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Les insurgés du CHRIST-ROI : Mexique-Juin 1926.

Par Laurent Dandrieu.

Mercredi 28 mai 2014 // L’Histoire

C’est un sobriquet qui leur avait été donné par leurs adversaires, les fédérales de l’armée mexicaine : en matière de dérision, on les appelait "cristeros", diminutif de leur cri de ralliement "vive le Christ-Roi !" Ils s’en sont fait un titre de gloire, face à des révolutionnaires qui préféraient charger, eux, en criant "vive le démon"... Et ce que le pouvoir considéra tout d’abord comme une simple jacquerie de paysans arriérés restera dans l’Histoire sous le beau nom de Cristiada...

L’Histoire, pourtant, n’a pas été prodigue avec ce mouvement. Au Mexique, sa mémoire reste aujourd’hui encore largement clandestine, le Parti révolutionnaire institutionnel (NU, au pouvoir sans interruption jusqu’en 2000) ayant mis un soin tout particulier à l’effacer des esprits. En France, il fallut attendre 1974 pour qu’un historien, Jean Meyer, publie un livre sur le sujet, Apocalypse et Révolution au Mexique, suivi en 1986 par une enquête d’Hugues Kéraly, rééditée sous le titre la Véritable Histoire des Cristeros. « Parti d’un point de vue personnel hostile aux cristeros », de son propre aveu, Jean Meyer avait été mené par ses recherches jusqu’à « l’admiration » pour cette « grande aventure mystique, sainte et noble », tristement occultée : « L’Histoire a manqué aux cristeros, comme la justice et comme la gloire. »

Les racines du conflit remontent à 1910, début de la révolution mexicaine. Années de guerre civile, où les catholiques sont mis à rude épreuve. Ainsi, le général Mugica explique : « L’idéal serait de les exterminer... Il est juste de persécuter comme on l’a fait, avec une cruauté extrême, avec une férocité incroyable, ce qu’on a appelé le clergé et qu’il faudrait appeler bande de voleurs, de malfaiteurs... » La Constitution de 1917, dont il fut l’un des artisans, restreignait déjà terriblement les libertés de l’Église, sans être vraiment appliquée, le pouvoir n’estimant pas venu le temps d’une lutte frontale. En 1926, le président Calles, anticatholique fanatique, juge ce moment arrivé. Depuis son accession au pouvoir en 1924, les persécutions contre l’Église se multiplient. Dans l’État de Tabasco, une loi de 1925 pose six conditions pour pouvoir être prêtre, dont... être marié - ce qui revient à interdire, de fait, la prêtrise. La loi fédérale du 14 juin 1926 prévoit l’expulsion de tous les religieux, l’interdiction du port des vêtements ecclésiastiques, du culte en dehors des églises, de tout prosélytisme et de tout enseignement, de toute association catholique et la mise sous tutelle gouvernementale des prêtres...

Se baptisant eux-mêmes "défanatiseurs", les révolutionnaires mexicains, comme le note Kéraly, « en programmant la mort de la religion catholique, plaçaient tout un pays hors la loi ». L’écrasante majorité des 15 millions de Mexicains est en effet catholique, vivant leur foi avec une intense piété mariale. On estime alors de 3 à 4 millions le nombre de Mexicains qui pratiquent l’adoration nocturne du Saint-Sacrement... C’est donc tout un peuple qui se révolte spontanément contre la loi Calles, d’abord pacifiquement : processions, manifestations de rue, boycott économique. Une pétition signée par deux millions de citoyens n’est même pas examinée. Pour seule réponse : tirs à la mitrailleuse sur les foules, massacres de femmes et d’enfants, profanations d’églises, assassinats de prêtres.

En protestation, l’Église suspend le culte dans toutes les églises mexicaines le 24 juillet 1926. Les évêques croient ainsi faire pression sur le pouvoir, qui s’en moque, quand ils aggravent en réalité la souffrance du peuple. Privé de cette eucharistie qui lui est aussi nécessaire que le pain, il se soulève en masse. Révolte spontanée, désordonnée, sans moyens autres que de vieux tromblons, des bâtons et des machettes, face à une armée de 100 000 hommes, soutenue et équipée par les États-Unis, que leurs intérêts pétroliers poussent à un soutien sans faille aux atrocités du pouvoir mexicain.

Dans un premier temps, les seules armes modernes des cristeros seront celles prises à l’ennemi. Mais les insurgés ont une arme supérieure : la foi inébranlable en la justesse de leur combat et la certitude qu’il leur vaudra, sinon la victoire, du moins la plus belle couronne dont ils puissent rêver : celle du martyre. « Comme le ciel est facile maintenant, maman ! » : tels sont les derniers mots d’un adolescent, le jeune Honori Lama, est exécuté.

En réaction à une politique tyrannique d’éradication du catholicisme, les "cristeros" vont incarner la résistance héroïque d’un peuple mexicain prêt à tous les sacrifices pour défendre sa foi avec son père. Poignardé à l’âge de 15 ans après cinq jours d’atroces tortures sans avoir parlé, le jeune José Sânchez del Rio, qui sera béatifié par Benoît XVI en 2005, laisse un mot d’adieu : « Ma petite maman, me voilà pris et ils vont me tuer. Je suis content. La seule chose qui m’inquiète est que tu vas pleurer. Ne pleure pas, nous nous retrouverons.

Fin 1927, les cristeros comptaient 25000 hommes en armes. Et tout autant de militantes des Brigades féminines Sainte-Jeanne d’Arc, surnommées Brigadas bonitas (les jolies brigades) : achetant des munitions à des officiers corrompus, les acheminant clandestinement, espionnant, soignant les blessés.

La répression des fédéraux est sauvage, et prodigue en sacrilèges. Tandis que même les prisonniers des cristeros saluent leur tenue morale, du côté gouvernemental, profanations, viols, exécutions sommaires, tortures d’une férocité barbare sont monnaie courante. Jean Meyer en donne un exemple entre mille en relatant le martyre d’un cristero, Anselmo Padilla : « Les jambes écorchées, les pieds désossés, châtré, il est obligé de marcher sur des braises que le sang ruisselant éteint, demande pardon à Dieu, pardonne à ses bourreaux et meurt en exaltant le Christ-Roi. »

Malgré ces méthodes terroristes, le soutien populaire ne manqua jamais aux cristeros, encore s les campagnes par les fédéraux. La résistance puisa sa force dans l’intense piété-mariale du Mexique née à la victoire par un général qui n’avait pas la foi, l’armée cristero abandonna la lutte sous la pression des évêques.

A ces soldats « qui savaient si bien mourir » selon Hugues Kéraly, manquait un chef qui leur fasse découvrir « la joie de gagner ». Ils le trouvèrent en allant débaucher un ancien militaire qui s’ennuyait dans le commerce de savons. Enrique Gorostieta est un athée, libéral et probablement avec son père. Poignardé à l’âge de 15 ans après cinq jours d’atroces tortures sans avoir parlé, le jeune José Sânchez del Rio, qui sera béatifié par Benoît XVI en 2005, laisse un mot d’adieu : « Ma petite maman. Me voilà pris et ils vont me tuer. Je suis content. La seule chose qui m’inquiète est que tu vas pleurer. Ne pleure pas, nous nous retrouverons. José, mort pour le Christ-Roi. »

Cette armée en plein essor va périr d’un coup en 1927, un qu’elle n’attendait pas. Si, parmi les généraux, deux sont des prêtres, sur les 38 évêques à célébrer mexicains, seuls trois soutiennent ouvertement la rébellion. Les plus hostiles s’emploient activement à lui faire rendre les armes.

México, 1926

Le président Calles (impressionnant Rubén Blades) confie à l’armée l’application de sa politique anticléricale. A la résistance pacifique des catholiques, elle répond par des massacres et des assassinats. Celui du père Christopher (Peter O’Toole) décide le jeune José, malgré ses 13 ans, à rejoindre la rébellion armée. Depuis peu, celle-ci est dirigée par Enrique Gorostieta (Andy Garcia, magnifique d’autorité tranquille), un militaire athée, qui a rejoint les crisros par amour de la liberté. Grâce à lui, les paysans révoltés vont se transformer en une véritable année... Premier long-métrage d’un spécialiste des effets spéciaux, Dean Wright (il a travaillé sur le Seigneur des anneaux ou le Monde de Narnia), Cristeros est un bel hommage, épique et tragique, à la poignante épopée des chouans du Nouveau Monde. Présentant les faits avec une grande clarté, animé d’un beau souffle romanesque et emporté par des acteurs charismatiques, le filme nous fait vibrer au récit de cette magnifique croisade et des intenses sacrifices consentis par ces combattants improvisés au service de leur foi. Un seul regret : qu’une fin précipitée minore le martyre des cristeros, et leur persécution par un pouvoir parjure. Le pape Pie XI qui avait, en 1925, par son encyclique Quas primas, institué le culte du Christ-Roi que les paysans mexicains eurent le tort de prendre au sérieux, s’il pleurait d’émotion au récit des exploits des cristeros, s’était laissé convaincre par ses conseillers de la volonté d’apaisement du gouvernement mexicain. Très loin du conflit, des prélats confortablement assis dans des bureaux prêchaient la soumission à des combattants catholiques dont les femmes et les soeurs étaient quotidiennement violées et les enfants assassinés...

Abandonnés par l’Église, les cristeros déposèrent les armes contre une promesse d’amnistie. Une chasse à l’homme s’ouvrit aussitôt dans tout le pays, et les cristeros furent assassinés par milliers, jusque dans les années 1940, par des "défanatiseurs" couverts par le pouvoir. Une seconde Cristiada tenta de se lever en 1934, sans succès. Privée d’existence juridique, sous étroit contrôle, l’Église comprit vite qu’elle avait fait un marché de dupes : soumis à autorisation administrative, ses prêtres n’étaient plus que 300 sur tout le territoire mexicain en 1935. En 1979, quand Jean-Paul II visita le Mexique, le pouvoir ferma les yeux sur sa soutane, qui était encore passible d’une amende... Le pape polonais, et Benoît XVI après lui, devait canoniser des dizaines de martyrs cristeros. C’est la moindre des choses que pouvait faire l’Église après avoir abandonné les plus glorieux de ses défenseurs aux couteaux de ceux qu’Hugues Kéraly qualifie avec justesse d’assassins de l’âme ». 

Laurent Dandrieu.

La Véritable Histoire des cristeros, d’Hugues Kéraly, L’Homme nouveau, 234 pages, 20€. De Jean Meyer, à paraître le 13 mai :
La Cristiada, une histoire illustrée du soulèvement des cristeros,
CLD, 224 pages, 35€,
la Rébellion des cristeros, CLD, 260 pages, 23€.

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