Les métamorphoses d’Evo Morales.

Mardi 4 novembre 2014 // Le Monde

Réélu pour la troisième fois président dès le premier tour, cet Indien timide est devenu en moins de dix ans l’homme le plus puissant de toute l’histoire du pays.

Il ressemble au Brésilien Lula da Silva par son enfance pauvre et son passé de syndicaliste. De son propre aveu, il a appris du Vénézuélien Hugo Châvez à "perdre la peur de l’empire". Et ces dernières années, Evo Morales a géré les problèmes macroéconomiques avec une rigueur et une prudence dignes des meilleurs présidents chiliens. C’est ce dernier aspect qui a fini par le rendre invincible face à l’opposition.

"J’ai la présidence, mais je n’ai pas le pouvoir", avouait-il avec une certaine timidité en janvier 2006, peu de temps après son investiture. Dans un pays comme la Bolivie, où 36 présidents sont restés un an ou moins à leur poste, la différence entre présidence et pouvoir n’est pas une simple question rhétorique. Mais pendant ces neuf années, ce leader, qui n’a pas terminé ses études secondaires et a passé son enfance à faire paître des lamas dans I’Altiplano, a su très bien s’entourer pour profiter de la meilleure conjoncture économique de l’histoire du pays. Et il deviendra le président qui sera resté le plus longtemps en fonctions.

"Quand Evo a accédé à la présidence, il s’est métamorphosé intérieurement", commente à La Naciôn le journaliste Roberto Navia, auteur de Un tal Evo [Un certain Evo], la biographie non autorisée du président. "Ce cavalier qui au départ ne savait pas bien monter à chevala appris à tenir les rênes d’une main ferme." Navia résume la vie du président par ce paradoxe : "Evo a été béni par son destin gris. Toutes les vicissitudes de la vie, tous les camouflets de ses ennemis se sont retournés en sa faveur."

Ce fils d’Indiens Aymaras agriculteurs, né en 1959, a eu six frères, dont quatre sont morts de maladies totalement curables avant l’âge de 2 ans.
A cause d’une terrible gelée qui en 1980 a ravagé 70% des champs de sa terre natale et tué 50 % des bêtes, son père et lui décident de s’exiler, avec pour seuls vêtements ceux qu’ils portaient, vers la province du Chapare, où la principale culture est celle de la coca.

« C’est là que son destin s’est joué, rappelle Navia. Une calamité climatique l’a amené dans la région où il allait devenir leader syndical, activité qui l’a catapulté au sommet de la vie politique nationale. En 2002, alors qu’il était - député, on l’a expulsé du Parlement à cause d’un incident confus dans la région du Chapare. Sa popularité a dès lors explosé, poursuit Navia. Et comme lui et ses partisans étaient dans le collimateur des gouvernements, il a acquis une aura planétaire."

Si la première partie de sa vie ressemble donc à celle de Lula da Silva, ses débuts à la présidence évoquent plus ceux d’Hugo Chavez.
Dans un pays où 48 % de la population se dit « indienne", l’arrivée d’Evo au Palacio Quemado a cristallisé les espérances de millions de Boliviens qui, tout au long de l’histoire, s’étaient sentis exclus du pouvoir. Aujourd’hui, plus personne ne s’étonne de voir des fonctionnaires et des parlementaires en costume traditionnel. La loi punit d’ailleurs lourdement la discrimination raciale ou vestimentaire, et la Bolivie est depuis 2009 un "Etat plurinational" qui reconnaît plus de 40 ethnies.

Mais outre cette ressemblance avec Châvez, en ayant concrétisé les aspirations de millions de personnes exclues par l’Histoire, Evo Morales a aussi repris à son mentor vénézuélien son style autoritaire.
L’Est bolivien, qui concentre à la fois une population majoritairement métisse et blanche et les richesses gazières et agricoles, estimait que nombre des réformes lancées par Evo avaient pour objectif de profiter à la région andine, à l’Ouest, caractérisée par une majorité indienne et une économie fondée sur l’exploitation minière.

En 2008, l’affrontement armé [qui en a découlé] entre le gouvernement et l’Est du pays a conduit la Bolivie au bord de la guerre civile. Diviser pour mieux régner, telle a été la stratégie choisie par Evo pour en sortir. Le président a ouvert le dialogue avec les milieux d’affaires et les commerçants de l’Est et a accédé à leurs revendications. Quant à l’opposition politique, il l’a poursuivie en multipliant les procès, jusqu’à la désarmer. Aujourd’hui, les réfugiés politiques boliviens à l’étranger sont au nombre de 750, et Morales poursuit la consolidation de son hégémonie au pouvoir.

Quand un juriste me dit : Evo, ton raisonnement juridique est erroné, ce que tu fais est illégal, moi, je continue, même si c’est illégal. Et ensuite je dis à mes avocats : ’Puisque c’est illégal, légalisez-moi ça. A quoi vous servez, sinon ? déclarait le président bolivien il y a quelques années.

Mais Evo a aussi une "facette chilienne" dans sa gestion extrêmement pointilleuse des finances. La manne de 6 milliards de dollars qu’apportent chaque année les ventes de gaz à l’Argentine et au Brésil ne s’est pas traduite, comme au Venezuela, par une frénésie dépensière. Si bien qu’avec son excédent budgétaire, la Bolivie forme aujourd’hui avec le Paraguay un îlot exceptionnel dans la région.

"Evo a su s’entourer d’équipes de qualité, mais il exerce le pouvoir seul. Aucune succession ne se dessine. En somme, cet Indien timide est devenu l’homme le plus puissant de toute l’histoire de la Bolivie", conclut son biographe Roberto Navia.

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