Birmanie.

Les paysans ont tout a perdre.

Jeudi 12 avril 2012 // Le Monde

Le gouvernement a commencé à libéraliser l’économie. De puissantes sociétés font main basse sur les terres agricoles et en chassent les agriculteurs.

Pho Phyu a déjà par deux fois fait de la prison. Ce qui n’a pas dissuadé cet avocat de se joindre aux paysans en octobre dernier pour organiser une manifestation sans précédent contre un nouveau projet de réforme agraire en cours d’examen au Parlement. Pho Phyu se dit responsable du sort de ses clients et de leurs familles, soit 10 000 personnes. Il assure en effet la défense des 1 500 paysans du delta de l’Irrawaddy dont les terres ont été accaparées par de grandes entreprises proches du pouvoir. L’avocat estime que, depuis l’entrée en fonction du nouveau gouvernement, en mars 2011, quelque 4 000 hectares de terres agricoles ont été saisis rien que dans les circonscriptions de Rangoon et de l’Irrawaddy. En vertu de la nouvelle loi, des centaines de milliers d’hectares dont de grosses sociétés se sont emparées deviendront la propriété légale de ces dernières, au lieu de revenir aux paysans’ ; s’insurge-t-il.

Malgré l’optimisme ambiant, le tableau reste sombre pour les agriculteurs. A l’instar de Pho Phyu, d’aucuns estiment non seulement que la situation ne s’améliore pas, mais qu’elle pourrait même empirer. Cela est particulièrement vrai pour les petits exploitants et leurs familles, qui représentent 70 % de la population active en Birmanie. Cette majorité ne sera pas concernée par l’assouplissement de l’accès à Internet et ne saura probablement jamais que la BBC est désormais autorisée à se rendre dans leur pays. Le projet de loi agraire entre dans le cadre des réformes visant à instaurer une économie de marché, y compris. pour l’agriculture. "Il faut que nous fassions du secteur agricole une activité économique comme une autre" confirme l’économiste et ancien conseiller du gouvernement Khin Maung Nyo.

La nouvelle loi agraire donnera le ton. D’après certaines sources, elle fait l’objet d’un vif débat au sein de la commission des lois au Parlement. La propriété des terres demeure une zone d’ombre en Birmanie depuis la loi foncière adoptée en 1963 par le gouvernement Ne Win peu après son entrée en fonction, qui a nationalisé l’ensemble des terres. Depuis cette date, le recul de l’Etat de droit a rendu problématiques l’occupation et la propriété foncière. Résultat : la nécessité d’une nouvelle législation est flagrante, mais le texte prévu aura pour effet de chasser les agriculteurs de leurs exploitations et de concentrer le droit de propriété des terres agricoles entre les mains d’une poignée de grandes entreprises.

De l’avis général, la Birmanie ne peut se permettre de négliger son agriculture. Ce secteur, qui emploie la majorité de la population active, contribue au PIB à hauteur de 43% (contre 48% en 1948). Selon Pho Phyu, les perspectives ne sont guère réjouissantes pour ses clients s’ils quittent leurs terres. Vu leur manque d’instruction, ils devront se contenter d’emplois non qualifiés - conducteurs de trishaw [tricycle] ou journaliers - à Rangoon ou dans les communes des alentours. Quant aux enfants, ils devront travailler et n’iront pas à l’école. Selon The Myanmar Times, le vice-ministre du Travail, Myint Thein, a parlé d’environ 1,2 million de chômeurs, sur une population active de 36 millions de personnes. Ce chiffre augmenterait naturellement si les paysans défendus par Pho Phyu étaient chassés de leurs exploitations. Il ne faut pas oublier non plus les quelque 6 millions de Birmans qui ont dû s’expatrier pour trouver du travail.

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