Une ombre visible de la pacification en Algérie !

Les fantômes de l’OAS hantent le présent.

Dimanche 25 mars 2012 // Le Monde

Drapeau de FranceLes anciens membres de cette armée secrète, qui voulaient une Algérie française, n’ont pas fini d’empoisonner la relation entre les deux pays.

Le dernier quart d’heure de la guerre de libération fut particulièrement meurtrier, sous l’effet de la politique de la terre brûlée menée par l’Organisation de l’armée secrète (OAS). De mai 1961 à septembre 1962, les attentats terroristes signés par l’OAS font plus de 2 200 morts parmi les civils et les militaires dans les deux camps.

Le succès de la lutte armée et de l’action diplomatique, menées par le Front de libération nationale (FLN) depuis novembre 1954, contraint la métropole à envisager l’abandon de la plus importante de ses colonies, après avoir perdu l’Indochine. L’annonce faite par le général de Gaulle de l’organisation d’un référendum d’autodétermination provoque un séisme parmi les partisans de l’Algérie française. Le 8 janvier 1961, 75% des électeurs français approuvent le projet de loi concernant l’autodétermination des populations algériennes. C’est le début de la fin.

La réaction est extrême. Des officiers de l’armée fomentent un coup d’Etat en avril 1961, et échouent. C’est le premier acte spectaculaire de l’OAS, fondée trois mois auparavant à Madrid à l’initiative du général Raoul Salan, de Pierre Lagaillarde et de Jean-Jacques Susini. L’échec ne décourage pas les putschistes. La colère des ultras se cristallise et entraîne l’émergence d’une nébuleuse qui s’oppose désespérément à l’indépendance de l’Algérie. L’OAS utilise comme moyens l’insurrection armée, le plasticage de locaux publics, le putsch, le massacre collectif, l’assassinat de personnalités. Tout est bon pour semer la terreur.

Le 31 mai 1961, Roger Gavoury, commissaire central d’Alger chargé de démanteler l’organisation, est assassiné. Des intellectuels favorables à la décolonisation sont ciblés aussi. Mouloud Feraoun est fusillé, Jean-Paul Sartre et André Malraux échappent à des attentats.

POPULISME

Au fur et à mesure que le processus d’indépendance avance, les activistes redoublent de férocité. Mais l’organisation est minée par des dissensions internes. Le référendum du 1 juillet 1962 donne 99 % de suffrages favorables à l’indépendance. L’OAS sombre dans la folie destructrice et participe fortement à l’exode massif des pieds-noirs. L’incendie monstre des entrepôts de carburants du port d’Oran [25 juin 1962] fut l’acte ultime et la marque de désespoir du vaincu. Cinquante ans après, la France n’a pas encore exorcisé les démons du fait colonial en Algérie et peine à trancher dans son rapport avec ces sombres épisodes. L’OAS, qui a laissé des cicatrices douloureuses aussi bien chez les Algériens que parmi les Français, est aujourd’hui au coeur de la République et Pollue les relations entre les deux Etats.

Les nostalgiques de l’Algerie française alimentent des guerres de tranchées pour réhabiliter le colonialisme et ses bienfaits et rétablir les rapatriés dans l’Algérie d’aujourd’hui. Du pain béni pour les gouvernements de droite, qui, à des fins électoralistes, soufflent sur ces braises et enfourchent le cheval souvent grotesque du Populisme. La nation reconnaîtra les siens. Déjà, en 1968, de Gaulle décide d’une amnistie générale au profit des anciens activistes de l’OAS. Le Général Raoul Salan ( qui l’avait porté au pouvoir le 13 mai 1958) est réhabilité en novembre 1982.

Du temps de Jacques Chirac et ensuite durant le Mandat de Nicolas Sarkozy, les initiatives se multiplient. Des stèles commémoratives sont érigées à Marseille, à Perpignan et à Paris à la gloire des figures historiques de l’organisation. La loi française du 23 février 2005, portant reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés, accorde une indemnité forfaitaire aux personnes [...] ayant fait l’objet, en relation directe avec les événements d’Algérie [...], de condamnations ou de sanctions amnistiées.

AGENDA ÉLECTORAL

Le Premier ministre, Jean- Pierre Raffarin, va nommer un ancien de l’OAS parmi les membres de la commission chargée d’élaborer le dossier des indemnisations. Cette loi, jugée négationniste par l’Algérie et par une partie de l’élite française, constitue une victoire pour l’Association amicale pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus politiques et exilés de l’Algérie française (Adimad), créée par des anciens de l’OAS.

Amnistiés sous de Gaulle, réhabilités sous François Mitterrand, indemnisés sous Jacques Chirac, les anciens patriotes de l’OAS vont être honorés sous Nicolas Sarkozy ; certain s’interroge sur le site web de la Ligue française des droits de l’homme ? Sournoisement, et par petites touches, l’ouvrage est sur le point d’être achevé.

En mai 2011, Nicolas Sarkozy attribue le grade de chevalier de la Légion d’honneur à Jean-François Collin, président de l’Adimad, et militant acharné de l’Algérie française. L’agenda électoral passe ainsi avant le traité d’amitié avec les Algériens. Sur la rive sud de la Méditerranée, on conclut que l’histoire de l’OAS ne peut être exclusivement celle d’une guerre franco-française. Les fantômes du colonialisme veillent à maintenir les blessures ouvertes.

Le commandant Azzedine raconte son combat pour la liberté : Comment nous avons organisé la défense citoyenne d’Alger !

Où vous trouviez-vous le 19 mars 1962 ?

C’est un jour qu’on n’oublie pas. J’en ai un souvenir très précis. J’étais avec une section de combattants et quelques cadres de la wilaya IV. Nous étions dans la région de Sakamody, non loin d’Alger, sur les contreforts qui dominent à l’est la plaine de la Mitidja. Cela faisait quelque temps que j’étais revenu clandestinement en Algérie avec un petit groupe de patriotes, grâce à une filière de sympathisants français de notre cause, via Genève et Paris. Comme tout le monde, c’est par le son nasillard d’un transistor que nous avions appris le soir du 18 mars l’aboutissement des négociations et la signature des accords d’Evian. Je me souviens de l’enfer que nous avons vécu la matinée du 19. A croire que l’armée colonialiste avait décidé d’épuiser tous ses stocks de munitions avant l’entrée en vigueur du cessez-le-feu. Elle avait allumé dans le ciel et sur terre un brasier démentiel. Il me semblait que le colonialisme déversait ses derniires barriques de fiel. Puis, brutalement, on aura dit que le monde alentour s’était éteint. Un silence à couper le souffle s’était fait... Midi toquant, le déluge cessa. C’est je crois le plus beau de tous les silences qu’il m’ait été donné d’apprécier.

Qu’est-ce qui vous a conduit à Alger par la suite ?

Nous sommes entrés à Alger pour organiser la défense citoyenne de la capitale. Citoyenne, car pour nous il s’agissait d’organiser les populations. Nous ne pouvions pas prendre le risque d’une confrontation directe avec l’OAS et de jouer de la gâchette avec ses tueurs qui, quotidiennement, organisaient leurs rodéos meurtriers. Cela aurait immanquablement mis en péril les accords d’Evian et donné l’occasion à l’armée française de remettre ça, d’autant que beaucoup de ses officiers se sont découvert des qualités de putschistes qui ne demandaient qu’à s’exprimer. Il faut se souvenir que l’armée française menaçait encore le 24 juillet 1962, soit près de trois semaines après la reconnaissance par Paris de la République algérienne, d’intervenir directement pour protéger ses nationaux.

Y avait-il une complicité entre la gendarmerie, la police, l’armée et les militants de l’OAS ?

Les institutions républicaines françaises étaient noyautées par les éléments de l’OAS et leurs sympathisants. Il a fallu du temps pour nettoyer tout ça. [...] Le laxisme à l’égard des tueurs de l’OAS a amené la population algérienne à vouloir descendre sur les quartiers européens pour se faire justice elle-même. Nous avons été contraints et forcés de prendre nos responsabilités et nous avons déclenché le 14 mai 1962 une opération sur tout le territoire de la Zone autonome d’Alger. Nous avons visé les postes de commandement OAS d’où ils prenaient leurs ordres, les cafés, les bars, les restaurants où ils se réunissaient, et nous avons frappé fort. Très fort.

Propos recueillis par Boukhalfa Amazit

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