Parlons vrai : IDÉES aux origines de la gauche.

Les enfants de Jean-Jacques.

Par STÉPHANE DENIS journaliste, écrivain.

Mardi 10 juillet 2012 // La France

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Tricentenaire de Rousseau. Ça été long à venir mais on en parle un peu. J’ai vu célébrer le grand éducateur, l’inventeur des sentiments bio, le prophète du moi, mais pas un mot sur l’écrivain. Peut-être parce qu’il pleut, qu’on a retapé Ermenonville et son sentier du Philosophe et qu’il n’y a guère que 4 ou 5 kilomètres jusqu’à Chaalis où dorment ses lettres dans un couloir, j’ai relu le premier volume des Confessions en marchant.

Mon édition est très vieille. Elle est celle du Livre de poche classique, une collection des années soixante admirable parla qualité de l’édition, la solidité des volumes, la beauté des couvertures. J’en profite pour dire du bien du Livre de poche, avec Folio c’est ce que nous avons de meilleur. Eh bien, ce qui frappe, c’est à quel point nos socialistes sont les enfants de Jean-Jacques. Ils en ont le goût des idées générales, le tragique domestique, la certitude d’être les meilleurs des hommes et la manie de rendre la société responsable de tout. Et d’abord de leurs fautes. Par la société, Rousseau entend ceux qui l’ont couvert de bienfaits, de madame de Warens au maréchal de Luxembourg ; par la société, les socialistes français entendent les riches, catégorie qui, dans leur esprit, est à la fois vaste et mauvaise.

Naturellement mauvaise. Les riches et la droite, parce que les socialistes français ne font pas la différence. J’ajoute français parce que les socialistes des autres pays sont quand même moins sectaires.

Pour cette raison et quelques autres, je crois qu’on a tort de penser que gauche et droite ne veulent plus rien dire, que ce sont de vieilles lunes qui n’éclairent plus personne. Il y a toujours un vif sentiment d’appartenance à la gauche chez les gens de gauche, quelle que soit leur condition. Malgré le peu d’enthousiasme qu’il suscite, François Hollande en bénéficie.

On sait qu’il a fixé la richesse à 4 000 euros par mois ; c’est du Rousseau pur. Mauriac, qui préface cette édition avec volupté parler des confessions des autres, vous pensez ! précise que le véritable héritier de Rousseau en politique, c’est Robespierre. Eh bien, il y a chez Hollande quelque chose de Robespierre. Cette affectation, ces généralisations, cette sincérité publique. Cette invention du bouc émissaire. « Il n’y a qu’un ennemi, c’est la finance », c’est du Robespierre 2012.

Je n’en dirai pas autant de la droite. De son sentiment intime, veux-je dire. De la conscience qu’elle a d’elles même. Et je crois que c’est un grand avantage, la droite ne se pense pas naturellement vertueuse, elle ne désigne pas de responsables, elle accepte volontiers de reconnaître ses échecs. Un peu trop, peut-être. Elle a l’habitude des défaites. Elle ne croit pas trop à la réforme intellectuelle et morale. Tous les trente ou quarante ans, quand on l’y appelle, elle fait ce qu’il faut. Elle écrit des livres, elle nomme des commissions. Mais rien de bien sérieux. Les livres sont toujours mauvais, les commissions avortent. Quand elle se penche sur ce qui s’est passé, la droite le fait en silence. A titre individuel. Chez elle. Ça ne sort pas d’Ermenonville. Elle se méfie instinctivement des expansions du coeur, des expiations collectives. En 1940, cela ne lui a pas réussi, elle s’en souvient, et d’ailleurs sous Vichy elle n’a pas été nombreuse à participer au lessivage qu’on lui proposait. Et puis elle voit bien que discuter des valeurs, comme on dit aujourd’hui, et mettre en cause la stratégie adoptée à la présidentielle, c’est surtout pour les uns l’occasion d’exprimer leur ambition, de contrer celle des autres. Allons, le Front national n’est qu’un prétexte à régler des comptes. et se placer pour la suite. Et c’est une bêtise. Pousser la droite libérale-conservatrice à se définir par rapport au Front comme on le fait ces jours-ci, c’est faire beaucoup d’honneur au parti de Marine Le Pen si l’on songe qu’il a perdu deux élections coup sur coup et n’a d’autre horizon que d’attendre cinq ans l’occasion d’en perdre encore.

A part ça, Rousseau écrit bien. C’est à cela que je voulais en venir. Mais il est vite exaspérant parce que son style, qui est celui d’une époque, un français admirable, est gâché par son côté faux-cul. On peut lui faire les mêmes reproches qu’à Gide ou même Chateaubriand qui descendent de lui. Mais qui n’aimerait être critiqué pour être un écrivain pareil ?

28 juin 2012 - Valeurs actuelle.

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