Les colonnes de l’islam.

Jeudi 6 février 2014 // Le Monde

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Nos soldats découvrent la dimension religieuse dans le chaos centrafricain. A la kalachnikov des uns répond la machette des autres. L’islam poursuit sa conquête.

Le vendredi 6 décembre dernier, les parachutistes français de l’opération Sangaris venaient tripler les effectifs déjà présents à Bangui. « Ils seront l 600 dans les 24 heures », annonça François Hollande. « Ce sera une intervention rapide et efficace, qui durera le temps qu’il faudra. » L’urgence était d’arrêter les massacres de populations par des milices rebelles. Trois semaines plus tard, le président de la République en appelle à l’intervention des Nations unies. Cet appel est un aveu : la mission est bien plus compliquée qu’on avait voulu le croire et elle va exiger beaucoup plus d’effectifs. Bien loin des opérations de police d’autrefois, il s’agit en réalité de stabiliser et de reconstruire un pays.

Encastrée au coeur du continent, bordée au nord et à l’est par le Tchad et l’abcès purulent du Soudan et du Soudan du Sud, puis par les deux Congos au sud, la République centrafricaine (RCA) est devenue ce que le général Bruno Dary, légionnaire et grand connaisseur de l’Afrique, ancien gouverneur militaire de Paris, a qualifié (dans le Figaro du 16 décembre) de « pays en libre-service » : chacun y prenait ce qu’il voulait, là où il voulait. C’est ainsi que sont arrivées par le nord et par l’est des colonnes d’hommes en armes qui ont pris possession de régions entières. Ceux-ci se sont rassemblés sous la bannière de la "Séléka" (la "coalition") et ont progressé vers Bangui, l’agglomération capitale du pays, où se concentrent plus d’un million d’habitants, pas loin du quart de la population.

Sur place, les Centrafricains de souche ont vite compris non seulement qu’il s’agissait d’étrangers, de gens venus du nord, mais qu’ils amenaient avec eux leurs familles et une autre religion, l’islam. Plongés dans un pays animiste et chrétien, les "Séléka" allaient être rejetés. Les affrontements ethniques se doublaient d’une dimension religieuse. Certes, à Bangui, l’imam entretenait les meilleures relations avec l’archevêque de la ville, mais les autres évêques de l’intérieur du pays appelaient au secours, sachant qu’à la prise du pouvoir des uns par les armes répondrait le déchaînement des autres. À Paris, nos Missions étrangères rappelaient leurs pères blancs. « L’expérience des conflits africains récents montre que la machette a fait plus de victimes que la kalachnikov », observe le général Dary, qui était à Bangui l’an dernier.

Les Français savaient tout cela. Quand les rebelles de la Séléka se sont approchés de la capitale centrafricaine il y a un an, on aurait pu les arrêter, les désarmer et les refouler, mais on se préparait à plus urgent : il fallait bloquer les djihadistes qui menaçaient de s’emparer de Bamako et du Mali tout entier. Trois mois plus tard, profitant de ce que l’attention était retenue par les opérations françaises au Mali, les Séléka entraient dans Bangui et s’assuraient de la présidence de force pour y placer l’un des leurs. On pouvait encore les prendre au piège. Mais engagé à Gao et à Tombouctou, François Hollande ne se voyait pas dépêcher 1000 hommes de plus en RCA alors que rien n’était encore achevé au Mali.

On a donc attendu. Et quand on a dû décider de porter secours aux Centrafricains menacés de massacres, il a fallu le faire à minima pour ne pas contrarier l’opinion dans une période d’impopularité générale et sans dire que l’on plongeait dans un conflit non seulement interethnique mais aussi interreligieux (à l’exception de Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, qui, lui, ne le dissimulait pas). Comptait-on sur la solidarité active des autres Européens, ou même des Américains ? Ce serait bien en vain. Sur la force inter-africaine ? Celle-ci est fragilisée par ses propres fractures internes. Il n’y avait décidément que les Français pour agir. Mais trop peu nombreux pour une tâche d’une telle dimension dans un pays où il n’y a quasi aucune autre force de maintien de l’ordre ! D’où la mise en alerte d’unités de renfort et l’appel à l’Onu.

Mais les multiples forces coiffées de casques bleus, composées d’une mosaïque de nations qui trouvent là une source de revenus et d’entraînement, n’ont jamais su faire la guerre. Et à peine faire la paix. Quelque 80 000 hommes et femmes, militaires et policiers, stationnent déjà en Afrique sous uniforme de l’Onu, depuis le Sahara occidental jusqu’au Soudan, en passant par la Côte d’Ivoire, le Mali ou le Congo. Aucune de ces "forces de paix" n’a empêché l’expansion du djihadisme dans le Sahel ni la déstabilisation des grandes régions situées au sud. L’islam prospère aussi à l’abri du pavillon des Nations unies, quand l’Occident n’en peut plus de porter son fardeau.

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