourtant obtenu que 2 sièges sur 132 lors des élections législatives de janvier 2006. Mais Fayyad, ancien haut fonctionnaire à la Banque Mondiale et au Fonds Monétaire International, était le Premier Ministre voulu par les Etats-Unis et l’Union Européenne. Le chantage aux aides financières, suspendues depuis l’élection du Hamas, a eu raison des timides réserves d’Abu Mazen quant à ce « choix ». Fayyad est donc entré en fonction à la mi-juin 2007 et a entrepris de conduire une série de réformes dans les territoires palestiniens de Cisjordanie. Un an plus tard, il est assez aisé de comprendre quel est le rôle qui a été assigné à Fayyad : désarmer la résistance et déplacer le centre de gravité de la question palestinienne du politique vers l’économique, en normalisant les relations avec Israël. Il s’agit d’imposer ce que j’appelle un plan « silence contre nourriture », dont l’objectif est de stabiliser les territoires de Cisjordanie en tentant d’améliorer sensiblement les conditions de vie d’une partie de la population sans pour autant satisfaire les revendications nationales des Palestiniens. « Imposer la loi et l’ordre » et… désarmer la résistance Telle est l’une des deux priorités affichées par le gouvernement de Salam Fayyad : le « retour de la sécurité » dans les territoires palestiniens.

Elle se décline en quatre points : Une réforme des services de sécurité, avec notamment le départ en retraite et le remplacement de plusieurs de leurs responsables par des individus réputés proches des Etats-Unis (tel Hazem Atallah, nommé responsable des forces de Police en Cisjordanie, à la place de Kamal Sheikh, membre du Fatah mais jugé trop conciliant à l’égard du Hamas).

Un renforcement de ces services, qui passe par la formation, dans des camps d’entraînement en Jordanie, de centaines de nouvelles recrues. De spectaculaires opérations de « rétablissement de l’ordre », impliquant un nombre élevé de policiers et militaires, notamment à Naplouse et à Jénine. La multiplication des arrestations de membres ou de sympathisants du Hamas.

C’est l’articulation de ces quatre points qui donne toute sa cohérence à la politique « sécuritaire » d’Abu Mazen et Salam Fayyad. La plupart des nouveaux responsables (nationaux et locaux) des services de sécurité n’ont pas de passé de dirigeants de l’Intifada ou dans les groupes armés du Fatah. Ce sont des « professionnels de la sécurité », particulièrement zélés, qui ne s’encombrent guère de considérations politiques. De même, selon les informations que j’ai pu recueillir, les nouvelles recrues entraînées en Jordanie et impliquées dans les opérations de Naplouse et Jénine ont été choisies prioritairement parmi les couches les plus pauvres, les moins éduquées et les moins politisées de la population palestinienne, pas parmi les militants du Fatah. Ils sont plus enclins à obéir aux ordres, y compris lorsqu’il s’agit de désarmer les membres du Hamas, du Jihad ou des Brigades al-Aqsa, issues du Fatah, avec qui ils n’ont pas de passé militant commun.

L’Autorité Palestinienne a su exploiter la situation de chaos sécuritaire qui régnait dans certaines villes de Cisjordanie depuis le démantèlement par Israël des forces de sécurité palestiniennes au cours des années 2002-2003. A Naplouse et Jénine, les bandes armées s’étaient multipliées, qui rançonnaient les commerçants, volaient des voitures ou offraient leurs services à qui avait besoin de mercenaires pour effectuer telle ou telle basse besogne. L’AP a affirmé que c’était uniquement pour mettre fin à cette situation chaotique que les opérations de « rétablissement de l’ordre » étaient menées. Le déploiement massif de centaines d’hommes armés a effectivement mis un terme aux activités des gangs.

Mais le désarmement des derniers groupes de résistants, second objectif de ces opérations coordonnées avec Israël et des conseillers états-uniens, n’est pas allé sans entraîner une série d’incidents : à Naplouse comme à Jénine, de violents affrontements ont opposé forces de sécurité et militants de Brigades al-Aqsa ou du Jihad. Il y a eu des blessés, des morts, y compris parmi les passants qui ont essuyé les tirs de jeunes recrues visiblement mal entraînées par les Jordaniens. Le gouverneur de Naplouse, en charge de la supervision de l’opération, a même été pris pour cible par des tireurs lors d’une visite au camp de Balata.

Ces incidents marquent cependant d’après moi la fin de la période, ouverte en octobre 2000, de résistance armée en Cisjordanie. Ils sont en effet le dernier signe de refus, par les combattants eux-mêmes, de la politique de désarmement initiée par l’AP, qui a conduit plusieurs centaines de membres des Brigades al-Aqsa (dont 250 pour le seul district de Naplouse) à publiquement renoncer à la lutte armée en échange d’une amnistie de la part d’Israël, et des centaines de membres du Hamas à déposer les armes sous la pression des forces de sécurité 1. Il est difficile d’obtenir des estimations fiables pour l’ensemble de l’année qui vient de s’écouler, tant les chiffres varient selon les sources, mais on peut cependant établir que ce sont près de 200 membres ou sympathisants du Hamas qui ont été interpellés par l’AP au cours des deux derniers mois. Il est en outre important de signaler ici qu’il y a eu relativement peu d’incidents armés au cours de ces interpellations, contrairement à ce qui s’est passé avec le Jihad et les Brigades, ce qui semble confirmer que le Hamas a décidé d’éviter un affrontement avec l’AP en Cisjordanie et une inutile bataille pour des « zones autonomes » en réalité contrôlées par Israël.

« Relancer l’économie palestinienne » et… normaliser l’occupation.

Les questions économiques sont le cœur de la politique de Salam Fayyad, ce qui n’a rien d’étonnant lorsque l’on connaît son Curriculum Vitae. L’une de étapes essentielles de l’année qui vient de s’écouler a été la conférence des pays donateurs, à Paris, en décembre dernier. Le gouvernement de Ramallah y a présenté un rapport de 58 pages, intitulé « Construire un Etat palestinien » 2, dans lequel il exposait dans le détail la politique qu’il comptait mettre en œuvre au cours des années 2008-2010 et pour laquelle il sollicitait des aides financières « exceptionnelles ». La plus grande partie du rapport est consacrée aux questions économiques et fiscales ; le document est même sous-titré « Vers la paix et la prospérité ». Salam Fayyad et Abu Mazen ont visiblement convaincu les pays donateurs puisque ces derniers ont promis quelques 7.7 milliards de dollars alors que l’AP n’en demandait « que » 5.6. Soit une rallonge de… 37.5%.

Les bailleurs de fonds ont donc été séduits par le programme élaboré par l’ancien dirigeant de la Banque Mondiale : réduire le déficit public en baissant le nombre de fonctionnaires, en gelant les salaires et en lançant une vaste campagne de recouvrement des dettes de la population, ouvrir l’économie palestinienne aux investissements étrangers ou encore faire du secteur privé le moteur de la croissance. Les questions sécuritaires ne sont pas absentes du rapport : Fayyad propose de maintenir la part du budget des forces de sécurité à plus d’1/3 du budget de l’AP. On apprend ainsi dans le document que pour l’année 2008 le programme « Transformation et Réforme du Secteur de la Sécurité » a un budget qui équivaut à la somme des programmes « Accès à l’Education » et « Amélioration de la Qualité des Services de Santé. »

Autant de propositions qui seront familières à ceux qui ont étudié les Plans d’Ajustement Structurel concoctés, pour les pays d’Afrique Subsaharienne au cours des années 80 et 90, par les Institutions de Bretton-Woods (FMI et Banque Mondiale). Autre élément remarquable du document : dans l’avant-propos de Salam Fayyad comme dans la conclusion du rapport il n’est nullement écrit que la fin de l’occupation est une condition nécessaire pour le succès des projets défendus. On y parle seulement « [d’] étapes à franchir rapidement dans l’esprit des points d’accord trouvés à Annapolis » 4 et du fait que « le régime d’occupation » ne doit pas demeurer au « statu quo » .

En d’autres termes lors de la Conférence de Paris comme lors de ses nombreuses déclarations quant au « Plan de Réforme et de Développement pour 2008-2010 », Salam Fayyad envisage, sous le régime d’occupation militaire, une série de réformes et de projets censés changer les conditions économiques et sociales dans les territoires palestiniens et les conduire vers la paix et la prospérité. C’est ce qu’il convient d’appeler la normalisation de l’occupation et des relations avec l’occupant, a fortiori lorsque plusieurs de ces projets (Tourisme, Zones Industrielles, notamment à Jénine, à l’ombre du Mur) sont envisagés comme portés conjointement par l’AP et par Israël. 

Une nouvelle étape de cette orientation économique résolument tournée vers les recettes néo-libérales et la normalisation a été franchie lors de la Palestinian Investment Conference (PIC), organisée à Béthléem à la fin du mois de mai 6. Initiée par le secteur privé palestinien et largement soutenue par l’AP, avec entre autres la présence d’Abbas et de Fayyad, la PIC a été l’occasion pour plus de 1000 représentants ou dirigeants de groupes privés, dont la moitié venus de l’étranger, de formaliser des projets d’investissements dans les territoires palestiniens. Environ 1.5 milliards de dollars ont ainsi été « promis », pour la plus grande fierté des organisateurs de la Conférence.

Un plan « silence contre nourriture »… voué à l’échec.

Les conditions fixées pour l’obtention des aides économiques, que ce soient celles des investisseurs étrangers ou celles des pays donateurs, desquels Fayyad n’est rien d’autre que le représentant sur le champ politique palestinien, sont donc très claires : un « retour à l’ordre » qui passe par la fin de la résistance armée et une normalisation de plus en plus forte des relations avec l’occupant israélien. La direction de l’AP, pour qui le soutien des pays étrangers est une question de survie politique, n’a pas protesté. Pour la population, les choses sont plus complexes. Les habitants des territoires palestiniens de Cisjordanie, éprouvés par l’étranglement militaire et l’asphyxie économique ; désillusionnés par une « Intifada » militarisée qui s’est soldée par une défaite, une violente répression, des milliers de morts, d’arrestations... et souvent excédés par la multiplication des gangs, qui ont profité du chaos ambiant pour développer des activités de type mafieux, ne se sont pas collectivement soulevés contre la politique menée par le Cabinet Fayyad.

L’équipe au pouvoir n’est pas pour autant populaire, loin de là. Les enquêtes d’opinion indiquent que le gouvernement de Ramallah est moins populaire en Cisjordanie que le gouvernement d’Ismaïl Haniyah. En outre certaines des mesures de Salam Fayyad ont été largement contestées, comme l’obligation de recouvrement des dettes pour l’obtention d’un quelconque papier administratif, ou le gel des salaires des fonctionnaires. Dans le premier cas, la mesure a dû être retirée. Dans le second, un fort mouvement de grève a contraint le gouvernement à ouvrir des négociations, tout en essayant de sanctionner les grévistes 9.

Mais il serait très exagéré de dire que la population de Cisjordanie est au bord de l’insurrection contre le Cabinet Fayyad. Ce dernier aurait plus à craindre d’une partie de l’appareil du Fatah, qui ne digère toujours pas d’avoir été écarté d’un gouvernement qui ne compte en définitive qu’un seul Ministre issu du parti d’Abu Mazen (en attendant un probable remaniement). La population a d’autres préoccupations, pas forcément moins matérielles mais beaucoup plus urgentes : l’inflation (le prix de la farine et du riz ont doublé en un an), le chômage, la difficulté à cumuler emploi salarié et études pour de nombreux jeunes. C’est pourquoi tandis que certains affirment que le gouvernement ne changera rien à leurs conditions de vie, d’autres, qui n’ont aucune illusion quant aux effets sur le long terme de la politique de Fayyad, et qui n’attendent rien de lui quant aux négociations avec Israël, sont néanmoins dans une position d’attente vis-à-vis de celui dont le nom rime avec « retour des aides internationales » et qui promet de créer des emplois et d’alléger le blocus. Une vision très utilitariste, en somme, d’un gouvernement qui a été mis en place au moment où, du fait de la suspension des aides, la crise économique avait atteint un niveau inconnu jusqu’alors.

La situation est donc, en réalité, très instable. La survie politique de Fayyad passe par une amélioration significative des conditions de vie de la population de Cisjordanie qui n’aura, dans le cas contraire, d’autre solution que de se soulever à nouveau. Tel est le fragile ressort du plan « silence contre nourriture ». On comprend mieux l’insistance, vis-à-vis d’Israël, de Tony Blair, superviseur en chef du plan, quant à l’allègement des restrictions sur la liberté de circulation. Si une partie significative des barrages n’est pas levée, il n’y aura pas de relance, même minime, de l’économie, et l’édifice s’effondrera. On peut également se projeter sur le moyen terme et, sans vouloir jouer les Cassandre, émettre des pronostics plutôt réservés quant aux chances de succès du plan Blair-Fayyad. Les forces de sécurité sont de plus en plus critiquées : Si elles ont fait fuir les bandes armées, pour le plus grand soulagement des habitants, elles ont un comportement souvent très hostile vis-à-vis de la population, que ce soit au quotidien ou lors d’événements comme la PIC à Béthléem ; Un rapport critiquant sévèrement les conditions d’interrogatoire et de détention dans les prisons palestiniennes vient d’être remis à Abbas ; La coordination des services palestiniens avec leurs homologues israéliens est largement condamnée, d’autant plus que l’armée israélienne poursuit ses opérations. 

La population sait que le plan de sécurité de Jénine prévoit un « contrôle conjoint » de la ville de minuit à 6 heures du matin. La population sait que le 28 mai dernier, tandis qu’une réunion de coordination avec le Général Noam Tibon, commandant en chef des Forces armées israéliennes en Cisjordanie et le Général Yoav Mordechai, responsable de l’Administration Civile Israélienne, avait lieu dans les bâtiments de l’AP à Ramallah, l’armée israélienne bombardait la bande de Gaza et tuait deux Palestiniens. Autant d’éléments et d’événements qui ne laissent pas préjuger d’un avenir serein dans les relations entre les Palestiniens et « leurs » forces de sécurité, lesquelles sont pourtant. l’un des piliers essentiels de la politique d’Abu Mazen et Fayyad.

On peut également émettre de sérieux doutes quant aux promesses d’une relance de l’économie palestinienne et d’une croissance soutenue qui bénéficierait à l’ensemble de la population. Le principe de la soumission toujours plus forte aux « règles » du capitalisme néo-libéral d’une économie déstructurée par soixante années d’occupation et dépendante d’Israël peut laisser sceptique, surtout si l’on intègre à la réflexion le bilan désastreux des Plans d’Ajustement Structurel, qui prônaient le même type de « réformes ». Loin d’élever le niveau de vie des populations, ils l’ont fait chuter, et ont en outre favorisé le développement de phénomènes que l’on connaît déjà bien dans les territoires palestiniens : le clientélisme et la corruption. Que ce soit sur le plan sécuritaire ou sur le plan économique, Israël n’a en outre pas fait montre d’une volonté de coopération réelle avec Fayyad et Abu Mazen : les incursions à répétition dans les villes dont la gestion a théoriquement été confiée à l’AP décrédibilisent un peu plus les forces de sécurité, de même que les arrestations de combattants « amnistiés » et sous la responsabilité de l’AP. Les promesses d’allègement du bouclage se sont quant à elles jusqu’à présent traduites, d’après l’ONU, par une augmentation du nombre de check points et barrages…

Conclusion.

Au-delà de ces réserves à court et moyen terme, un obstacle majeur demeure, qui est la principale faiblesse du plan « silence contre nourriture » : la colonisation et les saisies de terre se poursuivent à un rythme effréné (Israël vient ainsi d’annoncer la construction de plus de 800 nouveaux logements dans deux colonies de Cisjordanie) et aucune perspective de satisfaction des droits nationaux du peuple palestinien ne se dessine. Qui plus est le point aveugle du plan est la bande de Gaza, à moins de considérer qu’elle ne fasse plus partie des territoires palestiniens. Qui peut sérieusement penser que les conséquences catastrophiques du siège imposé aux 1.5 millions de Gazaouis ne sont pas déjà les causes des explosions de demain ? La neutralisation des gangs et la reprise des aides internationales ont permis à Fayyad et son gouvernement de rester en place dans un calme relatif. Mais la fragilité de l’édifice construit, les limites apparentes du plan Blair-Fayyad et ses faiblesses structurelles sont annonciatrices de déconvenues majeures pour quiconque pense que les Palestiniens vont renoncer à leurs revendications nationales. La phase actuelle est transitoire et chacun sait ici, dans une société qui compte 50% de moins de 15 ans 14, que ce ne sont pas des promesses de lendemain qui chantent et quelques milliers d’uniformes palestiniens qui empêcheront une nouvelle génération, qui n’aura rien à perdre, de se soulever à son tour.

Quel bilan tires-tu des résultats des élections étudiantes dans les Universités de Cisjordanie ?

Pour Shabiba c’est une victoire importante. Pour la première fois depuis bien longtemps nos listes sont arrivées en tête dans l’ensemble des Universités 1. Cela montre que nous avons su faire une bonne campagne et que les étudiants nous ont fait confiance. Justement j’ai eu l’occasion de me rendre dans plusieurs Universités à l’occasion des élections. J’ai trouvé que le matériel de campagne et les mots d’ordre de Shabiba étaient particulièrement radicaux et offensifs vis-à-vis d’Israël. Ce qui m’a en partie surpris étant donné qu’Abu Mazen conduit actuellement des négociations avec le gouvernement israélien…

Je vois de quoi tu parles. Je sais que tu étais notamment à Béthléem et à Hébron au moment des élections. À Béthléem nous avons choisi trois figures du Fatah pour illustrer notre campagne : Abu Jihad, Marwan Barghouthi etAbu Ammar [Yasser Arafat].

Nous avons choisi Abu Jihad car c’est une figure très populaire de l’histoire de la lutte du peuple palestinien et que les élections se déroulaient au moment de l’anniversaire de son assassinat par Israël. C’était donc un moyen non seulement de rappeler ce qu’est le Fatah mais aussi de se souvenir d’un de ses grands dirigeants. C’est pour le même genre de raison que nous avons décidé de mettre en avant Marwan Barghouthi. Lui aussi est une figure de notre lutte et il a été arrêté à peu près 6 ans jour pour jour avant les élections à Béthléem. C’est aujourd’hui le leader palestinien le plus populaire, notamment chez les jeunes.

Quant à Abu Ammar… Pas besoin de t’expliquer que c’est la figure du combat pour l’indépendance, que les Palestiniens n’oublieront jamais.

A Hébron nous avons choisi de mettre, sur nos affiches et nos tracts, uniquement des drapeaux palestiniens et des images de l’Intifada, qui symbolisent aussi, mais d’une autre façon, notre combat. Peut-être aussi que les « grandes figures » du Fatah ne sont pas aussi populaires dans une ville ou le Hamas a remporté 9 sièges sur 9 lors des élections législatives de 2006…Ecoute : une des forces de notre campagne est justement d’avoir su nous adapter aux réalités locales et de changer notre image et notre discours selon le moment où se déroulaient les élections et le lieu où elles se tenaient. A l’Université d’Abu Dis nous avons mis en avant la figure de Fayçal al-Husseini. Il a été un des leaders de l’OLP à Jérusalem, or l’Université d’Abu Dis est proche de cette ville et de nombreux étudiants y résident. Donc c’est une figure très populaire chez eux. C’est justement parce que nous avons su avoir une bonne image, un bon discours, et que nous nous sommes adaptés selon les Universités, que les gens nous ont entendu et que nous avons pu emporter les élections en battant le Hamas.

Le Hamas ne s’est pas présenté partout : à Béthléem, Abu Dis et Jénine ils n’ont pas déposé de listes car ils craignaient des pressions sur leurs candidats, voire des arrestations.

Oui, je sais qu’ils racontent ça. Mais ce sont des mensonges. Nous leur avons dit et répété qu’ils n’auraient aucun problème et qu’ils pourraient faire leur campagne sans souci.

La vraie raison est autre. Le Hamas a une stratégie politique, un projet, une vision. Ils sont même, de ce point de vue, mieux organisés que le Fatah. Ils veulent être l’organisation majoritaire chez les Palestiniens. Et pour eux il n’est pas question de perdre des élections universitaires en Cisjordanie et d’avoir l’air d’être plus faible que le Fatah. En disant qu’ils craignent d’être arrêtés, ils espèrent au contraire attirer la sympathie des gens.

Les Universités où ils ne se sont pas présentés sont les Universités dans lesquelles ils savaient qu’ils allaient perdre. Ils ont organisé des enquêtes d’opinion et se sont présentés dans les Universités d’Hébron et de Bir Zeit, où ils étaient majoritaires dans les sondages. Mais même là ils n’ont pas gagné. Et ils ont été très surpris. S’ils avaient vraiment craint d’être arrêtés, pourquoi se seraient-ils présentés dans ces Universités ? C’est de la propagande, rien de plus.

Je comprends bien ce que tu veux dire mais tout de même, des arrestations ont eu lieu : en avril près d’une centaine de militants du Hamas ont été arrêtés en Cisjordanie, dont plusieurs dizaines de jeunes et d’étudiants… Et le lendemain des élections de Bir Zeit, c’est Murad As-Sanuri, la tête de liste du Hamas, qui a été interpellé à la sortie de l’Université…

Je suis au courant de certaines de ces arrestations mais je ne pense pas qu’elles étaient liées aux élections étudiantes. Et puis il ne faudrait pas oublier qu’à Gaza le Hamas a une attitude totalement anti-démocratique vis-à-vis du Fatah…

Revenons à votre campagne : Abu Jihad, Marwan Barghouthi, des images de l’Intifada… Tout cela suggère que l’orientation de la Shabiba est très combative. Ce sont des symboles forts : la lutte, voire même la lutte armée. Pourtant cela ne semble pas être aujourd’hui la ligne politique de la direction du Fatah et du Président Abu Mazen (qui ne figurait sur aucune de vos affiches), qui prônent seulement la négociation…Tu dois savoir qu’il n’y a pas eu d’élections dans le Fatah depuis plus de 20 ans. Les leaders n’ont en réalité pas changé depuis plus de 40 ans. C’est un vrai problème. Aujourd’hui il y a plein de jeunes cadres, une nouvelle génération de leaders, à qui on n’a jamais donné sa chance. Ce sont des gens qui sont actifs, qui réfléchissent, et qui proposent des stratégies permettant de combiner le combat politique, la lutte armée et les négociations. Il faudrait que les choses changent et que cette nouvelle génération puisse réellement prendre part aux décisions dans le Fatah, en étant notamment intégrés à ses instances dirigeantes.

Tu as fait remarquer qu’Abu Mazen ne figurait pas sur nos affiches. C’est tout simplement parce qu’il n’est pas aussi populaire que ceux que nous avons choisis. Abu Mazen n’a par exemple rien à voir avec Abu Ammar. Quand on allait lui demander de l’aide ou un service, Abu Ammar était toujours disponible, à l’écoute, et il aidait les gens. Abu Mazen est quelqu’un que l’on ne peut pas rencontrer, il met des semaines à envoyer des réponses, écrites, et en général négatives. Marwan Barghouthi est un leader qui s’adresse aux gens, qui regarde vers le « bas ». Abu Mazen ne regarde que vers le « haut ». Il fait de la politique et du business. Il travaille seulement avec et pour le groupe qui l’entoure, qui représente les riches Palestiniens, la bourgeoisie. Pas pour le peuple.

Tu fais donc partie de ces gens du Fatah qui sont très critiques vis-à-vis de la direction de l’Autorité Palestinienne

Attention je t’arrête… Je ne suis pas comme ces vieux dirigeants du Fatah qui dénoncent l’Autorité Palestinienne pour prendre leur place et faire la même chose. Crois-moi il y en a beaucoup. Il y a un vrai ménage à faire dans le Fatah, et c’est à la jeune génération de s’en charger et de prendre des responsabilités. Je vais te donner un exemple : il y a deux ans la campagne de la Shabiba pour les élections universitaires à Abu Dis avait coûté 500 000 shekels [90 000 euros]. Nous soupçonnions un responsable du Fatah, influent dans la Shabiba à Abu Dis et donc en charge du suivi de la trésorerie de la campagne, d’avoir détourné de l’argent. Cette année je me suis moi-même rendu à Abu Dis pour m’occuper des dépenses : la campagne nous a coûté 160 000 shekels, soit trois fois moins ! Et nous avons fait plus de voix…Comme quoi c’est possible, si les jeunes prennent des responsabilités, d’en finir avec un certain nombre de pratiques qui ont fait beaucoup de tort au Fatah et à l’Autorité Palestinienne et qui ont été exploitées par le Hamas.

Outre ce renouvellement dont tu parles, quels autres changements souhaiterais-tu voir survenir dans le Fatah ?

Il faut que nous redevenions une vraie organisation politique. La défaite aux élections législatives a eu au moins un effet positif : le Fatah a découvert qu’il ne pouvait se confondre avec l’Autorité Palestinienne. L’Autorité Palestinienne, c’est le Gouvernement, la Présidence… C’est donc quelque chose qui doit représenter tous les Palestiniens. Le Fatah est un parti politique, qui doit se distinguer de l’Autorité. Nous devons avoir notre propre direction, notre propre programme, notre propre stratégie, distincte et surtout indépendante de l’Autorité Palestinienne. Je risque de me répéter mais de tels changements ne seront possibles que si les nouvelles générations sont associées à la direction. Ce sera d’ailleurs l’un des enjeux et l’un des débats principaux lors de notre Congrès qui va enfin avoir lieu, dans quelques mois, à la fin de l’été ou à l’automne.

Une dernière question : depuis sa prison Marwan Barghouthi a, il y a quelques semaines, appelé à arrêter les négociations car elles ne menaient nulle part. Est-ce une nouvelle orientation politique ou une opération concertée avec Abu Mazen ?
Plutôt ta deuxième proposition… Enfin disons qu’il s’agit de réagir à ce qui s’est passé lors de la visite d’Abu Mazen aux Etats-Unis en avril. Il avait demandé au Président Bush de faire pression sur Olmert lors de sa visite en Israël pour les commémorations de l’Indépendance. Abu Mazen voulait que Bush mentionne le problème des colonies et parle de l’Etat palestinien dans son discours à la Knesset. Bush a refusé. Marwan a alors réagi en disant que dans ces conditions cela ne servait à rien de négocier. Mais il ne s’agit pas de dire que les négociations sont abandonnées. Il s’agit plutôt d’essayer de « faire pression », avec nos moyens car nous sommes très isolés, et de dire que nous ne sommes pas prêts à accepter n’importe quoi. Nous verrons comme les choses évoluent et si cette « menace » fonctionne. Si ce n’est pas le cas il sera peut-être alors temps d’aller au-delà des mots.

L’instabilité permanente dans l’ancienne Palestine mandataire résulte, en dernière analyse, de la contradiction entre le projet sioniste d’y établir un Etat juif et la présence sur cette terre d’un peuple autochtone refusant d’abandonner ses droits nationaux. De l’expulsion aux cantons, le soutien des grandes puissances à Israël, allié de poids dans une région aux enjeux géostratégiques majeurs, étant conditionné à ce que cet Etat soit, au moins en apparence, démocratique, une seconde contradiction a émergé pour les dirigeants sionistes : comment préserver simultanément le caractère juif et le caractère démocratique de l’Etat d’Israël sans renoncer aux prétentions sur l’ensemble de la Palestine mandataire ? Le peuple palestinien a toujours été un obstacle à la réalisation du projet sioniste. De l’annihilation de l’obstacle (le Plan Daleth et l’expulsion massive de 1947-49) à son contournement (le Plan Allon de 1967 et la cantonisation), le but reste le même : le plus de territoire et le moins de Palestiniens possible sous juridiction israélienne.

Les Accords d’Oslo participaient de cet objectif : abandonner la gestion des zones les plus densément peuplées à un pouvoir autochtone tout en gardant le contrôle de la quasi-totalité du territoire. Le retrait de Gaza s’est inscrit dans cette logique. En parallèle, l’accélération de la colonisation de la Cisjordanie (près de 500 000 colons aujourd’hui) a eu pour conséquence sa fragmentation et l’utilisation, actuellement, de 40% de sa superficie par les infrastructures israéliennes. Aujourd’hui Gaza est isolée du monde et la Cisjordanie n’est plus seulement « occupée » mais désormais « intégrée » à Israël. La superficie d’Israël comprenant les 40% de facto annexés représente plus de 23 000 km2, contre à peine 3000 km2 de cantons palestiniens isolés dont les entrées et sorties sont sous contrôle israélien.

Des négociations pour « deux États » ?

Et les « pourparlers », en cours depuis plus de 15 ans ? La réalité du terrain et les conditions posées lors des négociations sont sans appel : Des Accords d’Oslo au Plan Olmert, pour Israël « l’État palestinien » n’a jamais signifié autre chose que les cantons, et le processus négocié ont été utilisés comme un moyen de rendre irréversible la situation sur le terrain tout en prétendant rechercher un compromis. C’est à la lumière de ces éléments et de cette « nouvelle réalité » que de plus en plus de voix s’élèvent pour demander l’abandon de la perspective de « l’État palestinien indépendant », imposée dans les années 80 au nom du « réalisme », du « pragmatisme » et de la « recherche du compromis ». Au-delà des thématiques « classiques » (le sort des réfugiés et des Palestiniens d’Israël, la reconnaissance d’Israël comme État juif…), les arguments du « réalisme » et du « pragmatisme » ont été retournés.

C’est l’idée même de « compromis » qui est à réévaluer. La conquête de la Cisjordanie fait partie intégrante du projet sioniste, comme la Cisjordanie fait aujourd’hui partie intégrante d’Israël. Exiger du gouvernement israélien qu’il renonce à la maîtrise de la Cisjordanie n’est pas une position de « compromis ». Cela revient à lui demander de défaire ce qu’Israël a mis plus de 40 ans à construire et, en réalité, d’abandonner le projet sioniste d’établissement d’un État juif sur la Palestine mandataire au moment où il est presque réalisé. Quel « pragmatisme politique » y a-t-il dans la demande faite à Israël de déplacer, indemniser et reloger près de 500 000 colons, d’abandonner des infrastructures qui lui ont coûté, depuis 30 ans, plus de 60 milliards de dollars, d’accepter de partager la souveraineté sur Jérusalem, de tolérer au cœur de son territoire une route reliant la Cisjordanie et Gaza ou encore de renoncer au contrôle de la frontière avec la Jordanie, dans un contexte où la mobilisation palestinienne s’est essoufflée et où aucune pression internationale ne s’exerce sur le gouvernement israélien ?

Quel « réalisme » a un mot d’ordre sans base matérielle ? « Cisjordanie », « Jérusalem-Est », sont des termes qui se réfèrent à des entités qui n’existent plus suite à leur digestion par Israël. Quel « réalisme » a un projet sans soutien populaire ? Il n’y a aucune adhésion de la population à un « compromis » qui n’aboutirait qu’à un « Etat » constitué de cantons sous surveillance israélienne, habités pour moitié par des réfugiés dont le sort ne serait pas réglé.

Abandonner le mot d’ordre de l’État palestinien indépendant.

Au vu des dynamiques actuelles, le mot d’ordre de l’État unique et démocratique n’est pas moins « pragmatique » ou moins « réaliste » que celui des « deux États ». Bien au contraire.
Pas moins pragmatique car il n’exige lui aussi, en dernière analyse, rien d’autre que l’abandon du projet sioniste. Beaucoup, y compris parmi d’anciens partisans de l’État indépendant comme un premier pas avant un règlement global du conflit, reconnaît aujourd’hui l’inutilité d’une étape qui entretient l’illusion du « compromis possible » entre existence de l’État juif et satisfaction des droits nationaux des Palestiniens mais qui nécessite désormais de réunir à peu près les mêmes conditions que celles qui sont requises pour l’État unique.

Pas moins réaliste car l’État unique existe déjà, de la Méditerranée au Jourdain, avec entre autres un seul système économique (déséquilibré mais unifié), une seule monnaie, des infrastructures communes (routes, eau, électricité…) et deux langues, l’Arabe et l’Hébreu, qui sont déjà officiellement celles de l’État d’Israël. Pas moins réaliste car l’idée est en plein essor, On pourrait être témoins de nouvelles dynamiques de structuration et de mobilisation de la population palestinienne, incluant les Palestiniens d’Israël, si le mot d’ordre démobilisateur et surréaliste, au vu des conditions objectives, de « l’Etat indépendant et viable au terme d’un processus négocié » était abandonné au profit de l’exigence de l’égalité des droits, dans un seul Etat, pour tous les habitants de la Palestine du mandat, seul chemin possible vers une quelconque « paix ». Au niveau international, la pression populaire et, par extension, celle des « Etats-partenaires », pourraient connaître de nouveaux développements. 

C’est ce qu’Ehud Olmert, Premier Ministre israélien, a bien compris. Il déclarait ainsi, dès 2003 : « Le temps nous est compté. De plus en plus de Palestiniens ne sont plus intéressés par une solution négociée, à deux Etats, car ils souhaitent changer l’essence même du conflit en passant d’un paradigme de type Algérien à un paradigme de type Sud-Africain ; d’un combat contre « l’occupation », pour reprendre leur vocabulaire, à un combat de type « un homme = une voix ». C’est bien sûr un combat beaucoup plus clair, beaucoup plus populaire et, au final, beaucoup plus puissant ». Le projet des dirigeants du mouvement sioniste n’a jamais été de partager la terre de Palestine avec les Palestiniens. De David Ben Gourion, père fondateur de l’Etat d’Israël (« L’acceptation de la partition ne nous engage pas à renoncer à la Cisjordanie. On ne demande pas à quelqu’un de renoncer à sa vision. Nous accepterons un Etat dans les frontières fixées aujourd’hui ; mais les frontières des aspirations sionistes sont les affaires des Juifs et aucun facteur externe ne pourra les limiter ») à Ehoud Olmert, actuel Premier Ministre (« Chaque colline de Samarie et chaque vallée de Judée est partie intégrante de notre patrie historique (…). Nous revendiquons avec fermeté le droit historique du peuple d’Israël à l’entièreté de laTerre d’Israël »), la souveraineté israélienne sur l’ensemble de la Palestine du mandat britannique est demeurée l’objectif principal de l’ensemble des dirigeants de l’Etat juif.

Pour y parvenir le mouvement sioniste a eu (et a encore) besoin du soutien des grandes puissances. Mais ce soutien a toujours eu un prix : l’Etat d’Israël devait avoir, au moins en apparence, les attributs d’une démocratie. Une seconde contradiction a donc rapidement fait son apparition, qui a résulté de la nécessité de préserver simultanément le caractère juif et le caractère démocratique de l’Etat. La solution envisagée par les dirigeants du mouvement sioniste, puis de l’Etat d’Israël, a été de s’assurer que les citoyens de l’Etat soient dans leur très grande majorité, sinon dans leur totalité, des Juifs. Ils ont donc dû rapidement trouver, avant même la Déclaration d’Indépendance d’Israël en 1948, une solution au « problème » palestinien, sachant pertinemment que contrairement au mensonge qu’ils avaient sciemment répandu la Palestine n’était pas une « terre sans peuple » et que la seule immigration ne pourrait suffire à assurer la suprématie démographique juive.

De l’expulsion aux cantons.

Le peuple palestinien, du fait de son existence même, a toujours été et demeure aujourd’hui encore un obstacle à la pleine réalisation du projet sioniste. De l’annihilation pure et simple de l’obstacle (le Plan Daleth et l’expulsion de 1947-49) à son contournement, (le Plan Allon de 1967 et la cantonisation, toujours en cours aujourd’hui), le but reste le même : le plus de territoire et le moins de Palestiniens possible sous juridiction israélienne.

Les Accords d’Oslo, inspirés du Plan Allon, participaient de cet objectif : abandonner la gestion des zones palestiniennes les plus densément peuplées à un pouvoir autochtone tout en gardant le contrôle de la quasi-totalité du territoire, en poursuivant les déplacements de population et en accélérant la colonisation (le nombre de colons a doublé dans les dix années qui ont suivi Oslo). Le « retrait unilatéral » de Gaza s’est inscrit dans cette même logique, de même que la construction du Mur, dont le tracé délimite les cantons palestiniens. Il y a donc, par-delà les nuances entre Travaillistes et Likoud (et aujourd’hui Kadima), entre les généraux et les civils, une nette continuité dans les politiques des gouvernements de l’Etat d’Israël. Cette continuité et celle du soutien apporté par les grandes puissances à un allié de poids dans une région aux enjeux géostratégiques majeurs, ont produit une réalité qu’il est indispensable de prendre en compte pour toute discussion sur le possible avenir de la Palestine post-mandat.

Malgré le « retrait » israélien de l’été 2005, les frontières terrestres de Gaza sont quasi-hermétiquement fermées, tant avec l’Egypte qu’avec Israël. La façade maritime et l’espace aérien sont sous contrôle israélien. L’asphyxie est totale et les incursions et bombardements sont quotidiens. Jérusalem, proclamée en 1980 « Capitale une et indivisible de l’Etat d’Israël », a fait l’objet d’une politique spécifique de judaïsation et de dépalestinisation. Les quartiers palestiniens sont en outre totalement isolés de la Cisjordanie par les colonies et le Mur. Dans le cadre du projet « Grand Jérusalem », Israël n’a eu de cesse de repousser les limites municipales de la ville vers l’Est en y intégrant les blocs de colonies pour aujourd’hui couvrir plus de 10% de la Cisjordanie.

La Cisjordanie est coupée en deux par le « Grand Jérusalem », fragmentée en de multiples zones isolées les unes des autres par les colonies, les routes de contournement, les différentes sections du Mur et les 600 checkpoints israéliens. 40 % de sa superficie est aujourd’hui couverte par les infrastructures israéliennes (colonies, routes, camps militaires…). On y dénombre plus de 200 colonies et environ 480 000 colons juifs, qui bénéficient de l’extension de l’ensemble des infrastructures israéliennes, notamment les routes. Tandis que Gaza est isolée du monde, la Cisjordanie n’est pas seulement « occupée par Israël » mais « intégrée à Israël ». La « Cisjordanie » et la « Ligne Verte » n’existent plus que sur les cartes et chaque jour la superficie intégrée augmente. Le plan de cantonisation est donc en voie d’achèvement. La superficie totale de l’Etat d’Israël comprenant les 40% de la Cisjordanie qui sont de facto annexés et intégrés représente plus de 23 000 km2, contre à peine plus de 3000 km2 de cantons palestiniens isolés dont les entrées et sorties sont sous contrôle israélien.

Au terme du processus, Israël exercera sa souveraineté sur approximativement 90 % de la Palestine mandataire, desquels environ 90% des 10 millions de Palestiniens seront exclus. Les cantons de Cisjordanie et de Gaza (10% de la Palestine) seront le lieu de résidence des 4 millions de Palestiniens « de l’intérieur ». En concertation avec Israël, une infime partie des réfugiés de l’extérieur se verra offrir la possibilité de s’installer dans les îlots palestiniens. Nul doute que la pression s’accentuera sur les Palestiniens de 48 (les mal nommés « Arabes israéliens ») pour qu’ils quittent Israël et aillent eux aussi rejoindre les réserves.

Telle est la vision qui a servi de fil conducteur, depuis 1967, à l’essentiel de l’establishment sioniste lorsqu’il a compris que l’expulsion de 1947-1949 ne pourrait se renouveler. Une vision qui est aujourd’hui devenu une quasi-réalité. Des négociations pour « deux Etats » ?

Mais pourtant, diront certains, depuis 1993 Israël a renoncé à ses prétentions sur l’ensemble de la Palestine du mandat et a reconnu la nécessité de rechercher une solution négociée autour du compromis historique « deux Etats pour deux peuples ». Telles sont en effet les apparences, au-delà desquelles il faut aller chercher les motivations profondes des dirigeants israéliens. Mis sous pression par les Etats-Unis, ils ont su faire preuve d’un indéniable sens tactique et ont donné l’impression, au cours des années 90 et 2000, d’accepter l’idée de « pourparlers de paix » et d’adopter le mot d’ordre des « deux États » : Un État palestinien pourrait voir le jour, aux côtés d’Israël, au terme d’un processus négocié. Ils ont ainsi donné l’impression d’ouvrir la porte à une sortie de conflit puisque la direction du Mouvement National Palestinien, au nom du « réalisme », du « pragmatisme politique », et d’une « volonté de compromis », s’était rangée à la solution « à deux États » dès le milieu des années 70 et l’avait officialisée durant les années 80.

Au cours des années 70 et 80, les discussions entre les partisans d’une solution « à deux États » et ses adversaires se focalisaient notamment autour de deux de ses principales implications : la reconnaissance de la légitimité de l’État d’Israël comme État juif et la non-prise en compte, dans la solution proposée, des réfugiés et des Palestiniens de 48. Un relatif consensus s’est néanmoins dégagé autour de l’idée de l’État palestinien indépendant en Cisjordanie et à Gaza dans la mesure où il était alors conçu, pour une grande majorité des organisations palestiniennes, comme une revendication internationalement plus audible et donc plus populaire que la « libération de toute la Palestine », mais néanmoins avant tout comme une étape plus facile à atteindre avant une solution globale.

Ce choix a eu deux conséquences indirectes et non souhaitées : Populariser l’amalgame « question palestinienne = État palestinien » et laisser entendre que les conditions étaient réunies pour trouver un terrain d’entente avec Israël quant à un règlement global du conflit. Mais en réalité les « deux États » de l’OLP puis de l’Autorité Palestinienne n’ont jamais été les « deux États » des dirigeants israéliens. La réalité du terrain et les conditions posées lors des négociations ne laissent planer aucun doute : Des Accords d’Oslo au Plan Sharon en passant par les propositions de Barak à Camp David, pour les Premiers Ministres israéliens « l’État palestinien » n’a jamais signifié autre chose que les cantons, et le processus négocié ont été utilisé avant tout comme un moyen de rendre irréversible la situation sur le terrain tout en prétendant rechercher un compromis.

C’est cette évidence de plus en plus palpable qui a fait ressurgir, au cours des dernières années et plus encore des derniers mois, le débat sur la pertinence du mot d’ordre de l’État indépendant, et ce à une large échelle : dans la population palestinienne, dans le Mouvement National, dans le mouvement de solidarité, dans la presse arabe et, de plus en plus, notamment par le biais de tribunes d’intellectuels, dans la presse « occidentale ». Le débat n’évacue pas les questions « classiques » (réfugiés, Palestiniens de 48, reconnaissance de l’Etat juif…) mais il est actualisé à la lumière des récentes dynamiques politiques et des évolutions « sur le terrain » : échecs à répétition des négociations, écrasement du soulèvement de septembre 2000, défaite électorale de la direction de l’Autorité palestinienne, identifiée depuis 20 ans au projet d’Etat palestinien, et surtout poursuite de la politique d’expansion qui fragmente et réduit de plus en plus les territoires prétendument alloués à l’Etat indépendant.

Abandonner le mot d’ordre de l’État palestinien indépendant.

Au-delà des considérations théoriques (que je ne développerai pas ici) il ressort du débat que les arguments du « réalisme », du « pragmatisme politique » et de la recherche du mot d’ordre « audible et populaire », que l’on pouvait déjà contester dans les années 70 et 80, peuvent aujourd’hui être retournés contre ceux qui les utilisaient jadis. En fait c’est le sens même de l’idée de « compromis possible » qui doit être réexaminé à la lumière de la politique concrète et des « offres » israéliennes de ces dernières années. La conquête et le contrôle de la Cisjordanie ne sont pas venus compléter le projet sioniste, ils en font partie intégrante, de même que la Cisjordanie fait aujourd’hui partie intégrante d’Israël. Exiger du gouvernement israélien qu’il renonce à la maîtrise de la Cisjordanie n’est donc pas, en ce sens, une position « modérée », une position de « compromis ». Cela ne revient pas en effet à lui quémander quelques « concessions » mais bien à lui demander de revenir sur ce qui a été le cœur de la politique israélienne depuis 1967, de défaire ce que l’ensemble des gouvernements israéliens ont mis plus de quarante ans à construire et, en réalité, d’abandonner purement et simplement le projet sioniste d’établissement d’un Etat juif sur la Palestine mandataire au moment même où il est en passe d’être réalisé.

On peut se demander quel « pragmatisme politique » il y a dans la demande faite à Israël de déplacer, indemniser et reloger près de 500 000 colons ; d’abandonner des infrastructures qui lui ont coûté, depuis 30 ans, plus de 60 milliards de dollars (sans compter le « Grand Jérusalem ») ; d’accepter de « rendre » Jérusalem-est aux Palestiniens ou de partager la souveraineté sur l’ensemble de la ville, de tolérer au cœur de son territoire une route reliant la Cisjordanie et Gaza ou encore de renoncer au contrôle de la frontière avec la Jordanie, le tout dans un contexte où la mobilisation populaire palestinienne s’est essoufflée et où aucune pression internationale ne s’exerce sur le gouvernement israélien. On peut s’interroger sur le « réalisme » d’un mot d’ordre qui n’a plus de base matérielle : la « Cisjordanie », « Jérusalem-Est », sont des termes qui n’ont aujourd’hui qu’une signification très théorique puisqu’ils se réfèrent à des entités qui n’existent plus suite à leur digestion par l’Etat d’Israël. On peut se demander aussi quel « réalisme » se cache derrière un projet sans soutien populaire : il ne faudrait en effet surtout pas confondre le soutien à la revendication imprécise de l’Etat indépendant, assimilée pour une majorité de Palestiniens à l’idée même d’émancipation vis-à-vis de la domination d’Israël, et une quelconque adhésion de la population à un processus négocié qui n’aboutirait, au mieux qu’à un « Etat » au rabais constitué de cantons sous surveillance israélienne, habités pour moitié par des réfugiés dont le sort ne serait pas réglé.

Au vu des dynamiques récentes et actuelles, le mot d’ordre de l’État unique et démocratique n’est en ce sens pas moins « pragmatique » ou moins « réaliste » que celui des « deux États ». Bien au contraire. Pas moins pragmatique car il n’exige, en dernière analyse, rien de plus : L’abandon du projet sioniste d’établissement d’un État juif. Beaucoup d’anciens adeptes du mot d’ordre de « l’État indépendant étape avant l’État unique », reconnaissent aujourd’hui l’inutilité d’une étape qui entretient l’illusion du « compromis possible » entre existence de l’État juif et satisfaction des droits nationaux du peuple palestinien mais qui pour être atteinte nécessite désormais de réunir à peu près les mêmes conditions politiques que celles qui sont requises pour la mise en place de l’État unique. Pas moins réaliste car l’État unique existe déjà, de la Méditerranée au Jourdain, avec entre autres un seul système économique (déséquilibré mais unifié), une seule monnaie, des infrastructures communes (routes, eau, électricité…) et deux langues, l’Arabe et l’Hébreu, qui sont déjà officiellement celles de l’État d’Israël.

Pas moins réaliste car l’idée est en plein essor, connaît de plus en plus de partisans prêts à agir pour la défendre, contribue à sensiblement redynamiser le champ politique palestinien dans lequel elle fait à nouveau débat, et rencontre un écho évident et aisément compréhensible chez les Palestiniens de 48. On pourrait être témoins de nouvelles dynamiques de structuration et de mobilisation de la population palestinienne et par extension du mouvement de solidarité si le mot d’ordre démobilisateur et surréaliste, au vu des conditions objectives, de « l’État indépendant et viable au terme d’un processus négocié » était abandonné au profit de l’exigence de l’égalité des droits, dans un seul État, pour tous les habitants de la Palestine du mandat.

En guise de conclusion provisoire.

Il ne s’agit évidemment pas de dire qu’un simple changement de mot d’ordre serait la clé de voûte d’un revirement immédiat de la situation et d’une modification instantanée des rapports de forces. Néanmoins les évolutions récentes, les dynamiques en cours et la tournure actuelle des événements indiquent que les mots d’ordre et les stratégies de ces dernières années, que ce soit dans le Mouvement National ou dans le mouvement de solidarité, nécessitent d’être réévalués. C’est ce qui se passe actuellement et c’est ce qui explique que le débat sur la pertinence du mot d’ordre de l’Etat indépendant ait ressurgi sous un jour nouveau.

Devraient être également intégrés à cette réévaluation et à ces débats les positions des dirigeants israéliens, dont la lucidité est parfois assez déconcertante. Je laisserai ainsi Ehud Olmert lui-même conclure cet article, en reproduisant un extrait d’une interview accordée au Haaretz en 2003, souvent citée depuis, à juste titre, par les partisans de l’abandon du mot d’ordre des deux Etats. On n’avait pas connu cela depuis des années à Béthléem. Les rues sont quadrillées par les militaires et autres forces de sécurité. Des checkpoints ont été dressés partout dans la ville et aux alentours. Certaines zones sont interdites d’accès aux piétons et aux véhicules non autorisés. Aux sorties des camps de réfugiés, des dizaines d’hommes en uniforme contrôlent qu’il n’y a pas d’activité suspecte en cours ou en préparation. Des barrières siglées « Police » ont même été placées à l’entrée principale du camp d’al-Azzeh, situé à proximité de l’Hôtel Intercontinental, l’un des lieux-phares de la Conférence. Selon les sources ce sont entre 2500 et 3000 policiers, soldats et autres membres des services de sécurité qui ont été déployés.

Mais il ne s’agit pas d’une vaste opération militaire israélienne. Les uniformes sont tous, sans exception, palestiniens.

L’état de siège a commencé le 20 mai, veille de l’ouverture de la « Palestine Investment Conference ». La PIC, initiée par les principaux leaders du secteur privé palestinien et soutenue par le gouvernement de Ramallah, a pour objectif de convaincre les investisseurs étrangers de placer des capitaux dans les territoires palestiniens. Elle réunit à Béthléem, du 21 au 23 mai, près de 1000 dirigeants ou représentants de groupes privés, dont la moitié vient de l’étranger : pays arabes bien sûr, mais aussi Europe, Etats-Unis et… Israël. Selon les organisateurs le total des projets qui devraient être formalisés durant la PIC s’élèverait à 2 milliards de dollars (total revu à la hausse depuis le début du mois de mai, où l’on parlait de 1.5 milliard.) L’enjeu est donc considérable. La présence de Tony Blair, de Bernard Kouchner, de représentants du Président Bush, tout comme celle de Salam Fayyad et d’Abu Mazen sont là pour le confirmer, mais aussi pour rappeler que la portée de la PIC n’est pas seulement économique mais bien politique. Fayyad, qui n’avait que recueilli que 2% des voix lors des législatives de 2006, a été imposé comme Premier Ministre par les Etats-Unis après la destitution du gouvernement dominé par le Hamas. Ancien haut fonctionnaire de la Banque Mondiale et du FMI, il a juré que son gouvernement serait celui qui réussirait à relancer l’économie palestinienne en crise. Le peu de crédibilité qu’il a dans la population palestinienne repose sur cette seule promesse : créer des richesses et des emplois.

Les bailleurs de fonds sont prêts à le soutenir à une condition : le désarmement de la résistance et le rétablissement de la stabilité dans les territoires palestiniens. C’est ce qui est en cours depuis près d’un an maintenant, avec un renforcement des services de sécurité, la multiplication des arrestations des militants et sympathisants du Hamas, du Jihad ou même des Brigades al-Aqsa, pourtant issues du Fatah, et les vastes « opérations de rétablissement de l’ordre », conduites depuis plusieurs mois à Naplouse et depuis une dizaine de jours à Jénine. Le superviseur en chef de cette politique n’est autre que Tony Blair, émissaire du Quartet, qui répète à l’envi depuis des mois que les deux priorités du gouvernement palestinien doivent être d’accomplir des progrès en termes de sécurité et de libéralisation de l’économie.

« Cette conférence a pour but de normaliser l’occupation. » Le succès et le bon déroulement de la PIC sont pour l’élève Fayyad la preuve qu’il ne trahira pas la confiance que les pays occidentaux ont mise en lui. L’Autorité Palestinienne n’a donc pas lésiné sur les moyens mis en œuvre pour assurer la « sécurité » des prestigieux invités. Car malgré les apparences et les promesses des organisateurs, la PIC ne fait pas l’unanimité dans la population palestinienne. Si les principaux groupes du secteur privé se réjouissent des perspectives d’investissements venus de l’étranger et si certains, dans la population, espèrent sincèrement que cette conférence va bénéficier aux plus pauvres des Palestiniens, la plupart de ceux que j’ai pu rencontrer au cours des derniers jours, notamment dans les camps de réfugiés de Béthléem, m’ont fait part de leur scepticisme, voire même très souvent de leur franche hostilité à l’initiative.

Les critiques sont globalement de trois types. « Nous ne verrons pas la couleur de cet argent ».

Pour beaucoup de Palestiniens, conscients de l’étendue du système de corruption mis en place durant les années Arafat (et qui persiste aujourd’hui), si les milliards de dollars arrivent effectivement, ils ne seront pas utilisés pour le bien-être de l’ensemble de la population mais détournés pour le profit de quelques-uns, principalement les décideurs économiques et politiques. On ne croit pas non plus que les motivations des investisseurs présents à la Conférence soient philanthropiques. Pour un habitant d’Aïda, pas de doute : « S’ils sont ici, c’est qu’il y a de l’argent à faire. En réalité ils [les organisateurs de la conférence] sont en train de vendre ce qui reste de la Palestine ». « Ils sont en train d’essayer de nous acheter ».

Ce sentiment diffus dans la population palestinienne n’est pas nouveau, mais il s’exprime de façon très prononcée lorsque l’on évoque la Conférence. Pour eux le deal est clair : si les habitants des territoires palestiniens veulent sortir de la situation de détresse économique dans laquelle ils se trouvent, ils doivent en échange renoncer à poursuivre le combat pour la satisfaction de leurs droits. En quelque sorte un programme « Silence contre Nourriture ».

« Cette Conférence a pour but de normaliser l’occupation ».

L’accusation de « normalisation » est omniprésente. La présence de businessmen israéliens, le mot d’ordre de la Conférence (« You can do Business In Palestine ») et le message martelé par les organisateurs (« Le problème des Palestiniens est essentiellement d’ordre économique ») sont autant de signaux qui font passer au second plan la question de l’occupation israélienne. En ce sens ils la normalisent car ils n’en font plus un obstacle ou un préalable à lever avant toute amélioration substantielle de la situation des Palestiniens. Or la fin de l’occupation demeure leur revendication politique majeure, avec le droit au retour. Comme me l’a résumé un habitant du camp d’al-Azzeh, « ce n’est pas avec de l’argent que l’on se débarrassera des check points, que l’on fera tomber le mur et que l’on rentrera sur nos terres ». « Depuis une semaine j’ai l’impression d’être revenu dans la Tunisie de Ben Ali. »

Le dispositif militaro-policier qui s’est progressivement mis en place dans les jours qui ont précédé la Conférence a bien évidemment joué un rôle dissuasif. J’ai eu par le passé l’occasion de participer à des rendez-vous du mouvement altermondialiste et j’ai été surpris de retrouver à Béthléem le climat que j’avais pu connaître en décembre 2000 à Nice, lors d’un sommet de l’Union Européenne, ou à Gênes en juillet 2001 lors d’un G8 de sinistre mémoire. 3000 hommes en armes dans une ville de moins de 30 000 habitants ne passent pas inaperçus. Pas forcément très discrets, non plus, ces individus circulant dans des 4x4 aux vitres fumées, qui prodiguent aux responsables des forces de sécurité palestiniennes des conseils dans un Anglais teinté d’un accent d’outre-Atlantique, d’outre-Manche ou d’outre-Mur.

Mais le travail avait commencé avant l’arrivée du gros des bataillons des forces de sécurité. Il s’est principalement décliné sous trois formes : neutralisation, dissuasion, cooptation.
Les arrestations se sont multipliées au cours des dernières semaines. Depuis une dizaine de jours ce sont plus de 100 membres et sympathisants du Hamas, du Jihad et du FPLP qui ont été « neutralisés » dans la Zone de Béthléem. Les membres des factions islamiques ont été pris pour cibles car le gouvernement redoutait une opération armée visant à perturber la Conférence, pour des raisons plus politiques (fragiliser l’Autorité Palestinienne) qu’économiques. Les membres du FPLP ont pour leur part été interpellés car Fayyad et ses hommes étaient inquiets que la principale organisation de gauche de Béthléem, notamment implantée dans les camps, ne tente de rendre visible l’opposition à la tenue de la Conférence.

D’autres ont eu la chance de ne pas être arrêtés mais seulement « dissuadés » de tenter quoi que ce soit. C’est ainsi que l’un des responsables d’un Centre Culturel du Camp de Dheisheh a reçu la visite de membres de la Sécurité Préventive (qui n’a jamais aussi bien porté son nom), lesquels lui ont conseillé de se « tenir tranquille durant la Conférence » et l’ont même averti qu’il serait constamment surveillé, ce qu’il a pu vérifier au cours des jours qui ont suivi. Un jeune salarié de l’Hôtel Intercontinental, membre du FPLP, a lui aussi été visité par la SP qui l’a mis en garde contre toute tentative de « créer des troubles » parmi les personnels du Palace. Le jeune homme n’a visiblement pas fait preuve de suffisamment de coopération puisqu’il a reçu dès le lendemain, comme cinq de ses collègues, un appel téléphonique de la Direction de l’Hôtel lui signifiant sa mise à pied jusqu’à nouvel ordre.

Enfin l’Autorité Palestinienne a tenté, avec plus ou moins de succès, d’acheter la coopération, voire même le départ de certains jeunes de la Zone Autonome de Béthléem, notamment ceux des Camps. Plusieurs centaines de jeunes hommes âgés de 18 à 25 ans, pour la plupart membres ou proches du Fatah, ont ainsi reçu une proposition d’emploi, rémunérée à hauteur de 100 dollars pour 3 jours (offre alléchante lorsque l’on sait que le salaire moyen est d’environ 300 dollars/mois) : être des « volontaires » chargés d’assurer la bonne tenue de la Conférence. La plupart, sans aucune ressource, ont accepté et n’ont donc bien évidemment rien fait pour en perturber le bon déroulement. Pour les plus jeunes l’Autorité est allée encore plus loin. C’est ainsi que les responsables d’un Centre Culturel du Camp d’al-Azzeh se sont vus offrir la possibilité d’emmener tous les jeunes du Camp en vacation à Jéricho, tous frais payés, durant les trois jours de la Conférence. Ils ont immédiatement refusé.

Tout a donc été fait pour que rien ne vienne gâcher la fête. Mais à quel prix ? Pour beaucoup d’habitants de Béthléem, notamment dans les Camps, la Conférence signifie l’état de siège. Pour nombre de jeunes et de militants elle signifie une pression, d’un niveau rarement atteint, de la part des services de sécurité. Qui plus est personne ne peut ignorer le climat délétère qui règne dans toute la ville depuis plusieurs jours. La plupart de ceux avec qui j’ai discuté ont adopté une attitude de méfiance que je n’avais jamais connue auparavant dans les territoires palestiniens : on vérifie qui est à proximité et qui approche, on baisse la voix, on s’arrête soudainement de parler…

« Ils ont mis des gens partout pour contrôler que personne ne les critique ». En partie invérifiable, cette affirmation, que j’ai entendue à de multiples reprises pendant les conversations de ces derniers jours, révèle néanmoins l’état d’esprit qui règne chez de nombreux Palestiniens de la Zone de Béthléem. C’est pour cette raison que je me suis engagé, lors des discussions, à ne donner aucun des noms des personnes que je citerais dans l’article. L’un d’entre eux, qui a vécu par le passé en Tunisie, a alors été encore plus loin : « Depuis une semaine j’ai l’impression d’être revenu dans la Tunisie de Ben Ali ». Décidément les priorités et les méthodes du gouvernement Abu Mazen-Fayyad ont de quoi inquiéter la majorité des habitants des territoires palestiniens. Nombre d’entre eux s’interrogent d’ailleurs sur ce déploiement si soudain et si massif de forces de sécurité. Dans la bouche d’un habitant de Dheisheh, la question est encore plus directe : « Mais où sont-ils, tous ceux-là, lorsque les Israéliens entrent dans la ville pour arrêter ou assassiner les résistants ? Qui protègent-ils ? Nous, ou Israël ? ».

Les effets de l’occupation israélienne.

La Cisjordanie et la bande de Gaza, après la Guerre des Six Jours, sont sous le contrôle exclusif de l’armée israélienne. Ces territoires sont sous la responsabilité de « l’Administration Civile » israélienne, qui n’a de « civile » que le nom puisque ce sont des ordres militaires qui organisent la vie politique, économique et sociale de ces territoires. Samih K. Farsoun et Jean M. Landis identifient quatre mécanismes principaux dans la gestion israélienne de la population palestinienne : exploitation économique, répression politique, « déstructuration » institutionnelle et répression culturelle et idéologique. L’exploitation économique des territoires palestiniens se traduit de multiples façons : intégration forcée à l’économie israélienne et modelage de l’économie palestinienne en fonction des besoins du marché israélien, expropriations, accaparement des ressources naturelles palestiniennes, notamment l’eau, avec 78% de l’eau de Cisjordanie et 33% de l’eau de la bande de Gaza utilisés par Israël prévention de tout développement d’une infrastructure économique palestinienne autonome.

Les confiscations de terres et la concurrence des marchandises israéliennes vont conduire des dizaines de milliers d’agriculteurs et d’ouvriers agricoles sans ressource à travailler pour de faibles salaires en Israël (150 000 Palestiniens travaillent légalement en Israël en 1987, le chiffre atteignant probablement 180 000 en comptant les illégaux). Le contrôle des frontières par Israël oblige les Palestiniens à importer depuis Israël la quasi-totalité des marchandises qu’ils ne produisent pas (90% du total des importations en 1986 3). L’installation d’entreprises israéliennes dans les territoires palestiniens, si elle crée des emplois, ne bénéficie que très peu à la population puisque les richesses produites et les bénéfices engendrés ne sont pas réinvestis dans l’économie palestinienne. L’accumulation de capital est rendue impossible dans les territoires palestiniens avec la fermeture de toutes les banques en 1967 (par décret militaire), banques qui ne commenceront à rouvrir qu’en 1981 (à Gaza) et en 1986 (en Cisjordanie).

La politique économique d’Israël dans les territoires palestiniens a quatre conséquences majeures :

  1. une croissance économique certes importante dans les années 70 mais moins forte que celle des autres pays de la région et surtout en baisse dans les années 80 (en 1985, les PNB de la Cisjordanie et de Gaza sont inférieurs à ceux de 1979).
  2. la distorsion de l’économie palestinienne, qui se développe en fonction des besoins de l’économie israélienne, avec par exemple un surdéveloppement des secteurs des transports, de la distribution et du commerce, « médiateurs entre l’économie israélienne et les consommateurs palestiniens » et un sous-développement des industries modernes (chimiques par exemple).
  3. la dépendance de cette économie vis-à-vis d’Israël (importations et main d’œuvre salariée en Israël).
  4. la modification de la structure sociale palestinienne, avec une réduction considérable de la place des agriculteurs et partant des grands propriétaires terriens et l’expansion d’un prolétariat surexploité en Israël, issu notamment des camps de réfugiés.
  5. La répression politique, si elle avait commencé dès 1967, a connu une accélération avec l’arrivée au pouvoir en Israël, en 1977, du Likoud, qui met en place la politique de « la poigne de fer ». Les élections municipales de 1976, initiées par Israël, qui y voyait un moyen de favoriser l’émergence d’une direction « de l’intérieur », concurrente de celle de l’OLP et avec qui les autorités d’occupation pourraient s’entendre sur un partage des responsabilités, ont en effet mis à la tête de la quasi-totalité des municipalités des maires nationalistes qui reconnaissent, pour la plupart, l’OLP comme seul représentant légitime du peuple palestinien. Les autorités israéliennes prennent conscience du développement du mouvement nationaliste dans les territoires occupés et décident donc de l’étouffer dans l’œuf. Les dix années qui séparent l’arrivée du Likoud au pouvoir et le début de l’Intifada sont caractérisées par une forte répression du mouvement nationaliste palestinien.

Les élus et personnalités qui déclarent leur allégeance à l’OLP sont jugés, condamnés, voire expulsés. Les militants nationalistes sont la cible des autorités d’occupation qui multiplient arrestations et condamnations à des peines de prison ou à la déportation, (Hussam Khadr, dirigeant du Fatah dans le camp de Balata, est arrêté 23 fois pendant les années 80 avant d’être finalement expulsé au début de l’Intifada). Les tentatives de structuration politique « nationale », à l’intérieur des territoires occupés, sont combattues (avec par exemple la révocation de plusieurs maires, dont celui d’Hébron, au début des années 80, qui tentaient de s’organiser dans le Comité d’Orientation Nationale). C’est également durant cette période (en 1982) que l’opération « Paix en Galilée », visant à démanteler l’appareil de l’OLP à Beyrouth, est organisée. Certaines estimations indiquent que près de 200 000 arrestations ont eu lieu dans les territoires occupés de 1967 à 1987. En 1987, on estime à 4 700 le nombre de prisonniers politiques palestiniens dans les prisons israéliennes. La « déstructuration » institutionnelle se manifeste par une politique de prévention systématique de l’émergence de toute « structure nationale » ou « système national » palestinien. C’est ainsi que le système bancaire et monétaire jordanien en Cisjordanie sera démantelé et que les associations et les syndicats seront soumis à un strict contrôle des autorités d’occupation. De même, et comme indiqué plus haut, toute tentative d’institutionnalisation d’un pouvoir politique « de l’intérieur » hostile aux forces d’occupation sera systématiquement combattue. Le processus de « déstructuration » institutionnelle dépasse les seules institutions politiques et parapolitiques. Les autorités israéliennes vont entraver le développement de structures aussi diverses que les centres de formation agricoles ou le système hospitalier. Dans ce dernier cas, on constate même une régression durant la période de l’occupation : de 26 lits d’hôpitaux pour 10 000 habitants en 1974, on passe à 18 en 1985 (-30%)

La « répression idéologique et culturelle » concerne des domaines aussi divers que la presse, les productions littéraires et artistiques, l’enseignement scolaire ou la toponymie. Le Ministère de l’intérieur peut suspendre ou interdire la publication de n’importe quel ouvrage ou revue sans motif, les journaux sont sévèrement encadrés par des ordres militaires qui, par exemple, autorisent l’armée à confisquer tout journal même s’il a passé la censure du Ministère de l’intérieur. M. Hallaj rapporte que le mot « Palestine » est systématiquement remplacé, dans les manuels scolaires, par « Israël », et que les autorités israéliennes pratiquent l’hébraïsation systématique des noms de villes, villages, rues ou collines. Le drapeau palestinien est interdit dans l’ensemble des territoires occupés et l’on interdit même aux artistes peintres de faire figurer les quatre couleurs du drapeau sur une même toile. Il s’agit, par ces diverses mesures, de combattre le développement du mouvement national palestinien en s’en prenant à tout ce qui peut participer du renforcement du sentiment d’appartenance national dans la population palestinienne. La répression culturelle et idéologique a pour principal objectif de « supprimer le sens de l’identité collective et, en dernière instance, de la volonté collective. »

Décembre 1987, une explosion annoncée.

Le 9 décembre 1987, à la suite d’un accident de la route dans lequel un camion israélien a percuté une voiture palestinienne, provoquant la mort de quatre de ses passagers, la foule palestinienne envahit les rues de Gaza lors des funérailles et des incidents opposant population palestinienne et soldats israéliens éclatent, notamment dans le camp de réfugiés de Jabalya. Dès le lendemain, des manifestations sont organisées dans les villes et camps de réfugiés de la bande de Gaza, des articles relatant les événements paraissent dans la presse palestinienne tandis que la rumeur se répand que la mort des quatre travailleurs palestiniens n’était pas accidentelle. Dans les jours qui suivent, loin de s’essouffler, le mouvement de révolte de la rue palestinienne se développe dans l’ensemble des villes, villages et camps de réfugiés palestiniens, y compris à Jérusalem. L’explosion de décembre 1987 a été précédée de multiples signes annonciateurs. En août 1987, un officier israélien est tué par balle, en plein jour, en plein coeur de la ville de Gaza. Quelques semaines avant l’explosion de décembre 1987, plus de 2 000 manifestants palestiniens, réunis à l’appel du Jihad Islamique pour protester contre la déportation de son leader Sheikh Abd al-Aziz Odeh, s’en prennent au poste militaire israélien situé près du camp de Jabalya. En novembre 1987, lors d’une vaste opération d’interpellations de militants dans le camp de réfugiés de Balata, près de Naplouse, l’armée israélienne est obligée de se retirer face à la révolte des habitants du camp qui s’opposent aux arrestations…

Les données établies par l’Administration Civile israélienne relatives aux divers « incidents » recensés dans les territoires palestiniens sont éloquentes : au cours de l’année 1987, dans la bande de Gaza, elle note ainsi une augmentation de 133% du nombre de manifestations et d’émeutes, de 140% du nombre d’incidents avec jets de pierre, de 178% des feux de pneus, et de 68% du nombre de barricades établies sur les routes 9. Meron Benvenisti, de son côté, avance le chiffre de 3150 « actes de violence » entre avril 1986 et mai 1987, contre une moyenne de 500 incidents annuels pour la période 1977-1981. Autant d’éléments qui indiquent que la révolte grondait dans les territoires occupés. Les effets de l’occupation israélienne expliquent le caractère massif et rapide du soulèvement palestinien de 1987 : massif car dans la mesure où aucun domaine de la vie des Palestiniens n’est épargné, toute la population souffre, d’une manière ou d’une autre (et à des degrés divers) de l’occupation israélienne. Rapide car le degré d’oppression et de répression est tel que la colère et la frustration accumulées pendant des années n’attendaient qu’une étincelle pour exploser au grand jour. Le mode d’administration des territoires occupés par l’armée israélienne va également conditionner les formes d’organisation chez les Palestiniens pendant un soulèvement qui va créer des bouleversements dans la structure sociale palestinienne et dans la composition et la hiérarchie des élites.

La politique de Tunis vis-à-vis de l’Intifada : la continuité.

Je ne me livrerai pas, ici, à une analyse dans les détails du soulèvement palestinien connu sous le nom de « première Intifada ». Je me contenterai d’en tirer les principaux enseignements quant aux problématiques qui rejoignent l’étude de l’évolution des élites palestiniennes.

Le caractère spontané et massif du soulèvement de décembre 1987 exclut selon moi toute interprétation qui tendrait à démontrer qu’il a été programmé et déclenché par une ou plusieurs organisations palestiniennes. Plusieurs études (Legrain, Schiff et Ya’ari) et les témoignages que j’ai recueillis sur le terrain indiquent au contraire que les dirigeants de l’OLP à l’extérieur comme les « personnalités publiques » de l’intérieur ont été surpris par l’ampleur et la rapidité de l’extension du soulèvement. « Le vrai visage de l’Intifada lors de son commencement se révéla dans les centres de détention qui absorbaient les émeutiers arrêtés dans les camps de Gaza. Ces détenus fournissaient un échantillon représentatif des gens qui dirigeaient les manifestations, et contrairement à ce à quoi on pouvait s’attendre la plupart d’entre eux n’avaient jamais été arrêtés auparavant et n’étaient pas identifiés comme des éléments actifs d’un quelconque mouvement palestinien. » Il ne s’agit pas de relativiser l’importance du travail effectué en amont par les militants nationalistes mais de constater que durant les premiers jours, voire les premières semaines de l’Intifada, il n’y a pas de structuration du mouvement, de direction centrale qui commanderait la mobilisation. « Au début, l’Intifada n’était pas organisée. Initiée à Gaza elle s’est étendue dans l’ensemble des territoires palestiniens. Progressivement des leaders locaux ont émergé, militants du PC, du Fatah ou d’autres organisations. Puis les partis et les mouvements politiques ont pris la décision de travailler à organiser cette Intifada et à la structurer » . Le « leadership organisationnel » dont j’ai parlé plus haut est très rapidement impliqué dans l’organisation et la structuration du soulèvement, notamment au travers de la mise en place de structures locales d’auto-organisation du mouvement, les Comités populaires, qui se développent dès les mois de décembre et janvier dans les villages, les quartiers des villes, les camps de réfugiés.

Le 4 janvier, un tract signé du « Commandement National Unifié du soulèvement » (CNU) est diffusé dans les territoires occupés. C’est l’acte de naissance du CNU qui est, selon les termes de l’un de ses membres, « une tentative pour donner un chef et une partition à un orchestre dont les instruments jouaient la même mesure, mais pas dans le même tempo ». Cette structure est mise en place par les différentes factions de l’OLP (à l’initiative du FDLP) et composée de représentants de chacune d’entre elles. Leur identité n’est à l’époque pas connue mais cette direction composée de militants de l’intérieur rencontrera très rapidement un écho important dans l’ensemble des territoires occupés. « Ils connaissaient les besoins et l’état d’esprit des gens, et donc ce qu’ils proposaient ou décidaient était compris et respecté par tout le monde ». Les revendications, les formes d’action et les dates de mobilisation fixées par le CNU sont reprises par les Comités populaires locaux et les autres structures. Le CNU affirme son allégeance à l’OLP mais ne se considère pas comme une simple émanation de la direction de Tunis ou sa courroie de transmission dans les territoires palestiniens et revendique son autonomie (mais en aucun cas son indépendance) vis-à-vis des instances de l’OLP. Le CNU est, au départ, « l’instrument d’un processus de dépossession de l’initiative politique par l’Intérieur au détriment de l’Extérieur. »

Les Comité populaires sont eux aussi l’expression de cette volonté de prise en charge de la gestion de la lutte par les Palestiniens « de l’intérieur ». Mis en place, dans la plupart des cas, par les militants des factions de l’OLP et de diverses associations, ils intègrent également des individus « non-organisés ». Plus que de simples relais du CNU, les Comités populaires prennent en charge tous les aspects de la vie quotidienne dans les territoires occupés : initiatives « locales » de résistance à l’occupation, autodéfense, établissement de centres de soins, d’écoles clandestines pour faire face à la politique de fermeture des établissements scolaires, mais aussi règlement des conflits entre individus et/ou familles. Il n’y a pas de développement homogène de ces comités, qui connaissent des succès plus ou moins importants d’une localité à l’autre. L’exemple le plus abouti est le Comité populaire de Beit Sahour, un village chrétien d’environ 12 000 habitants dans le voisinage de Bethléem. En février 1988, répondant à l’appel à la « dé-sobéissance civile » émis par le CNU et des personnalités palestiniennes, le Comité populaire de Beit Sahour décide d’initier un mouvement de grève du paiement des impôts. Ce mouvement sera largement suivi au cours des années 1988 et 1989 et sévèrement réprimé par l’armée israélienne, qui organise notamment des raids dans le village pour confisquer les biens de ceux qui ne paient pas leurs impôts.

L’attitude de la direction de l’OLP vis-à-vis de ce mouvement de grève des impôts à Beit Sahour est révélatrice de sa méfiance vis-à-vis de toute forme d’autonomie politique à l’intérieur des territoires occupés : « Dans les diverses déclarations venant de Tunis, l’action de Beit Sahour était soutenue du bout des lèvres, ni plus ni moins. Aucune stratégie d’ensemble, ayant pour objectif d’entraîner d’autres communautés dans le sillage de Beit Sahour, ne fut élaborée. Tunis n’essaya pas de subvenir aux besoins de ces gens qui avaient beaucoup perdu dans le mouvement de grève des impôts, alors que c’était une chose courante avec les familles de ceux qui étaient tués ou emprisonnés durant l’Intifada. » Au même moment, Arafat opère un rapprochement avec Elias Freij, maire de Bethléem marqué par son attitude conciliante vis-à-vis des forces d’occupation (qui l’ont laissé en place, au début des années 80, tandis qu’elles révoquaient les maires affirmant leurs appartenances nationalistes) et son hostilité manifeste aux initiatives des Comités populaires et notamment de la campagne de grève des impôts de Beit Sahour. Cette attitude, qui ne s’est pas manifestée seulement dans le cas du Comité populaire de Beit Sahour, indique nettement que les initiatives des structures de l’intérieur, bien que prises par des membres de l’OLP, préoccupent Tunis. « [Beit Sahour] fut l’un des premiers signes que l’OLP à Tunis était inquiète de voir son rôle décliner en Cisjordanie et à Gaza et reconnaissait que son pouvoir était de plus en plus accaparé par des militants locaux autonomes (pour la plupart membres de l’OLP) qu’elle ne pouvait pas contrôler. Dès lors, Tunis chercha à reconstituer son assise politique en s’appuyant de plus en plus sur les notables, plus flexibles, que sur ses propres cadres. »

Il ne s’agit pas de surestimer les conflits entre intérieur et extérieur. Les structures de l’intérieur (CNU, Comité populaires) sont dirigées par des membres de l’OLP qui se réfèrent en permanence à leurs directions situées à l’extérieur (excepté dans le cas du PC dont les cadres sont pour la plupart dans les territoires occupés). Mais tandis que ces structures, qui affirment reconnaître l’OLP comme « seul représentant légitime du peuple palestinien » (la référence à l’OLP est explicite dès le troisième communiqué du CNU), pensent les rapports entre intérieur et extérieur sur le mode de la complémentarité, la direction de l’OLP les pense sur celui de la concurrence. Comme indiqué plus haut, les équilibres entre les forces politiques ne sont pas les mêmes à l’intérieur et à l’extérieur des territoires occupés. Le poids de la gauche (notamment le FPLP et plus encore le PC) est beaucoup plus important en Cisjordanie et à Gaza que dans les structures de direction de l’OLP. Ainsi le CNU est paritaire entre les factions politiques, ce qui est loin d’être le cas du Comité Exécutif de l’OLP dans lequel le Fatah est largement majoritaire. Les positions publiques du CNU et des Comités populaires sont différentes de celle de la direction de l’OLP, avec notamment l’absence de reconnaissance, voire même l’explicite rejet de la résolution 242 des Nations Unies. Cette situation inquiète la direction Arafat quant à sa quête de légitimité à l’échelle internationale, sa recherche du statut d’élément incontournable pour toute solution négociée dans la région. Dès l’été 1988, l’autonomie relative du CNU avait fait long feu : sous la pression des directions politiques de l’extérieur (Fatah mais aussi FPLP et FDLP), les cadres de l’intérieur investis dans le CNU sont dépossédés de la décision politique. Les communiqués sont désormais rédigés à Tunis et le factionnalisme va progressivement reprendre ses droits dans les territoires occupés. En prenant indirectement le contrôle du cadre légitime de direction du soulèvement, la direction de l’OLP s’assure la mainmise sur la représentation de la population des territoires occupés et donc sur la revendication de la légitimité à négocier en leur nom.

L’Intifada, arme à double tranchant pour Tunis

En effet, comme je l’ai déjà indiqué, la direction Arafat a fait le choix, depuis le milieu des années 70, d’une solution négociée sous supervision internationale. Ce choix est rendu public en 1974 avec l’intervention d’Arafat à l’ONU et le vote par le CNP de la revendication d’un Etat palestinien indépendant « sur toute portion de territoire libéré ». Mais Israël comme les Etats-Unis refusent de reconnaître l’OLP comme un interlocuteur pour la négociation, la considèrent comme une organisation terroriste, et exigent d’elle un certain nombre de garanties : reconnaissance de l’Etat d’Israël et renonciation à la lutte armée. En dépit des nombreuses initiatives d’Arafat à la fin des années 70 et au début des années 80 (réconciliation avec la Jordanie, garanties verbales et écrites données aux dirigeants états-uniens) qui accroissent les tensions à l’intérieur de l’OLP, y compris au sein de son noyau dirigeant, à la veille de l’Intifada l’OLP n’est toujours pas considérée comme un partenaire fiable.

Le soulèvement de 1987 est une arme à double tranchant pour Tunis. D’un côté il popularise la question palestinienne et révèle au grand jour que l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza ne peut se prolonger indéfiniment et doit faire l’objet d’une solution négociée, mais de l’autre il peut faire émerger une direction et des personnalités de l’intérieur qui pourraient délégitimer la direction de l’extérieur et se substituer à elle dans un processus de négociation. L’Intifada offre une opportunité historique à la direction Arafat, affaiblie et isolée depuis son éviction de Beyrouth en 1982 : celle de se poser définitivement comme un partenaire incontournable sur le champ diplomatique. Selon les termes d’Adel Samara, « il s’agit pour Tunis de s’appuyer sur l’Intifada pour en tirer un maximum de gains sur les plans politique et diplomatique » 19. D’où la politique ambivalente que j’ai évoquée au travers des exemples du CNU et des Comités populaires : être en lien permanent avec l’intérieur et participer, via son réseau de « middle command » et de personnalités publiques, aux diverses actions militantes et aux structures de direction de l’Intifada tout en laissant suffisamment peu d’autonomie à l’intérieur, quitte à saper certaines actions ou structures, pour garder le monopole de la légitimité aux yeux des pays occidentaux afin d’être incontournable dans tout processus de négociation. Il s’agit également pour l’OLP d’étendre sa zone d’influence en multipliant les contacts avec les notables locaux afin de pouvoir s’appuyer sur des figures locales en cas de conflit ouvert avec des membres du leadership organisationnel. Cette politique est en continuité avec celle qui a été pratiquée dans les années antérieures au soulèvement, comme on l’a vu avec le cas du Front National Palestinien ou du Comité d’Orientation Nationale.

Le CNP d’Alger, en 1988, qui proclame l’État indépendant de Palestine et exige la tenue d’une conférence internationale pour trouver une solution négociée au conflit en cours, est une illustration de l’évolution des rapports entre Tunis, en quête de légitimité, et la direction clandestine de l’intérieur, de plus en plus touchée par la violence de la répression et en quête de solution politique. « La proclamation de l’État de Palestine par le CNP de novembre 1988 répondait bien évidemment aux aspirations de la majorité des Palestiniens de l’Intérieur comme à celles des membres du CNU. Mais en traduisant la mobilisation quotidienne dans les territoires occupés en termes de négociation sur la scène politique internationale, l’Extérieur (et du même coup l’establishment public de l’Intérieur) recouvrait un rôle de premier plan au détriment de l’Intérieur clandestin. Un subtil équilibre s’établissait alors entre une diplomatie tout azimut de l’OLP-Tunis qui se revendiquait de l’urgence à répondre aux revendications de l’Intérieur et une intensification du soulèvement qui se voulait manifesté son soutien aux démarches de l’Extérieur » 20. Si l’intérieur se pense toujours en complémentarité avec l’extérieur, pour Tunis une nouvelle étape est franchie dans sa volonté hégémonique : on peut en effet lire la décision du CNP d’Alger comme une offensive diplomatique de la direction de Tunis qui craint que la décision du Roi Hussein de Jordanie de rompre les liens légaux et administratifs entre les deux rives du Jourdain ne pousse Israël à annexer les territoires palestiniens et la mette hors jeu.

La décision du Roi de Jordanie, annoncée le 31 juillet 1988 est un élément d’importance. Inattendue, (peu avant l’Intifada, nombreux étaient les contacts entre Israël et la Jordanie pour aboutir à un compromis sur le statut des territoires occupés), la décision d’Hussein peut être comprise comme l’expression de ses craintes de voir l’Intifada traverser le Jourdain et faire vaciller le pouvoir jordanien. « Il fallait que Hussein agisse vite pour circonscrire l’incendie et l’empêcher de s’étendre à son royaume, dont près de 60% des habitants sont des Palestiniens. (…) Ses appareils de répression avaient déjà grandement accru leur activité pour mater les premiers foyers d’agitation en solidarité avec l’Intifada ».

Le renoncement de la Jordanie à toute prétention sur la rive ouest du Jourdain a deux conséquences d’importance : cette décision crée une situation de vide juridique quant au statut de la Cisjordanie et elle pose le problème de la situation des 24 000 employés palestiniens de l’administration civile jordanienne, toujours en poste et rémunérés par Amman malgré l’occupation israélienne. « L’OLP répondit immédiatement à ce challenge en émettant un communiqué du Comité Exécutif demandant aux employés de l’administration civile de rester en poste et promettant d’assumer la charge financière de la Jordanie ». Une solution sera en fait trouvée avec la Libye qui assumera une grande partie des salaires des fonctionnaires de l’administration civile. L’OLP tente de répondre à la situation de vide juridique en publiant dans un premier temps une déclaration « [interdisant] l’altération d’une quelconque loi en vigueur en Cisjordanie jusqu’à ce que des autorités palestiniennes compétentes se soient penchées sur cette question ». La décision du CNP d’Alger peut être vue comme la seconde étape dans le comblement de ce vide juridique (avec la proclamation d’un Etat indépendant) mais aussi comme un pas en avant de la direction palestinienne sur le chemin des négociations, en tant que partenaire incontournable.

Ce n’est en effet pas tant la proclamation de l’État qui est le fait marquant de ce CNP ; mais « l’acceptation de la résolution 242, décision de la dernière heure, motivée, pour Arafat, par la circulaire de Shimon Pérès aux ambassades d’Israël, à la veille du CNP, [qui] expliquait que seule l’acceptation des résolutions 242 et 338 équivaudrait à une reconnaissance d’Israël dans des frontières sûres et reconnues, et non la résolution 181 ». Ce faisant, la direction Arafat, qui a depuis longtemps adopté la solution des deux États, indique aux Etats-Unis et à Israël non seulement qu’elle a fait accepter cette solution à la majorité de l’OLP mais aussi qu’elle est un partenaire plus pragmatique et modéré que d’hypothétiques interlocuteurs autonomes de l’intérieur, le CNU ne mentionnant pas dans ses déclarations la résolution 242 reconnaissant l’État d’Israël. « Utilisant ce qui était devenu un de ses slogans favoris, [Arafat] s’exprima en des termes employés avant lui par l’ancien Président français Charles De Gaulle et en appela à " la paix des braves ". Puis, annonçant, la mort de « la tergiversation et la négation » et l’avènement d’une nouvelle période, il conclut son discours avec un appel en direction du futur Président Georges Bush pour qu’il réponde positivement à son geste de paix ».

De Bagdad à Oslo.

Les contacts entre les Etats-Unis et l’OLP, amorcés fin 1988 après le CNP d’Alger, sont peu fructueux durant l’année 89 et le début de 1990, notamment en raison de l’opposition d’Israël à toute relation avec l’OLP et la méfiance persistante d’une partie de l’administration Bush vis-à-vis de la Centrale de Tunis. Sur le terrain, le CNU et les Comités populaires, rattrapés par le factionnalisme, sont de plus en plus affaiblis, la mobilisation populaire décline et la répression israélienne ne faiblit pas. La direction de l’extérieur et les personnalités publiques de l’intérieur monopolisent de plus en plus le champ politique qui, la lutte faiblissant, se réduit progressivement à la seule représentation et aux initiatives en vue d’un règlement négocié dans le cadre du processus diplomatique. Les tracts du CNU (rédigés depuis Tunis) sont de moins en moins réguliers et peu suivis par la population. Bien que des affrontements sporadiques continuent de se produire et que des journées de grève soient toujours organisées dans les territoires palestiniens, l’Intifada s’éteint progressivement à cette époque avec entre autres la fin de la campagne « modèle » de boycott du paiement des impôts à Beit Sahour. On assiste parallèlement à la chute de la mobilisation populaire à une militarisation de la lutte palestinienne et à l’ascension des groupes intégristes qui privilégient les actions armées et critiquent l’attitude selon eux liquidatrice de tous ceux qui privilégient la négociation à la lutte de terrain.

Si les opinions divergent et s’il est difficile de dater précisément la « fin de l’Intifada », tout le monde s’accorde à dire qu’au début de 1990 elle ne ressemble plus à ce qu’elle était durant les 18 premiers mois et que la Guerre du Golfe sera son acte de décès. Face à l’absence de résultats dans les discussions avec les Etats-Unis, Arafat va progressivement se rapprocher de Saddam Hussein qui, pointé du doigt par Washington qui craint de le voir devenir un leader régional, adopte une rhétorique de plus en plus anti-états-unienne et anti-israélienne. Selon Aburish, les déclarations de Saddam Hussein sur « le retrait de la flotte US du Golfe, (…) [ses] menaces de " brûler la moitié d’Israël " en cas d’action militaire contre un quelconque Etat arabe (…) [et] l’assurance qu’il donnait à Arafat qu’il avait cinquante-quatre divisions prête à être utilisées en cas de confrontation avec Israël (…) ont attiré le leader palestinien dans l’orbite irakienne » 27. Arafat et ses proches essaient de jouer sur plusieurs tableaux en se rapprochant de celui qu’ils considèrent comme le futur « homme fort » de la région et indiquent aux Etats-Unis que, s’ils sont disposés à être des partenaires pour un processus négocié, ils ne sont pas prêts à attendre indéfiniment que Washington exerce des pressions sur Israël. À la fin du mois de mai 1990, une attaque perpétrée par un groupe armé palestinien à Tel-Aviv est utilisée par des sénateurs états-uniens pour exiger du Secrétaire d’Etat James Baker qu’il mette fin aux contacts avec l’OLP. Ce qui sera fait le 20 juin, précipitant le rapprochement entre Arafat et Saddam Hussein.

Lors de la guerre du Golfe, Arafat fera le choix de soutenir son nouvel allié malgré les oppositions au sein de l’OLP et le scepticisme de nombreuses personnalités publiques dans les territoires occupés. La population de Cisjordanie et de Gaza suit le leader de l’OLP, convaincue que Saddam Hussein est à leurs côtés, notamment après que celui-ci a tiré des missiles sur Israël. L’Intifada, au sens d’un soulèvement des Palestiniens de l’intérieur et de l’appropriation par ces derniers de la lutte pour leur libération, avait vécu. « En remettant leur sort entre les mains de Saddam Hussein, les Palestiniens -de l’Intérieur comme de l’Extérieur- avaient renoué non pas avec le modèle de libération immédiatement antérieur au soulèvement, là où les Palestiniens eux-mêmes étaient censés mener leur propre combat politique et militaire, mais avec le vieux modèle des années 1950-70 durant lesquelles ils s’étaient abandonnés entre les mains des régimes arabes. »

Au sortir de la Guerre du Golfe, l’OLP est affaiblie diplomatiquement, politiquement et financièrement tandis que la population des territoires occupés est exsangue et désormais soumise à un blocus économique imposé par Israël. Mais le « Nouvel ordre mondial » que George Bush entend établir, avec les Etats-Unis comme seule superpuissance et donc notamment un partenariat renforcé avec les pays arabes, passe par un règlement, au moins provisoire, de la question palestinienne. Les Etats-Unis vont contraindre Israël à négocier, en ayant pour la première fois recours à l’arme financière pour exiger du gouvernement israélien des progrès dans la négociation : Un prêt de 10 milliards de dollars est conditionné à l’acceptation des négociations par le gouvernement israélien, ce qui fera tomber le gouvernement de Shamir et élire celui de Rabin et Pérès avec la promesse de « la paix dans six mois. »

Si Israël réussit à imposer au début du processus de Madrid que les négociateurs palestiniens ne soient pas la direction de l’OLP mais des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, il ne s’agit pas de considérer qu’il s’agit d’un « retour en force » des Palestiniens de l’intérieur. Les négociateurs sont en effet sous l’étroit contrôle de Tunis et n’ont des marges de manœuvre que très réduites, comme le rapporteront plusieurs d’entre eux, notamment Hanan Ashrawi. De plus, il s’agit probablement d’un calcul israélien pour obtenir un peu plus de concessions de la part de la direction de Tunis. « L’OLP était tellement faible qu’elle était prête à tout pour revenir dans le jeu. Le choix de négocier avec des Palestiniens de l’intérieur était un moyen de pression supplémentaire sur Arafat, un moyen pour obtenir de Tunis un accord qui répondrait aux seules exigences israéliennes » 29. Après l’élection du gouvernement Rabin-Pérès, et parallèlement aux négociations officielles entamées à Madrid, des négociations secrètes s’engagent entre des représentants israéliens et des représentants de l’OLP-Tunis.

Le processus secret d’Oslo est la dernière étape de la dépossession, par l’OLP-Tunis, de l’initiative politique des Palestiniens de l’intérieur. Les négociations sont menées dans la plus grande opacité par des proches d’Arafat, au premier rang desquels Mahmoud Abbas (Abu Mazen), Ahmed Qoreï (Abu Ala) et Nabil Shaath, qui ont pris une importance prépondérante dans l’OLP après les morts d’Abu Jihad et Abu Iyad. Les négociateurs investis dans le processus de Madrid ne sont pas au courant des négociations secrètes. Hanan Ashrawi, Faysal Husseini et Haïdar Abd-Al-Shafi (tous les trois en charge du processus initié à Madrid) ont appris l’existence et le contenu des accords par des journalistes israéliens à la fin du mois d’août 1993. De plus, les hommes investis dans le canal secret d’Oslo ne sont pas des cadres qui, comme Abu Jihad ou Abu Iyad, avaient un passé « de terrain » et des liens avec le leadership organisationnel ou les personnalités publiques de Cisjordanie et de Gaza. « L’avènement d’Abu Mazen et d’Abu Ala a signifié le transfert à des financiers de prérogatives qui appartenaient auparavant au groupe révolutionnaire fondateur du Fatah » 30. Seule une fraction du leadership de l’extérieur est investie dans les négociations, une fraction qui est préoccupée avant tout de la survie politique et financière de l’appareil de l’OLP, en d’autres termes de sa propre survie, ce qui aura des conséquences, comme on le verra, sur le contenu des accords et sur l’évolution des élites politiques palestiniennes dans la période de « l’autonomie ». Pour Naseer Aruri, « L’Intifada a été utilisée par le leadership palestinien comme objet de marchandage pour s’assurer de la reconnaissance officielle de l’OLP par l’Etat d’Israël et obtenir une vague promesse que l’établissement d’un Etat serait possible après une phase intérimaire d’auto-gouvernement ».

Les élites palestiniennes à la veille de l’autonomie.

Les élites traditionnelles, liées à la Jordanie, ont été considérablement affaiblies par la décision d’Amman de rompre ses liens avec la Cisjordanie et de renoncer à sa prétention à la souveraineté sur la rive ouest du Jourdain. Comme on l’a vu, la principale force des notables reposait en effet sur leur rôle d’intermédiaires entre la Jordanie et la population des territoires occupés, notamment par leur position dans l’administration civile et, au-delà, dans les structures de pouvoir jordaniennes. Avec la décision de juillet 1988, les élites traditionnelles perdent un peu plus de leur poids dans la société palestinienne. De plus, le rôle des grandes familles dans la gestion des relations sociales s’est affaibli au début de l’Intifada avec l’émergence des Comités populaires qui, dans de nombreuses villes et de nombreux quartiers, ont souvent joué le rôle de médiateurs dans les conflits entre Palestiniens.

Mais il ne faut pas surestimer ce dernier phénomène. Comme l’a montré Glenn Robinson dans son étude du Comité populaire de Beit Sahour, il n’y a pas de dichotomie stricte entre les structures qui ont émergé pendant l’Intifada et les structures traditionnelles : « Même si ces nouvelles structures étaient en général basées sur les principes modernes de la participation individuelle et de la hiérarchisation démocratique, elles opéraient souvent dans la configuration du clan local, de la Hamula ». L’émergence de nouveaux acteurs et la marginalisation des élites traditionnelles ont donc été effectives mais, dans la mesure où il n’y avait pas de rupture stricte avec les structures traditionnelles, celles-ci ont repris toute leur importance avec l’affaiblissement de la mobilisation et la répression dont les comités populaires ont été victimes. À Hébron, certains affirment même « [qu’]aucune décision importante des structures locales n’a été prise sans l’aval des chefs de familles et de clans qui avaient des représentants dans presque tous les partis politiques. »

Enfin, la direction de l’OLP a établi des liens directs avec un certain nombre de ces notables, au cours des années 80 et surtout après le retrait de la Jordanie, « afin d’étendre sa légitimité à l’intérieur et de contrebalancer le poids [du leadership organisationnel] qui pouvait remettre en cause son hégémonie » 34. Une frange non négligeable des notables, se sentant abandonnée par la Jordanie et par la soudaine décision du Roi Hussein, s’est donc convertie au nationalisme de l’OLP pour conserver une partie de son poids dans la société palestinienne : « [ils] avaient compris la leçon (…) et se sont mis à manœuvrer pour se raccrocher à la caravane nationaliste ». Au moment de la signature des Accords d’Oslo, les notables sont donc dans une situation de relative faiblesse par rapport à la force qu’ils exerçaient traditionnellement, mais la fin de la mobilisation populaire et la politique intéressée de l’OLP à leur égard les maintiennent dans une position d’acteurs à part entière dans la vie des territoires palestiniens.

Les élites nationalistes « de l’intérieur » n’ont pas réussi à conquérir leur autonomie vis-à-vis de l’extérieur qui a achevé de les marginaliser en signant les Accords d’Oslo sans les associer ni même les informer du processus en cours. L’Intifada a cependant considérablement accéléré le phénomène que j’ai décrit plus haut : la montée en puissance d’élites politiques qui diffèrent des élites sociales et économiques traditionnelles. Le « leadership organisationnel », s’il a conquis une place et une audience de première importance dans les premiers mois du soulèvement avec la formation du CNU et des Comités populaires, a progressivement perdu de son poids. La répression israélienne (arrestations, emprisonnement, déportations), la reprise en main par l’OLP de l’initiative politique (que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur des territoires occupés) et les rivalités grandissantes entre des factions politiques au départ unies l’a considérablement affaibli. Le légitimisme de ces militants du « middle command » l’a emporté sur leur aspiration à une relative autonomie et lorsque l’ensemble des efforts de l’OLP s’est concentré sur la négociation, leur rôle s’est progressivement réduit, sauf exception, à celui de porte-parole de leurs factions respectives dans les territoires occupés. S’ils bénéficient toujours de la considération de la population palestinienne, la signature des Accords d’Oslo et la fin de l’Intifada participent de leur extrême marginalisation dans le processus politique en cours.

Les « personnalités publiques », au départ surprises par le soulèvement et peu impliquées dans la direction effective de l’Intifada (à l’exception de Sari Nusseibeh, membre du premier CNU) ont progressivement reconquis leur place par l’intermédiaire de leurs contacts privilégiés avec Tunis. En organisant leurs propres initiatives publiques (conférences de presse, appels à la désobéissance civile) ils se sont affirmés comme des porte-parole officieux du mouvement, bien que non mandatés par le CNU ou par les structures locales. L’entrée dans le processus de négociations les a considérablement renforcés, comme l’indiquait Ali Jarbawi dès 1990 : « Leur principale espérance était que, une fois que l’Intifada aurait commencé à produire des gains politiques, ils pourraient retourner au centre des activités politiques et diplomatiques »

Etant donné le refus initial d’Israël de négocier directement avec l’OLP-Tunis, plusieurs d’entre eux ont fait partie de l’équipe de négociateurs de Madrid, affirmant leur légitimité tant à l’intérieur des territoires palestiniens qu’à l’extérieur. Mais les négociations secrètes d’Oslo, auxquelles ils n’ont à aucun moment été associés, ont considérablement amoindri leur poids sur le champ politique palestinien et leur légitimité, les plaçant dans une situation de conflit parfois ouvert avec la direction de Tunis. Hanan Ashrawi écrira par exemple que « ceux qui ont paraphé l’accord n’ont jamais vécu sous l’occupation » . À la veille de l’autonomie, les personnalités publiques sont dans une situation inconfortable : s’ils ont bénéficié du soutien de l’OLP qui a fait d’eux des figures importantes dans les territoires palestiniens, ils redoutent la marginalisation consécutive à la mainmise de la direction de l’OLP sur le processus diplomatique et politique.

La situation des indépendants n’a pas connu de changement notable. « Leur contribution à l’Intifada, dans la mesure où ils sont issus d’un secteur éduqué, a essentiellement consisté à agir en think tank et à émettre des idées qui ont été entendues par le CNU » 38. Mais, avec la chute de la mobilisation populaire et la prééminence du processus diplomatique sur les initiatives de l’intérieur, ils ont perdu de l’importance et du poids dans le champ politique palestinien. Conseillers critiques des factions politiques et de leurs directions, certains ont été associés aux négociations de Madrid (Haïdar Abd-Al-Chafi conduit même la délégation) mais leur avis et leurs réserves sur les Accords d’Oslo ne seront pas pris en compte par la direction de l’OLP. C’est du côté des courants intégristes que les changements sont les plus importants. En 1988 apparaît le Mouvement de la Résistance Islamique, Hamas. Comme le Jihad islamique plusieurs années avant lui, le Hamas entend incarner la synthèse entre lutte contre l’occupation israélienne et (ré-)islamisation de la Palestine. Les dirigeants des Frères Musulmans en Cisjordanie et à Gaza ont rapidement compris que leur politique de non-participation à la lutte contre les forces d’occupation, dans le contexte de l’Intifada, signifiait une considérable perte de légitimité pour le réseau d’associations et de mosquées qu’ils contrôlent. Le Jihad islamique est dès le début de l’Intifada une des cibles privilégiées de la répression israélienne (arrestation et déportation de ses dirigeants). Composé de petites cellules d’activistes, n’ayant pas un réseau aussi large que les Frères Musulmans, le Jihad disparaît quasiment de la scène politique palestinienne au cours de l’année 1988. À l’inverse le Hamas connaît un développement spectaculaire : « Par l’étendue et l’ancienneté de leur réseau (mosquées, associations de bienfaisance, dispensaires...), mais également par un indéniable savoir-faire politique et un engagement militaire de plus en plus marqué, les Frères musulmans sont ainsi parvenus, via Hamas, à incarner en tant qu’organisation la résistance islamique anti-israélienne. »

Conscient de la légitimité dont bénéficient l’OLP et ses principaux dirigeants, le Hamas affirme dans sa Charte qu’il « respecte les mouvements nationalistes palestiniens » et considère les liens entre l’OLP et le Hamas comme des liens familiaux. Mais dans le même temps, le Hamas développe un discours critique de tous ceux qui envisagent de partager la Palestine, terre d’Islam, avec l’État sioniste et prévient les dirigeants de l’OLP que le mouvement ne cessera pas le combat tant que toute la Palestine ne sera pas libérée. Le Hamas choisit de contester l’hégémonie de la direction de l’OLP sur la lutte nationale en se plaçant délibérément en-dehors du cadre traditionnel du mouvement national palestinien, ce qui est un nouveau défi pour la direction de Tunis. La concurrence, dans les territoires palestiniens, entre OLP et Hamas est rude mais, du moins dans les premiers temps du soulèvement, les deux organisations arrivent à s’entendre sur certaines initiatives communes, bien que contrairement au Jihad le Hamas refuse d’être associé, même indirectement, au CNU. Le CNU reprendra certains des appels à la grève du Hamas et réciproquement. Mais la priorité accordée à la diplomatie au détriment de la lutte est montrée du doigt, et durant les années 1990-1992 le Hamas va élargir son audience, entrer dans une confrontation plus directe avec la direction de l’OLP et prendre la tête du camp des organisations palestiniennes critiques de la politique d’Arafat et ses proches. Le 21 octobre 1991, soit trois jours après que le Comité exécutif de l’OLP a donné son accord à l’ouverture des négociations à Madrid, le Hamas, le FPLP et le FDLP émettent une déclaration commune affirmant « [leur] rejet catégorique du projet liquidateur états-unien et [leur intention] de le combattre ».

Israël va prendre conscience du développement et de la capacité de nuisance d’un mouvement qu’il voyait au départ d’un œil bienveillant comme un contrepoids à l’influence de l’OLP. La radicalisation et l’audience grandissante du Hamas vont conduire Israël à adopter une politique de répression d’ampleur contre ses cadres et ses militants, qui connaîtra son apogée en décembre 1992 avec la déportation de 415 membres du Hamas vers le Liban-Sud. Mais, loin d’affaiblir le mouvement, la répression va renforcer sa légitimité populaire. À la veille de l’Autonomie, le courant intégriste est donc en plein développement et apparaît désormais comme la force la plus crédible pour ceux qui veulent poursuivre la lutte contre Israël et contester les Accords d’Oslo et l’Autorité palestinienne qui en est issue.

Une histoire exhaustive de l’OLP n’a pas sa place ici. Mais une évaluation de la situation de ses instances de direction à la veille de l’autonomie palestinienne est indispensable. L’éviction de l’OLP de Beyrouth, en 1982, a renforcé les tendances à l’œuvre dans la centrale palestinienne : coupure entre base et direction, bureaucratisation et concentration du pouvoir entre les mains de quelques dirigeants « historiques », au premier rang desquels Yasser Arafat. L’ « appareil d’Etat sans Etat en quête d’un Etat aux moindres frais », selon les termes de Gilbert Achcar, avait établi à Beyrouth un véritable Etat dans l’Etat. Le départ du Liban a approfondi les divisions à l’intérieur de l’OLP, affaibli les courants qui tiraient leur légitimité et leur force de leur base populaire dans les camps du Liban et renforcé les pratiques autoritaires et clientélistes de sa direction. Yasser Arafat et ses proches monopolisent l’accès aux ressources financières et à la représentation de la centrale palestinienne sur la scène internationale. Ils contournent de plus en plus les instances exécutives de l’OLP et leur imposent leur décision en les mettant devant le fait accompli. Le choix fait par la direction de l’OLP de privilégier l’activité diplomatique et la quête de légitimité internationale a des répercussions au sein même du noyau dirigeant de l’OLP. Les spécialistes de la diplomatie et de la finance jouent un rôle de plus en plus important, au détriment des dirigeants historiques de la « lutte armée révolutionnaire ». Yasser Arafat, qui au travers de ses liens personnels avec les dirigeants arabes et autres financiers, a le contrôle absolu sur les finances de l’organisation, réduit les marges de manœuvre d’Abu Iyad et Abu Jihad et accorde un rôle de plus en plus important à Abu Mazen et Abu Ala. L’assassinat d’Abu Jihad (responsable des contacts avec les territoires occupés) en avril 1988 par un commando israélien « permet à Yasser Arafat de devenir le seul responsable du Fatah et de l’OLP dans les territoires occupés » 42. Abu Iyad, membre fondateur du Fatah et responsable des services de sécurité et des Renseignements de l’OLP, est assassiné en mars 1991, accentuant la mainmise d’Arafat sur ces services et son rapprochement avec deux proches d’Abu Iyad, Mohammad Dahlan et Jibril Rajoub, cadres du middle command du Fatah bannis des territoires occupés et associés à l’appareil sécuritaire de l’OLP.

La disparition d’un partie des membres fondateurs du Fatah et la marginalisation de ceux opposés aux Accords d’Oslo (tel Farouk Kaddoumi) comme des organisations critiques de la gestion autoritaire et clientéliste de l’OLP par Yasser Arafat renforcent la place de ce dernier. Le « noyau dirigeant » de l’OLP (à différencier de la direction institutionnelle du mouvement) se réduit à quelques individus proches, bien que parfois critiques, de Yasser Arafat (Abu Mazen, Abu Ala, Nabil Shaath, Yasser Abed Rabbo, transfuge du FDLP, sans oublier Mohammad Rashid, trésorier officieux de l’OLP et conseiller financier d’Arafat…) et/ou cooptés dans le cadre des négociations comme Saeb Erekaat. C’est au sein de ce groupe dirigeant, dominé par Yasser Arafat qui a les moyens de renforcer ou d’affaiblir chacun des autres, aucun ne bénéficiant de sa légitimité sur la scène palestinienne comme sur la scène internationale, que vont se prendre l’essentiel des décisions des années 1990 et que va se constituer le coeur de l’élite du pouvoir des territoires palestiniens à l’heure de l’autonomie.

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