Russie

Les chemins de la puissance.

Mardi 24 avril 2012, par Christian Wagner // Le Monde

Les chemins de la puissance Russe.

Il y a vingt ans, l’Empire soviétique, cette entité matérialiste totalitaire qui fut imposée à de nombreuses nations asservies sur un sixième des terres émergées du globe, disparaissait. De facto, la bipolarisation du monde, écartelé entre deux modèles tout à la fois antagoniques et hégémoniques, n’avait plus lieu d’être, tout au moins sur le plan des idées.

Trois causes majeures expliquent pour le moins l’effondrement soviétique : la désaffection des peuples à l’endroit de l’idéologie communiste, cette « religion » matérialiste, nouvel « opium du peuple », qui engendre la terreur, la barbarie et le goulag ; l’inadaptation totale du modèle économique soviétique à la globalisation émergente avec un complexe militaro-industriel sclérosé et sclérosant ; enfin, le refus, d’ordre identitaire, des différents peuples, cultures et religions du glacis soviétique, de continuer à se couler dans l’Homo sovieticus. On pourrait d’ailleurs à ces trois explications en ajouter une quatrième, tout aussi fondamentale, à savoir que les peuples peuvent un temps s’illusionner sur les séductions de la tyrannie, mais qu’ils finissent au bout du compte par avoir envie de secouer leurs chaînes et de retrouver une identité conforme à leur histoire, à leur culture, à leur spiritualité et à leurs libertés essentielles.

DES FONDAMENTAUX RUSSES

On entend beaucoup ici et là des jugements péremptoires et définitifs sur la Russie, la plupart du temps négatifs. C’est aller un peu vite en besogne, méconnaître des réalités beaucoup plus complexes et, surtout, n’avoir aucune idée sérieuse sur les fondamentaux russes de toujours.

D’abord, la Russie est le plus grand pays du monde, un pays géopolitiquement à cheval sur l’Europe et l’Asie. Depuis la chute de Byzance, en 1453, Moscou s’est constamment vécu comme une troisième Rome et les Russes ont toujours eu la conviction d’un destin unique ; celui d’un peuple « porteur de Dieu » selon Dostoïevski. Il y a une vision messianique russe mais de nature évidemment très différente s’il s’agit de la Russie impériale ou de l’Union soviétique. C’était, jadis, le Tsar, l’oint du Seigneur tenant, à l’égal du roi de France, son pouvoir de Dieu et devant servir de guide à la chrétienté orthodoxe à tout le moins. Et, dans la période contemporaine, la Russie soviétique s’acharnant à imposer à la terre entière l’homme nouveau soviétique.

Enfin, compte tenu de l’absence de frontières naturelles, la Russie a toujours éprouvé, au fil des âges, un sentiment constant d’insécurité. D’où ces siècles d’expansion territoriale qui ont profondément marqué la mentalité russe et dont on peut comprendre la vocation défensive. Sans oublier une « diversité » toujours difficile à maîtriser au sein de l’Empire . À peine la Russie avait-elle recouvré sa liberté en 1991 que le pays dut faire face à dix ans d’une crise profonde et multiforme qui s’est manifestée notamment par une reconfiguration territoriale douloureuse, le chaos économique et politique et le repli diplomatique.

S’il faut rendre hommage au courage indomptable de Boris Eltsine qui a réussi à achever le Moloch soviétique, force est de constater que les privatisations effectuées sous son règne - privatisations nécessaires pour parvenir vers l’économie de marché - ont constitué une véritable « thérapie de choc » ; elle a entraîné le chaos et ouvert la Russie au jeu des intérêts et des appétits les plus exacerbés, notamment chez les membres du cercle eltsinien, les fameux oligarques, profiteurs sans vergogne du démembrement de l’État. D’où la crise d’août 1998, puis, avec les réformes mises en oeuvre, en son temps, par Evgueni Primakov, et avec la politique maintenue lors des deux mandats de Vladimir Poutine, l’instauration d’un modèle de capitalisme tempéré, à l’opposé du néo-libéralisme débridé de la première transition post-communiste. Ce qui a engendré une forte croissance, propulsant la Russie au sein des économies émergentes les plus dynamiques.

UNE CRISE MULTIFORME SURMONTÉE

Pour l’heure, par contraste avec l’Europe aux prises avec la crise des dettes souveraines, et avec les États-Unis, dont les dirigeants ne savent pas trop comment juguler leur déficit abyssal, la Russie fait figure de hâvre de stabilité et de réussite relative. C’est grâce à une croissance annuelle moyenne de 7% que la Russie de Vladimir Poutine a pu rembourser ses dettes et accumuler près de 600 milliards de dollars de réserves de change (environ 390 milliards d’euros). Quant au budget de l’État, déficitaire en 2009 et 2010, après des années d’excédents insolents, il sera de nouveau à l’équilibre en 2011.

Reste que des maux endémiques russes persistent. Si le solde de la balance des paiements courants, porté par le cours du baril de brut, reste excédentaire, il se transforme, hors pétrole, en déficit équivalent à plus de 10 % du PIB ; preuve de sa dépendance à l’égard de ses ressources en hydrocarbures et en gaz.

La Russie reste donc fondamentalement un « État rentier » avec une économie peu diversifiée, faiblement productive et compétitive qui devient l’enjeu de tous ceux qui cherchent à mettre la main sur ces rentes. Enfin, des institutions juridiques faibles, un État de droit imparfait, une transparence limitée, la corruption, le clientélisme, un certain népotisme et un régime assez restrictif pour les investissements étrangers continuent de peser lourdement sur la réputation de la Russie, gigantesque réservoir de matières premières, la Russie n’en est pas moins affligée d’un secteur manufacturier atrophié et non compétitif, d’infrastructures délitées et d’une industrie de l’armement qui a perdu ses positions fortes, notamment en Inde et en Chine, ses deux premiers clients. Certes, il y ales nanotechnologies et la Silicon Valley russe à Skolkovo. Mais les dépenses de recherche et de développement n’y représentent qu’un quinzième de celles des États-unis et le quart de celles la Chine.

Enfin, si presque aucune université russe ne figure dans les classements internationaux, le pays a cependant rattrapé son retard dans l’usage d’internet. Reste que la Russie a enrayé son déclin démographique, des allocations familiales généreuses et une politique anti-avortement ayant permis le redressement des taux de fécondité (de 1,16 enfant par femme en 1999 et 1,58 en 2010).

LE RETOUR DE L’ÉGLISE ORTHODOXE

Il faut dire aussi qu’après plus de soixante-dix ans de monopole idéologique de l’athéisme, l’Église orthodoxe est de retour dans l’espace public et redonne à la Russie post-soviétique qui se cherche, un marqueur identitaire fort et des repères spirituels et moraux. Dynamitée en 1931, sous Staline, la cathédrale du Christ-Sauveur reconstruite à l’identique à Moscou, entre 1995 et 2000, est peut-être l’illustration la plus emblématique du renouveau spirituel du pays.

Qui plus est, en deux décennies, les paroisses ont été multipliées par quatre et les monastères par quarante-cinq. Le Patriarcat de Moscou peut revendiquer à ce jour 150 millions de fidèles dans plus de 6o pays, plus de 30 000 prêtres et religieux et autant de paroisses, ainsi que 800 monastères. Sans compter des centaines d’oeuvres caritatives et d’établissements religieux Ce renouveau implique, certes, un approfondissement spirituel, alors que si 75 % des Russes se disent orthodoxes, seuls 8,5 % environ seraient des pratiquants assidus. L’Église jouit dans le pays d’un niveau de confiance très important et ne cesse d’oeuvrer pour une diffusion plus large de son message dans l’armée et à l’école. Elle a obtenu en sa faveur la restitution des bâtiments confisqués par le pouvoir soviétique - un processus déjà bien commencé - et la simplification des procédures d’attribution des terrains publics. D’ores et déjà, un décret gouvernemental a introduit l’enseignement obligatoire de la religion dans toutes les écoles. Récemment, Vladimir Poutine a réaffirmé pour sa part la nécessité d’un « partenariat entre l’Eglise et l’État, basé sur un régime d’aide et de soutien mutuel ».

Quant au Patriarche Kirill de toutes les Russies, vigoureux adversaire de la sécularisation et promoteur de l’idée d’une « civilisation russe », il n’a pas hésité à plusieurs reprises à manifester son soutien à Vladimir Poutine, homme d’État, chrétien fervent et bienfaiteur de l’Église. Témoignage supplémentaire de la foi renouvelée en Russie : la présence, fin novembre, d’un million de personnes à la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, bravant des heures de froid pour vénérer une relique de la « Ceinture de la Vierge » en provenance d’un monastère du Mont Athos.

UNE RUSSIE FORTE ET RESPECTÉE

En matière de politique étrangère, quel rôle la Russie entend-t-elle jouer ? La réponse n’est pas évidente et les priorités diplomatiques pour le moins triples : relations avec l’Occident, liens avec les voisins immédiats, présence dans l’espace asiatique. Moscou qui se sent rejetée par l’Europe n’en refuse pas moins une intégration trop forte dans les organisations européennes.

Le pouvoir russe, qui a toujours vu l’avancée de l’Alliance atlantique sur le territoire des anciens satellites soviétiques comme une provocation, ne cesse de considérer l’élargissement de l’Otan comme la principale menace et de dénoncer le projet américain de bouclier anti-missile comme un danger pour sa sécurité. La Chine, pour sa part, constitue un autre défi à la puissance russe. Si Moscou affiche une complicité de façade avec l’Empire du Milieu, le gouvernement russe n’en est pas moins préoccupé par la présence chinoise en son Extrême-Orient et sa rivalité avec Pékin en Asie centrale. N’oublions pas que les 2/3 du territoire russe se trouvent en Asie. Qui plus est, le poids de l’Asie dans l’économie globalisée constitue un motif d’intérêt supplémentaire pour le Kremlin. ...

Très conscient des dangers et menaces qui pèsent sur le monde, Vladimir Poutine entend que son pays recouvre impérativement sa force et sa puissance pour survivre. Ne devait-il pas déclarer, devant la presse, le i- mars, dans sa datcha de Novo-Ogarevo : « La Russie n’est respectée et ne peut faire valoir ses intérêts que lorsque le pays est fort et se tient fermement debout ». D’où la décision de Vladimir Poutine de réarmer la Russie et l’ambitieux programme de défense sur dix ans annoncé par lui.
Il s’agirait de mettre sur la table quelque 590 milliards d’euros pour se protéger de la menace militaire que représenteraient l’Otan et les États-Unis, mais aussi tout le monde multipolaire et toutes les autres puissances qui attenteraient à ses intérêts. Car, comme l’a déclaré celui qui était toujours Premier ministre, à l’occasion de la séance annuelle de « questions-réponses » avec ses concitoyens, diffusée en direct à la télévision, le 15 décembre : « Nous aimerions être alliés aux États-Unis, mais ce que je vois aujourd’hui n’est pas une alliance, il me semble que l’Amérique ne veut pas d’alliés mais des vassaux ».

VERS UNE UNION EURASIATIQUE ?

Dans un article publié dans Rossiskaya Gazeta, Vladimir Poutine a exposé le plan de modernisation militaire lancé il y a déjà un an : construction de 400 missiles balistiques intercontinentaux d’ici 2022 ; 8 croiseurs sous-marins lance-missiles stratégiques, 20 sous-marins polyvalents, 50 navires de surface, 600 chasseurs de cinquième génération, mille hélicoptères, 2 300 chars modernes, 2000 canons autoémetteurs, 28 régiments de systèmes de missile sol-air 5400 ; de quoi voir venir et donner du travail à ses compatriotes puisque tous ces équipements devraient être produits en Russie sur la base de technologies russes. Et le président du Conseil public, auprès du ministère de la Défense, Igor Korotchenko, de déclarer : « Les États-Unis cherchent à s’approprier des ressources naturelles extérieures. La Russie doit protéger les siennes. En agissant de la sorte, Vladimir Poutine se situe dans le sillage de Pierre le Grand et d’Alexandre III ».

Autre projet : la création d’une Union eurasiatique au sein de l’espace post-soviétique, première tentative depuis l’éclatement de l’URSS de proposer un modèle d’intégration répondant à une logique économique et potentiellement attractive pour les voisins de la Russie : soit une confédération d’États capables de rivaliser avec l’Union européenne et les États-Unis. Avec un premier rendez-vous, la création, en janvier dernier, d’un espace économique commun entre la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan, liés depuis 2009 par un accord d’union douanière. Un « marché colossal de 165 millions d’habitants » qui pourrait, selon le Kremlin, devenir « un pont efficace entre l’Europe et la région Asie-Pacifique », tout en permettant à ses membres « -d’intégrer l’Europe plus rapidement et à partir d’une position bien plus forte ».

Après trois générations sacrifiées d’un régime communiste destructeur et les affres d’une certaine période eltsienne, la Russie de Vladimir Poutine n’est certes pas une démocratie à l’occidentale, mais elle a retrouvé son histoire, ses racines, son âme, et panse ses nombreuses plaies. Peut-on parler pour autant de dictature ? L’opposition, celle de cette impatiente classe moyenne urbaine - au demeurant très minoritaire, divisée et sans vision d’avenir née d’ailleurs du miracle économique des années Poutine, est-elle condamnée au Goulag ? Certes, non. L’élection de Vladimir Poutine est loin d’être pour les Russes le pire des malheurs et nous serions bien inspirés, au regard de nos propres tares, d’éviter ces anathèmes tranchants et définitifs dont nous avons le secret. Au demeurant, l’immense majorité du peuple russe soutient son nouveau « tsar », héros national propre à consoler le grand chagrin russe et à redonner confiance, puissance et fierté à cette vieille nation.

Il est vrai qu’avec l’aval de Bertold Brecht, une certaine intelligentsia occidentale est prête à se dispenser de suivre l’avis des peuples si ceux-ci « votent mal ».

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