Les enjeux industriels de la France

Jeudi 13 août 2015 // La France

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Économiste habitué de nos colonnes et des mercredis de la NAR, Jaques Sapir traite ici spécifiquement de la question de la désindustrialisation qui frappe notre pays depuis une dizaine d’années. Il est d’abord question des différents enjeux de la politique industrielle : géopolitiques, économiques mais aussi symboliques. Ensuite de la situation industrielle, des mesures prises par le gouvernement et de celles qui seraient nécessaires.

Royaliste : Parlons d’abord des enjeux de la situation industrielle.

Jacques Sapir : La politique industrielle a des enjeux matériels évidemment, mais aussi des enjeux géopolitiques et idéologiques ou plutôt d’ordre symbolique.

Royaliste : Quels enjeux géopolitiques ?

Jacques Sapir : Le poids de l’industrie dans le PIB représente un facteur de puissance mais aussi un facteur d’influence. Il est très clair que la France doit maintenir des niches industrielles là où elle a un niveau d’excellence reconnu - ce qui va devenir de plus en plus difficile - notamment dans les secteurs de pointe : l’aéronautique, le spatial mais aussi le traitement de l’eau, les biotechnologies ou le domaine du luxe. Airbus reste dans la représentation des autres pays essentiellement comme un projet franco-allemand et même plutôt français. C’est encore plus vrai quand un pays va acheter le Rafale - je pense à l’Inde. Derrière ce contrat, on voit une montée en puissance de l’influence française en Inde, influence tout à fait patente depuis les années 50, moment où l’Inde a décidé de compenser sa relation avec la Grande-Bretagne par une relation avec l’URSS et avec la France qui a pu compter sur l’Inde comme pays acquéreur de sa technologie militaire.

Le poids de l’industrie est aussi très important pour l’image de notre pays. Aujourd’hui, une partie de la dégradation de l’image de la France au niveau mondial est le reflet de la dégradation de ses capacités industrielles : on le voit très bien avec l’Amérique latine et l’Asie. Bien sûr, il y a des secteurs sur lesquels nous pouvons continuer de nous appuyer, mais malgré tout il y a un phénomène de rétractation et la France est concurrencée dans ses domaines d’excellence par d’autres producteurs, en particulier par les Canadiens dans le domaine ferroviaire ou la Chine dans le BTP, sans parler de l’Allemagne.

Royaliste : Venons-en aux enjeux symboliques.

Jacques Sapir : Les Français on fait des efforts considérables pour développer leur industrie après 1945. On oublie trop que le véritable miracle de l’après-guerre a été l’industrialisation de la France et de l’Italie et non pas la croissance allemande, pays qui était déjà la principale puissance industrielle d’Europe avant-guerre et qui a bénéficié d’une aide massive des États-Unis et de la partition de son territoire avec la future Allemagne de l’Est. Ces efforts ont structuré l’imaginaire de plusieurs générations. C’est pourquoi la désindustrialisation est vécue comme une blessure symbolique insupportable par une partie de la population qui n’est pourtant pas directement concernée, au-delà de la blessure réelle qui affecte la classe ouvrière. Il y a une majorité absolue de Français qui considèrent que la désindustrialisation est un phénomène qui va du négatif au très négatif. D’une certaine manière, la désindustrialisation peut remettre en cause, non pas l’existence, mais le statut de la France au niveau international.

Royaliste : Quelle est aujourd’hui la situation de l’industrie française ?

Jacques Sapir : Tout d’abord, il y a une rétractation de l’industrie pour l’emploi : on a perdu un million d’emplois directs en dix ans. Mais on doit aussi mesurer le phénomène avec les emplois induits. Pour un emploi industriel détruit, il y a dans une zone d’environ 50 à 60 kilomètres alentour, de 2,5 à 4 emplois qui seront détruits dans les 18 mois à 2 ans. Le phénomène multiplicateur est donc extrêmement important. Il faut aussi souligner la dissymétrie entre la disparition rapide des emplois associés et le processus de recréation d’emplois, qui se fait plutôt sur une échelle d’une dizaine d’années. C’est assez simple à comprendre : quand des emplois industriels sont détruits, il n’y a pas seulement des gens qui sont en sous-traitance : il y a du revenu en moins et cela a immédiatement un impact sur les services.

Autre phénomène, encore plus inquiétant : la baisse spectaculaire du taux de marge pour les entreprises industrielles. En 2002, elles avaient un taux moyen de 37 % de la valeur ajoutée, ce qui était supérieur à la moyenne des entreprises non financières, qui se situe autours de 34 %. Aujourd’hui, le taux moyen est tombé à 20 % : c’est le signe absolument indiscutable d’un problème de compétitivité. On voit bien que les entreprises industrielles sont soumises à des compétitions internationales avec un accroissement très fort de la compétition et de la concurrence.

La part de la production industrielle dans le PIB diminue aussi : nous sommes aujourd’hui à 12,5 %, même si une partie de cette baisse est un pur phénomène comptable qui est dû à l’externalisation des services dans le cadre de la sous-traitance. Néanmoins, en admettant que le périmètre soit resté inchangé, il y aurait eu de toute manière une baisse non négligeable de la part de la production industrielle dans le PIB.

Royaliste : Pourtant notre productivité est excellente ?

Jacques Sapir : La France a réalisé depuis les années 1950 des efforts considérables de modernisation de son appareil productif. Ceci explique une part des gains de productivité. Mais la pression sur les travailleurs est aussi une des raisons de cette hausse de productivité. Cette pression a aussi fortement augmenté au fur et à mesure que la pénibilité physique du travail industriel diminuait, en particulier à partir de la fin des années 1980. Le stress au travail est aujourd’hui une cause majeure des dépenses de la sécurité sociale. En extrapolant des études réalisées sur la Suède et la Suisse, on peut estimer son coût à 3 % du PIB chaque année. Le résultat est aujourd’hui une productivité horaire plus élevée en France qu’en Allemagne.

Mais il faut regarder comment on glisse de la productivité à la compétitivité. La productivité, selon le mode de calcul le plus usuel, est le rapport entre la valeur ajoutée produite pendant un an et le nombre d’heures de travail. La compétitivité c’est autre chose. Un produit l’emporte-t-il sur ses concurrents par son prix ou par sa qualité ? Très souvent par la combinaison des deux. Le problème, c’est que cette compétitivité se juge invariablement selon le coût salarial unitaire, corrigé du niveau de qualité.

Le coût salarial unitaire c’est : salaire + charges divisé par la productivité pour une unité de travail. En Chine on peut avoir un coût unitaire nettement plus avantageux, même si la productivité est beaucoup plus faible mais en hausse rapide. On y est passé d’une productivité qui était de 10 % de celle des pays développés à 45 - 55 % aujourd’hui, suivant les secteurs et les branches. Les salaires sont restés de 20 à 25 % des salaires moyens dans les pays développés. Les productions chinoises sont devenues massivement compétitives. C’est vrai aussi pour l’Inde, le Vietnam, etc..

On voit que le problème de ]a compétitivité est essentiellement aujourd’hui celui de la compétitivité-coût. Se pose le problème du coût du travail, des niveaux de taux de change avec les pays qui ne sont pas dans la zone euro et la politique allemande qui a délibérément construit son avantage par rapport aux autres pays européens. Toutes les réformes faites entre 2002 et 2004 en Allemagne ont abouti en fait à une baisse des coûts pour les entreprises de 10 à 14 % suivant les secteurs.

Royaliste : Pourquoi n’en faisons-nous pas autant ?

Jacques Sapir : Le problème est que si tous les pays d’Europe se mettent à imiter l’Allemagne, c’est la catastrophe. Elle n’a pu mener cette politique que parce que les autres pays n’agissaient pas comme elle. Le vrai problème est le cadre monétaire. Il y avait avant une méthode très simple pour reconstituer sa compétitivité sans s’imposer des politiques déflationnistes : c’était la dévaluation. Mais elle est impossible dans le cadre de l’euro. Aujourd’hui, l’économie française est coincée à la fois en compétitivité hors de la zone euro, par la hausse de l’euro par rapport au dollar et au yen, mais aussi à l’intérieur de la zone.

• Royaliste : Comment réagit le gouvernement ?

Jacques Sapir : Le gouvernement a pris conscience de cette situation. Il a demandé à Louis Gallois de faire un rapport qui a dit que la cote d’alerte était atteinte et que l’on ne pouvait plus accepter la poursuite de ce mouvement de désindustrialisation. Dans ce rapport, il y a une question sous-jacente qui est posée et par moments apparaît même ouvertement : c’est celle du taux de change. Il dit à plusieurs reprises que ce problème existe à la fois hors de la zone euro et à l’intérieur.

Royaliste : Quelles sont les mesures qui ont été prises ?

Jacques Sapir : D’abord le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi, mécanisme assez complexe et absolument pas ciblé sur les PME. Il représente une baisse du coût du travail très faible, entre 2,7 et 2,9 % en fonction des entreprises. Si on voulait retrouver le niveau de 2001-2002, il faudrait une baisse de 15 à 16 %. Ce n’est pas du tout au niveau de ce qui est nécessaire. En outre, c’est d’abord une aide à l’emploi puisqu’on prend en compte la part dans la masse salariale des salaires compris entre 1 et 2,5 fois le SMIC. Il aura très certainement des effets positifs sur la trésorerie des entreprises mais la situation générale ne va pas s’améliorer.

Royaliste : Qu’en est-il de la Banque publique pour l’investissement ?

Jacques Sapir : Il y en avait déjà une avec Oséo. On a rassemblé les mécanismes d’Oséo et on en a ajouté d’autres. Cela aura un faible impact pour deux raisons. D’abord, cette banque veut aujourd’hui avoir le même taux de profit que la moyenne des banques privées : elle ne reconnaît pas les opérations qui pourraient être faites sans profit. Ensuite, le délai de retour sur investissement voulu est très court : 2 à 3 ans, parfois moins. Là encore, la BPI va représenter un ballon d’oxygène pour les entreprises qui n’en ont pas besoin parce qu’elles sont déjà rentables. Cela va permettre d’accroître cette rentabilité. Ce n’est pas totalement idiot, car ces entreprises vont se développer plus vite à l’exportation. Pour les autres, qui sont la majorité, il faudrait pouvoir engager des capitaux avec des délais de retour sur investissement très longs de 5 à 10 ans et accepter, au moins au départ, des taux de rentabilité très faibles, voire nuls. On voit Mut de suite qu’il y a là un blocage !

Royaliste : Qu’y a t-il pour l’innovation ?

Jacques Sapir : Les mesures d’incitation à l’innovation sont une constante en France : nous avons par exemple les pôles de compétitivité mais ils sont limités par les instruments qui sont utilisés : le principal est la fiscalité, qui est le moins efficace avec un taux inférieur à 1 selon l’INSEE.

Royaliste : Dernière mesure ?

Jacques Sapir : La flexibilisation du marché du travail. Ce sont des mesures qui vont se traduire essentiellement par des baisses de revenus pour les salariés et ceci sans réelle contrepartie pour les entreprises au-delà de deux ans. Va-t-on arriver à la situation allemande avec ses 8 millions de travailleurs pauvres ? On nous dit : « si ça a marché en Allemagne, ça marchera en France. » Sauf que le contexte n’est pas du tout le même. Nous pouvons observer les politiques de baisse de salaires en Italie, en Espagne, au Portugal et en Grèce : nous savons qu’elles font baisser la demande globale. Il faut donc se demander si la demande mondiale pourrait venir compenser la demande européenne. On voit que non. La croissance chinoise ralentit et la demande américaine est relativement stagnante.

Royaliste : Alors, quelles seront les conséquences ?

Jacques Sapir : Cela va accélérer le mouvement de contraction du PIB et d’ailleurs j’ai montré à plusieurs reprises que le gouvernement était fou de prévoir une croissance de 0,8 % pour 2013. Aujourd’hui, il admet que cette croissance sera de 0,1 % et le consensus des économistes place la barre plutôt vers 0,3 ou 0,4%. La différencie prévision est de 1,2. Le mouvement de contraction aura des conséquences extrêmement graves sur le déficit et sur la dette.

• Royaliste : Pour conclure ?

Jacques Sapir : La seule mesure qui serait cohérente consisterait à faire une dévaluation de 20 à 25 %. L’impact serait extrêmement positif sur l’économie française. Sauf que pour cela, il faudra sacrifier le tabou de l’union monétaire, et donc de l’euro. Nous voyons bien que, pour l’instant, le gouvernement n’y est pas résolu.

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