Les musulmans sont-ils discriminés en Europe ? NON.

Vendredi 15 juin 2012 // L’Europe

Amnesty International oublie les victimes musulmanes de l’intégrisme. Défendre les musulmans n’est pas soutenir les éléments les plus conservateurs.

Je voudrais m’excuser à l’avance du ton véhément que je risque d’employer dans ce qui suit. Je tiens d’autant plus à m’excuser que je suis membre d’Amnesty en Suisse. Vos rapports ont toujours été un précieux outil pour dénoncer les violations des droits de l’homme dans les pays arabes. Il n’empêche que votre rapport "La discrimination des musulmans en Europe" m’a laissée perplexe. Vous adoptez le point de vue d’une seule catégorie parmi les communautés musulmanes, à savoir celui des adeptes de l’islam politique conservateur.

 Perplexe, car d’un côté vous parlez de la nécessité de protéger les minorités religieuses, mais, de l’autre, vous omettez de parler de la protection, à l’intérieur de cette minorité, des minorités que sont les femmes et les enfants. En effet, vos recommandations ne mentionnent pas les discriminations, voire les violences subies par les femmes de la part de leur propre communauté.

Je ferai trois remarques pour clarifier ma position. Premièrement, vous expliquez à juste titre que les musulmans ne forment pas une communauté homogène, mais diverse dans son rapport à la religion. Vous dites également qu’un certain nombre de pratiques peuvent tantôt relever de la religion, tantôt de la culture ou des traditions. Ce qui ne vous empêche pas de consacrer une large part du rapport à l’interdiction du port du voile à l’école sous l’angle de "la discrimination des élèves musulmanes dans l’exercice de leur liberté religieuse".

Pour être tout à fait claire, je me félicite de cette interdiction, qui protège les filles contre les pressions de leur entourage. On connaît de nombreux cas de fillettes qui sont allées voir le proviseur afin de lui demander de l’aide pour échapper aux pressions de leurs camarades « pratiquantes" ou des membres mâles de leur famille qui les menacent soit de violence physique, soit de leur interdire d’aller à l’école.

Vous parlez dans votre rapport de liberté religieuse, mais qu’est-ce que cette liberté qui consiste à mettre une mineure devant le choix de mettre le voile ou de brûler en enfer ? Pour qu’elle puisse vraiment choisir librement, encore faut-il qu’elle soit majeure. Une fois qu’elle aura atteint 18 ans, elle fera son choix, un choix que je dois respecter même si je peux ne pas être d’accord. Il vaudrait mieux défendre le droit des filles de vivre leur enfance sans être transformées du jour au lendemain en chose honteuse qu’il convient de soustraire aux regards.

Deuxièmement, votre rapport parle de la nécessité de protéger une minorité religieuse face à la montée des idées de l’extrême droite, fondées sur la peur et le rejet de l’autre. C’est tout à fait nécessaire, mais je persiste à dire qu’il aurait fallu aborder également le respect des minorités à l’intérieur de cette minorité. Et plus précisément les femmes et les enfants. En Suisse, le parti populiste Union démocratique du centre [UDC] a remporté en 2009 un référendum sur l’interdiction des minarets. Le parti a tiré bénéfice d’un certain nombre de faits de société : mariages forcés, excision et violences contre les femmes chez certains musulmans. A partir de là, on a fait des amalgames et mis le tout sous le titre "Minarets". Certes, ces problèmes ne sont pas présents chez tous les musulmans. Certes, ils peuvent avoir des causes plus sociales et culturelles que religieuses. Certes, l’UDC s’en est servie pour obtenir des voix. Mais elle ne les a pas pour autant inventés. Aussi, faire l’autruche ne sert qu’à laisser le champ libre à l’extrême droite.

Troisièmement, votre rapport n’aborde pas les discriminations juridiques dans un pays comme la Grande-Bretagne. Celle-ci est parmi les pays les plus tolérants vis-à-vis dés minorités religieuses, mais cette tolé tourne à la discrimination des femmes dés lors que l’Etat permet l’application de juridictions islamiques dans les affaires de mariage, de divorce ou d’héritage, consacrant la tutelle de l’homme sur la femme, voire justifiant la violence physique contre les femmes. Vous voulez des exemples ?

Selon ces tribunaux, les filles reçoivent moitié moins que les garçons en héritage, là où le droit anglais les traite à égalité. Un autre ? La femme a le devoir de satisfaire les désirs sexuels de son mari, qu’elle en ait envie ou non. Encore un ? Si une musulmane qui se fait battre par son mari a recours à ces instances, celles-ci essaient de la convaincre de rentrer au foyer, chez son bourreau.

Pourquoi le rapport passe-t-il sous silence ces cas pourtant connus ? J’ai cherché en vain dans votre rapport des recommandations adressées au gouvernement britannique pour qu’il applique les mêmes lois à toute la population, hommes et femmes, musulmans et non musulmans. C’est pour cela que je vous blâme. Je le fais en amie.

Elham Al-Mansh (écrivain yéménite)

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