Les facultés grecques sont en pleine banqueroute

Lundi 24 août 2015 // L’Europe

Deux des plus grosses universités d’Athènes, en quasi-faillite, n’ont pas ouvert depuis la rentrée universitaire. Des milliers de licenciements sont en cours dans les établissements alors que les salaires des enseignants-chercheurs ont baissé de près de 40 % depuis 2010. La recherche est elle aussi mise au pain sec et le pays est confronté à une vaste fuite de ses cerveaux.

Un calme étrange règne dans l’enceinte de l’Université polytechnique d’Athènes. En ce début novembre, les étudiants n’ont toujours pas fait leur rentrée, les cours n’ont pas commencé. Pour la neuvième semaine consécutive, les agents de l’administration sont en grève et toute la vie de l’université est bloquée. En cause, la « mise en disponibilité » de 399 agents sur les 870 que compte l’établissement.

Cette mesure fait partie d’un vaste programme de « mobilité » dans la fonction publique, enclenché par le gouvernement sous l’impulsion de la Troïka (Commission européenne – Banque centrale européenne – FMI), qui doit entraîner, dans huit universités du pays, la mise en disponibilité de 1 500 agents administratifs. Placés au chômage technique pendant quelques mois avec un salaire réduit, ces employés seront ensuite affectés à un nouveau poste, ou licenciés.

Plusieurs recteurs ont refusé de fournir au ministère de l’éducation et des cultes, dont dépendent les universités, les listes des employés et des postes à supprimer. Le ministère tente désormais de passer outre et a lancé, il y a une dizaine de jours, une procédure de recensement de tout le personnel administratif des universités concerné par ce programme de mobilité. Alexandros Iliakis, bibliothécaire à Polytechnique, a refusé de s’y soumettre. Il dénonce une politique du chiffre, sans aucune vision : « Il s’agit de faire des économies dans les dépenses publiques. Mais à aucun moment il n’y a eu d’évaluation de la productivité des différents services dans les établissements. Le ministère nous demande de remplir un formulaire pour indiquer notre niveau de diplôme, nos années d’expérience, etc.. Mais il ne s’interroge pas sur notre utilité ; personne ne m’a jamais demandé par exemple de faire un compte-rendu de mon activité ! »

Autrement dit, dans ce programme de mobilité, de critères d’évaluation, point. Sans compter qu’aucun dialogue, aucune commission n’ont été mis en place pour discuter des modalités et de l’ampleur des suppressions de postes. D’après le ministère, seront mises à l’écart les personnes ayant le moins de qualifications. Mais un tel objectif, s’il prétend revenir sur le clientélisme qui a pu régner à l’époque du développement des universités grecques, dans les années 1980, s’accorde mal avec le fait que le niveau d’études d’il y a trente ans n’a pas grand-chose à voir avec celui d’aujourd’hui.

Manifestation d’étudiants grecs contre l’austérité

Ces coupes à l’aveugle visent une catégorie professionnelle bien précise : cette politique n’est pas nouvelle dans la Grèce de l’austérité. Dans les universités à la pointe de la protestation, les enseignants-chercheurs sont solidaires des employés : « Nous serons les prochains sur la liste », craignent-ils. De fait, ils ont déjà été largement touchés par les mesures d’austérité, ce qui n’est pas sans impact sur la qualité de l’enseignement et de la recherche dans le pays. Leurs salaires ont baissé de près de 40 % depuis 2010, tandis que la charge de travail, elle, n’a pas diminué, au contraire.

Elena Maïstrou, qui dirige la faculté d’architecture au sein de l’Université polytechnique, estime qu’il manque 40 enseignants pour faire tourner son département. Depuis trois ans en effet, les départs en retraite ne sont pas remplacés et les universités n’ont plus la possibilité de recruter des contractuels – ce qui constituait autrefois une importante variable d’ajustement : des postes précaires, mais qui permettaient aux jeunes chercheurs d’avoir une première expérience d’enseignement. Pour cette professeure en fin de carrière, « la politique menée vis-à-vis des universités est injuste et catastrophique sur le long terme ».

Car Polytechnique fait partie des universités d’excellence du pays, elle participe régulièrement à des concours internationaux, dépose des brevets, décroche des financements à l’étranger… « Aujourd’hui, nous n’avons plus assez d’argent pour entretenir correctement notre matériel et nos laboratoires, pour pouvoir participer aux congrès scientifiques ou envoyer nos étudiants dans des journées d’étude à l’étranger. Alors que dans le même temps, on nous demande de multiplier nos relations à l’international ! »

L’université dispose d’un budget de fonctionnement désormais réduit à 7 millions d’euros (contre 21 millions avant les cures d’austérité). Et le comble, c’est que lors de la procédure d’effacement d’une partie de la dette publique du pays, en février 2012, ledit « PSI », l’Université polytechnique a perdu 30 millions d’euros : comme toutes les universités du pays, ses fonds étaient placés sous forme d’obligations d’État. Or ces dernières ont été dévaluées de moitié avec cette décote visant à réduire la dette publique.

Pour l’université d’Athènes, les pertes se sont chiffrées à 10 millions d’euros. La plus ancienne université du pays (philosophie, langues, sciences humaines) est par ailleurs tout autant touchée par le plan de mobilité : 500 postes d’administratifs sur 1 349 doivent être supprimés. « Il est impossible de faire fonctionner l’université avec 500 postes en moins du jour au lendemain », estime le recteur, Theodosis Pelegrinis. Il a déposé, avec d’autres confrères, un recours au Conseil d’État. Le résultat sera rendu le 10 janvier. « Ces chiffres sont d’autant plus absurdes qu’en août, le ministère nous avait demandé d’évaluer nos besoins, service par service. En utilisant les propres critères du ministère, notre audit a révélé qu’il manquait au total 500 postes administratifs dans notre établissement ! » Mais le ministère a au contraire demandé la mise à l’écart d’autant de personnes, sans expliquer son mode de calcul. Et le recteur de rappeler les ratios internationaux : 60 à 70 agents administratifs en moyenne pour 100 enseignants.

Dans son projet de loi, le ministère a annoncé l’objectif d’un agent administratif pour 100 enseignants… Or cette université qui accueille chaque année plus de 100 000 étudiants n’a pas été épargnée par l’austérité : son budget de fonctionnement a déjà été divisé par deux en quatre ans, et de nombreux cycles risquent d’être supprimés, comme celui, réputé auprès des étrangers et étudiants Erasmus, d’enseignement de la langue grecque comme langue étrangère.

Partout dans le monde universitaire grec, les coupes budgétaires à l’œuvre depuis 2010 ont entraîné réductions de salaire, diminution des effectifs, perte de matériel, baisse de la qualité des services… Mais le nombre d’étudiants, lui, est en légère augmentation. En Grèce, un numerus clausus permet de réguler le nombre d’entrées à l’université : un levier que le gouvernement, pourtant prompt à couper dans les dépenses, n’a étrangement pas utilisé jusqu’à présent. Parallèlement, un vaste programme de fusion des facultés et instituts d’enseignement technique est également en cours. De la même manière que la décentralisation des universités avait été menée tambour battant dans les années 1980, avec par endroits des incohérences et des stratégies clientélistes, ces fusions sont menées « à l’aveugle » selon leurs détracteurs.

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