Les marchés financiers.

Samedi 8 septembre 2012 // Le Monde

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« Croissance... » C’est l’incantation récemment lancée par politiciens et financiers dans le but d’empêcher une dangereuse baisse des prix. Les derniers indicateurs économiques font planer le doute. En cas de nouvelle vague de défauts de remboursement, l’euro pourrait être la première monnaie à être prise dans la tempête.

Coup de semonce en Europe. Les derniers indices d’activité font apparaître une détérioration rapide, notamment dans l’industrie. Les enquêtes effectuées auprès des directeurs des achats dans les entreprises de manufacture (PMI) montrent une nette contraction du secteur tant en France qu’en Allemagne. En Italie ou en Espagne, pays en pleine austérité budgétaire, la production industrielle reculait de plus de 8 % sur un an au mois de mai. La situation n’est pas beaucoup plus brillante de l’autre côté de l’Atlantique. Si l’on constate une certaine vigueur retrouvée de l’industrie, le marché du logement ne rebondit pas et les créations d’emploi restent très inférieures à ce qui est nécessaire pour absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail.

Les États-Unis seraient en grande difficulté financière s’ils ne bénéficiaient des flux financiers relatifs au statut mondial du dollar, monnaie que les étrangers sont bien obligés de placer dans des actifs américains. Quant aux nations qui se développent à toute allure, elles pourraient aussi marquer une pause en raison d’un trop plein de dettes. Sait-on que la puissance publique chinoise est déficitaire, ou que les dépenses gouvernementales représentent près de 4o % du PIB au Brésil ? En Chine, les dettes contenues dans le bilan des banques régionales provoquent un goulot d’étranglement du crédit. L’activité industrielle s’en ressent, d’autant plus que les exportations ralentissent. La production d’électricité s’est effondrée en avril (+0,7 % sur un an contre +10% en moyenne), et les importations de ciment et de cuivre sont à l’arrêt. Pour contrer ces évolutions naturelles, Pékin pourrait mettre sur pied un plan de relance à deux trilliards de yuans (250 milliards d’euros), soit 4 % du PIB chinois.

LES BANQUES EN SURSIS

Si le monde occidental n’est pas le seul touché par l’endettement d’une puissance publique obsédée par la croissance, le phénomène a peut-être atteint chez nous un point de non retour. Ainsi, « la stratégie de désendettement individuel court le risque d’enclencher une spirale déflationniste. C’est ce que l’on voit aujourd’hui : un désendettement massif des Etats et du secteur bancaire qui entraîne une récession, ce qui fragilise un peu plus les banques et rend le désendettement public plus difficile », relève l’économiste de Bank of America - Merrill Lynch, Laurence Boone, dans le dernier opuscule du Cercle des économistes. Dit autrement, il faudrait plus de dettes pour éteindre le feu de la crise... Ce cercle vicieux est parfaitement intériorisé par les « marchés financiers » : à chaque plan de relance du crédit annoncé par les grandes banques centrales, les Bourses grimpent (voir le graphique).

Et donc, les banques se refinancent auprès d’une Banque centrale, véritable maître du jeu qui fait crédit aux « marchés financiers ». Ces derniers prêtent à la puissance publique ou à la sphère privée. En retour, ils se refinancent davantage auprès de la Banque centrale. Cette cavalerie financière dans laquelle personne ne demande jamais son dû peut néanmoins prendre fin. En Grèce, le système a été tellement abusé qu’il s’est retourné contre ses concepteurs : l’État central est devenu incapable de payer les seuls intérêts de la dette et if a demandé à ses créanciers d’abandonner la moitié de leurs dus. C’est la première fois en quarante ans que des créanciers privés ont perdu de l’argent dans une zone monétaire majeure. Une brèche s’est ouverte dans le mur de la confiance.

Au regard de leurs engagements actuels, les banques ont aussi besoin de « croissance ». En Espagne, Bankia possédait 17 fois plus de prêts dans son bilan que de fonds propres avant sa nationalisation, et le ratio est de 15 fois pour Santander, le premier établissement espagnol. De telles pratiques sont courantes depuis que la monnaie a été totalement dématérialisée. En France, par exemple, les engagements de la Société Générale sont 22 fois plus élevés que ses capitaux disponibles, ils atteignent 28 fois à la BNP Paribas et 37 fois au Crédit Agricole ! Qu’une petite partie des crédits consentis ne soit plus remboursée, ou que des retraits importants interviennent, et les dites banques se retrouveraient en cessation de paiement. En Grèce, le système financier est à genoux depuis que le système privé a retiré plus du quart de l’argent déposé dans les institutions bancaires. Conscients du danger, les assureurs-crédits européens se sont déjà retirés du pays. En Espagne, un début de course aux dépôts a poussé le gouvernement à interdire les retraits supérieurs à 2 500 euros. Pourtant, ces banques survivent par les escomptes massifs qu’elles opèrent auprès de l’Eurosystème. L’argent récolté sert n partie à servir les demandes de retraits et les pertes sur les prêts non remboursés ; le surplus est placé dans les obligations d’État du pays. Pour la première fois en quinze ans, la part des résidents dans la détention de la dette publique grecque, espagnole et italienne augmente fortement. Ainsi la finance se renationalise, un phénomène tout-à-fait nouveau depuis la création de l’euro.

L’EXÉCUTIF FRANÇAIS VERS LA FUITE EN AVANT

Les projets d’euro-obligations ou de création d’un système fédéral de sauvetage bancaire apparaissent donc à contretemps. Ils sont le symptôme de politiciens qui ne jurent que par la croissance économique et de son corollaire désormais indispensable, l’augmentation de la masse monétaire par le crédit. L’exécutif français penche pour la fuite en avant, quand celui de l’Allemagne freine les velléités. Tous sont embarrassés par les éventuels pertes qu’induiraient pour leurs banques des sorties en chaîne de la monnaie unique (accompagnées de dévaluations). Mais aucun ne veut réitérer l’erreur grecque, qui a déjà coûté 100 milliards d’euros aux créanciers privés, et dont la facture pourrait être supérieure pour les prêteurs publics (par le biais du fonds FESF, qui a déjà avancé 150 milliards d’euros). Il n’est guère que les fédéralistes patentés qui exercent une pression de tous les instants, car ils voient là une occasion idéale d’avancer dans leur projet d’Etat européen unique.

Fragilisée par une monnaie « idéologique », l’eurosystème devrait rester la plus surveillée et la plus stressée des zones monétaires. Quant à l’environnement financier global, il dépendra de l’expansion de la liquidité mondiale. Quand la croissance des prêts et l’utilisation de la monnaie avaient stoppé net fin 2008, les économies avaient frôlé une profonde dépression. Or, si elle a rebondi depuis et continue de croître d’année en année, la liquidité mondiale voit sa vitesse d’expansion ralentir depuis onze mois. Actuellement, la masse de monnaie en circulation dans le monde n’augmenterait plus que de 7 % par an. Si elle venait à passer sous zéro, plus rien ne devrait arrêter le grand désendettement en cours.

Conclusion : il est préférable de ne pas laisser toutes ses économies en banque. Privilégiez les réseaux mutualistes ou les banques d’affaires familiales.

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