Les défis de l’immigration.

Samedi 5 mai 2012 // La France

Drapeau de FranceLe droit de vote accorder aux étrangers. Deux conceptions de la nation s’affrontent dans les urnes. L’analyse de Malika Sorel-Sutter, membre du Haut Conseil à l’intégration.

Dossier préparé par FABRICE MADOUAS, avec MICKAËL FONTON

L’immigration zéro est un mythe qui divise et affaiblit notre pays. [...1 Nous abrogerons les lois successives sur l’immigration adoptées par la droite depuis 2002 et nous procéderons à une refonte du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Nous régulariserons les sans papiers dont le nombre a augmenté du seul fait des réformes de la droite. [... ] Notre vision de l’avenir de la France s’appuiera sur un nouveau code de la nationalité, fondé sur le respect intégral et automatique du droit du sol dès la naissance et sur un droit à la naturalisation permettant à tous les étrangers qui le souhaitent d’acquérir la nationalité française au-delà de cinq ans de résidence.

Ce programme est celui du Front de gauche dont le candidat, Jean-Luc Mélenchon, proclame que « l’immigration n’est pas un problème ». Certes, ce n’est pas celui de la gauche tout entière : François Hollande, qui veut « sécuriser l’immigration légale »,préfère évoquer des régularisations « au cas par cas sur la base de critères objectifs ». Mais qui peut garantir, s’il était élu, que son apparente modération résisterait aux revendications de l’ultra gauche, dont l’appareil associatif et militant n’a jamais cessé de réclamer des régularisations massives ?

C’est sous la pression de collectifs de sans-papiers encadrés notamment par la CGT, que Lionel Jospin régularisa plus de 80 000 immigrés clandestins en deux ans (1997-1998), malgré les réticences de son ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement. Précédemment, le PS avait régularisé 132 000 étrangers entre 1981 et 1983, puis 15 000 déboutés du droit d’asile en 1991. La gauche a donc accédé aux revendications des associations chaque fois qu’elle était en mesure de les satisfaire.

Un point, en tout cas, ne ferait l’objet d’aucune négociation entre ses deux principaux candidats, aujourd’hui rivaux, demain alliés : c’est l’octroi du droit de vote aux étrangers non communautaires. Tous les deux veulent l’accorder, « aux élections locales », à ceux qui résident légalement en France depuis cinq ans. Il est « normal » qu’ils en bénéficient « dès lors qu’ils paient des impôts locaux dans notre pays » ce qui correspondrait, selon lui, à 100 000 entrées par an (alors que Marine Le Pen veut limiter à 10000 le nombre d’étrangers admis chaque année sur le territoire français). Une politique que le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, a commencé à mettre en oeuvre, d’abord en diminuant le nombre d’entrées pour motif familial, ensuite en contrôlant l’immigration professionnelle.

Au cours de sa campagne, Nicolas Sarkozy a voulu réhabiliter un mot que les Français,habitués aux discours sur l’Europe, avaient perdu l’habitude d’entendre, le mot "frontière’ : « Aucun individu, aucune collectivité ne peut vivre sans frontières, écrit-il. Les frontières des États fixent le cadre nécessaire d’exercice de la démocratie et de la solidarité nationale. Une société sans frontières est une société sans respect. Un pays sans frontières est un pays sans identité. » Et d’exiger que l’Europe durcisse sa législation en matière d’immigration sans quoi « la France rétablirait des contrôles ciblés à ses frontières et suspendrait sa participation à la zone Schengen ».

Mais suffit-il de maîtriser ses frontières pour résoudre les problèmes liés au défaut d’intégration de nombreux étrangers en France ? Nous avons posé la question à Malika Sorel-Sutter, membre du Haut Conseil à l’intégration, auteur d’un livre de référence sur ce sujet : Immigration-Intégration, le Langage de vérité (Mille et Une Nuits). C’est sa réponse que vous pouvez lire ci-après, suivie d’extraits des courriers que vous nous avez adressés.

Une politique migratoire, est-ce seulement une politique de réduction des flux ? Diminuer les flux de manière drastique est indispensable pour que la France reprenne la maîtrise de son destin. La plupart des migrants viennent de pays pauvres, beaucoup ne parlent pas notre langue et ne partagent pas les valeurs des Français.

De quoi vivront-ils ? Des prestations sociales. La France a-t-elle les moyens de les prendre en charge ? Non. De les intégrer culturellement ? Encore moins. Beaucoup de ces personnes viennent s’y marier avec un conjoint partageant une même culture, celle du pays d’origine. Nous sommes, pour reprendre le terme employé par Emmanuel Todd dans son livre le Destin des immigrés, sur une trajectoire de ségrégation. Il ne s’agit pas d’interdire ces mariages, mais il n’est écrit dans aucune convention internationale que le regroupement doit se faire nécessairement en Europe.

Faut-il fixer des quotas, comme le font certains pays ? Il faut fixer un principe de cohérence. Maîtriser les flux migratoires, cela veut dire :

  1. Ne pas accepter plus d’étrangers que nous ne pouvons financièrement en accueillir. Au vu de l’état de ses finances, du niveau de sa dette, de ses faibles perspectives de croissance, il faut avoir la lucidité d’admettre que la France ne peut plus accueillir grand monde.
  2.  S’assurer que l’entrée de nouveaux immigrés ne va pas empêcher l’insertion de ceux déjà présents (l’insertion, c’est le simple respect des principes qui régissent le vivre-ensemble de la société d’accueil ; l’intégration, c’est un processus plus complexe, qui se joue sur le registre affectif et moral, et qui conduit, lorsqu’il réussit, à l’assimilation.

François Hollande estime qu’il est normal que les immigrés qui paient leurs impôt locaux en France puissent voter aux élections locale.

Un argument que récuse Nicolas Sarkozy, comme Marine Le Pen : « Le droit de vote ne peut être donné qu’aux citoyens français. [...1 Voter est une appartenance, l’appartenance à une nation qui a une histoire, une certaine manière de concevoir la vie commune, une unité de points de vue sur certaines valeurs essentielles », écrit Nicolas Sarkozy dans sa Lettre au peuple français. Hostile aux régularisations massives, le chef de l’État veut aussi « réduire de moitié les flux actuels d’immigration.

On ne peut pas prétendre gouverner un pays en ignorant ce principe de cohérence.

Que vous suggère le débat sur la régularisation des clandestins ? Les régularisations ont toujours provoqué des appels d’air. Il est logique que des étrangers issus de pays pauvres viennent courir leur chance en France s’ils savent qu’ils y obtiendront des papiers après quelques années de présence... Se maintenir sur le territoire français sans en avoir le droit est un délit. Les politiques ne peuvent pas s’asseoir sur les lois qu’ils ont votées en régularisant massivement des clandestins au prétexte qu’ils sont en France, puis en les naturalisant largement. Ce qui est en jeu, c’est la citoyenneté française, c’est-à-dire l’obtention du statut d’architecte d’un projet collectif ! Comment pourrait-on maintenir une cohésion nationale, quand ceux qui accèdent à la citoyenneté ne partagent ni les principes ni les valeurs du peuple français ? Cette générosité dispendieuse (les moyens affectés aux prises en charge, à la rénovation urbaine, à l’éducation prioritaire creusent les déficits) porte en elle les germes de conflits futurs.

Ceux qui ouvrent à l’affaiblissement de la citoyenneté, y compris par l’octroi du droit de vote aux étrangers, ouvrent, volontairement ou involontairement, à la mise en danger de la France.

Que voulez-vous dire ? Être citoyen, c’est participer à dessiner le projet de société de demain. C’est aussi, pour ceux qui possèdent les papiers d’identité, un titre de propriété de la maison France. Nous ne sommes plus face à un phénomène d’immigration classique, mais face à des diasporas très importantes qui transplantent leur projet de société. Nous assistons à l’implantation, non pas d’individus, mais de peuples.

Une polémique a éclaté sur la viande halai. Pensez-vous qu’elle soit subsidiaire, comme le disent certains commentateurs ? Ceux qui l’affirment, y compris dans le monde politique, n’ont rien compris ou font semblant de ne rien comprendre. Le "halai" est central dans la dégradation de l’intégration culturelle des populations de l’immigration du Sud car il ne concerne pas seulement l’abattage rituel : il s’agit d’une philosophie de vie qui consiste, au travers des concepts de pur et d’impur ; de "licite" et d’illicite" à bâtir une muraille identitaire autour d’une communauté d’appartenance qui se base sur des principes religieux et non sur les principes républicains. L’islamologue Gilles Këpel dont je partage les observations mais pas les conclusions a montré dans un livre récent (Quatre-vingt-treize, Gallimard) que le halai était devenu un des vecteurs les plus puissants de « l’affirmation identitaire ».

Il parle même de « perspective de purification » et attire l’attention sur le fait que l’enjeu du halal, au travers de ce rigorisme, est le « contrôle cultuel et politique » des musulmans par les salafistes et les Frères musulmans, qui se livrent bataille sur la terre de France considérée comme importante au vu des millions de musulmans qui y résident. La question du halal pose également celle de la dîme qui avait pourtant été abolie à la Révolution française.

L’étude de Gilles Kepel porte sur l’agglomération de Clichy-MontFermeil. Peut-on l’extrapoler à la errance entière ?

Tout ce que nous recueillons comme informations au Haut Conseil à l’intégration confirme les observations de Gilles Kepel.

Nous assistons à une montée en puissance de la mise en avant d’une identité religieuse. Chaque jour amène son lot de revendications nouvelles, que ce soit dans le monde universitaire, dans les entreprises, à l’hôpital, dans les lycées. Au lycée, il y ale phénomène de l’abaya (robe qui couvre l’intégralité du corps) qui se propage. Il nous a été signalé le cas d’ingénieurs qui ne souhaitaient pas être dirigés par une femme ; d’étudiants en classe préparatoire aux grandes écoles qui refusaient de passer un oral avec un professeur femme ou encore d’étudier d’autres philosophes qu’Averroès ; d’étudiantes à l’université, voilées et gantées, qui se regroupaient systématiquement au premier rang de l’amphi et interrompaient régulièrement les cours de sociologie pour ramener tous les débats aux méfaits de la colonisation, de salariés qui imposent à leur employeur leur prières quotidiennes.

La liste est longue et émane de l’ensemble du territoire. L’explication du refus de respecter nos règles du vivre ensemble par le niveau socio-économique est une imposture qui doit-être démasquée, car c’est elle qui permet la prolifération de comportements associaux. L’historien Daniel Lefeuvre rappelle que le flux migratoire italien de la période 1870-1940, seul un Italien sur trois a réussi à refus de respecter nos règles du vivre- s’assimiler, à faire souche. Nul n’est plus proche d’un Français qu’un Italien. Ils ont en commun l’héritage grec, l’héritage romain, l’héritage chrétien, la Renaissance...

 Comment peut-on encore laisser croire que les migrants extra-européens pourraient mieux réussir leur intégration à la communauté nationale que les Italiens ? Gilles Kepel dans son dernier livre développe clairement que nous sommes face à une religion importée et non face à une religion qui se transformerait au contact de la terre d’accueil. Il cite le phénomène des étudiants issus des Frères musulmans, « venus pour la plupart du "bled" pour fréquenter l’Université en France » ; des étudiants venus poursuivre leurs études au nord de la Méditerranée et qui « sont restés pour faire carrière, entre autres dans la gestion de l’islam ». Il évoque le marché de la viande halai comme revendication identitaire, en lien avec la venue des mères qui rejoignaient en France les pères travailleurs immigrés, et y voyaient une continuité par rapport aux usages du bled.

Vous écrivez dans votre livre, "Immigration-Intégration", que l’on a consenti des « accommodements déraisonnables ». Qu’entendez-vous par là ? Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’à chaque fois qu’une revendication est satisfaite, une autre est présentée. Les accommodements ont largement participé à la communautarisation de notre société, à figer les identités. Nous mettons en péril la laïcité en la qualifiant : "ouverte, positive, tolérante"... La laïcité a permis à la France de mettre fin aux conflits religieux. Elle a permis aux citoyens d’apprendre à se retrouver dans la sphère publique en laissant dans leur sphère privée tout ce qui pouvait les séparer, et surtout tout ce qui pouvait devenir prétexte à affrontement. Sur cette question, la ligne de partage n’est pas entre la droite et la gauche mais entre ceux qui, ayant pris la mesure du problème, veulent y résister et ceux qui, conscients des enjeux, acceptent pourtant le détricotage de l’héritage culturel et politique français.

Cet esprit munichois est, hélas, répandu dans nos institutions. Nous vivons dans le court terme. Nous repoussons des décisions difficiles à prendre car susceptibles d’engendrer des réactions hostiles. « Qui préféré la sécurité à la liberté aura tôt fait de perdre les deux », a prévenu Benjamin Franklin. Si les flux migratoires ne sont pas réduits au maximum, les Français de souche européenne risquent de devenir minoritaires sur la terre de leurs ancêtres. C’est la préservation ou non de tout un héritage culturel et politique qui se joue. Nos élites semblent l’ignorer... ou s’en désintéressent ! Qu’attendez-vous de nos élites ? Que celles qui sont encore habitées d’un esprit de cohérence s’expriment. Qu’elles n’aient pas peur ! Et qu’elles cessent de subventionner des associations qui participent à dresser les populations de l’immigration contre les Français en propageant l’accusation de racisme. Ces associations diffusent un message dangereux. Il faudrait faire un audit du financement des associations afin que l’argent du contribuable n’aille qu’à celles qui sont véritablement engagées dans le soutien scolaire et dans la diffusion des principes républicains.

Ce qui est prioritaire en matière d’immigration-intégration, c’est, outre la maîtrise des flux migratoires, la refonte du code de la nationalité. L’octroi de la nationalité doit venir couronner la réussite du processus d’intégration ayant conduit à l’assimilation.
Le problème, c’est que nos élites veulent durer. Or, pour durer, il vaut mieux esquiver les vraies questions... De ce point de vue, l’idée du président de la République de ramener à deux le nombre des mandats présidentiels est salutaire. S’il est réélu, il n’aura plus à se préoccuper de sa réélection et sera ainsi immunisé contre les médias qui manipulent l’opinion publique et les lobbies en tout genre. Il faudra alors qu’il ne pense plus qu’à une seule personne : la France !

Valeurs actuelles 19 avril 2012

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