Les États-Unis déclin ou libération ?

Jeudi 10 avril 2014 // Le Monde

Les États-Unis seraient en retrait sur la scène internationale face au renouveau de la Russie et à la montée en puissance de la Chine. C’est ce que l’on peut lire ou entendre un peu partout. Mais qu’en est-il réellement ?

L’échec des coûteuses expéditions en Afghanistan et en Irak fait oublier l’optimisme américain du début des années 90, après l’effondrement du communisme soviétique et le succès de l’opération internationale contre l’Irak. On pensait, à Washington, avoir enfin réussi à accomplir les projets de Wilson et de Roosevelt, ce « nouvel ordre international » (dixit George Bush père) placé sous une bienveillante hégémonie américaine.

Si on en est évidemment loin, on ne peut cependant oublier que les États-Unis sont toujours la première économie et la première puissance militaire au monde, dominant les sciences et techniques, les processus d’innovation et les moyens de communication de toute nature. Bref, soft power ou hard power, les Américains sont les seuls à posséder tous les attributs de la puissance moderne.

Le rapport Global Trends 2030, synthèse publiée fin 2012 par les services de renseignement américains, est très éclairant sur le consensus qui habite les élites dirigeantes américaines. Certes la pax americana dans un monde unipolaire a vécu. Mais l’Amérique reste « first among equals » (premier parmi ses pairs). Les puissances concurrentes sont divisées entre elles et n’ont pas la capacité de contester réellement son leadership. En ont-elles seulement l’envie ? Rien n’est moins sûr tant elles tirent de bénéfices de l’ordre actuel du monde, organisé selon les valeurs américaines et sous leur direction : l’histoire du développement du commerce et de l’économie chinois grâce au libéralisme mondial impulsé par les États-Unis en est un bon exemple.

L’Union européenne comptera peu dans le monde, pensent les rapporteurs. La Russie un peu plus. Mais le vrai compétiteur, c’est la Chine. D’où la nouvelle tâche que s’assignent les Américains : maintenir la stabilité régionale en Asie (et aussi au Moyen-Orient), en veillant au maintien de l’équilibre entre les uns et les autres (en particulier entre la Chine, l’Inde, le Japon).

UN REPOSITIONNEMENT STRATÉGIQUE.

Derrière ces vues très générales mais révélatrices, si on se donne la peine de lire entre les lignes, que constate-t-on ? Que, depuis les années 1970, conscients du poids écrasant du rôle qu’ils ont assumé après 1945 (reconstruction de l’économie mondiale, coût du système monétaire de Bretton Woods reposant sur le dollar, dépenses militaires de la Guerre froide, guerres nombreuses, de la Corée à l’Irak), les États-Unis se sont progressivement libérés des contraintes qu’ils s’étaient imposées à eux-mêmes dans une vision multilatérale de leur rôle international. Cette vision combinait leur intérêt bien compris et la conscience de leurs responsabilités mondiales après les catastrophes des années 30 et 40. S’ils ne reviennent pas à l’isolationnisme, ils deviennent de plus en plus unilatéraux.

Abolissant la convertibilité du dollar en or par le « choc Nixon » de 1971, les Américains se sont libérés des contraintes du système monétaire international. Contrairement aux pays de la zone euro, ils gèrent ainsi leur monnaie au mieux de leurs intérêts commerciaux et économiques. Récemment, ils se sont affranchis de leur dépendance envers le Moyen-Orient pétrolier grâce au gaz de schiste, fait géopolitique d’importance majeure. Quant aux interventions extérieures, pénibles et coûteuses, les en voilà débarrassés grâce à un nouveau système de sécurité, combinant la surveillance universelle par les écoutes et l’informatique, les attaques ciblées par drones et le soutien logistique et technologique aux alliés qui font le travail dangereux sur le terrain (Français et Britanniques en Libye il y a peu, Français au Mali et en Centrafrique actuellement...).

Pour finir, l’hypothèque qu’Israël faisait peser sur leur politique extérieure par l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) semble levée. Ce dernier vient d’échouer dans sa tentative de faire adopter par le Sénat un projet de loi renforçant les sanctions contre l’Iran qui aurait mis à mal le rapprochement entre Washington et Téhéran initié par le président Obama.

UNE NOUVELLE CARTE DU MONDE.

Le rapport Global Trends 2030 dessine ainsi la nouvelle carte du monde. L’Amérique latine, entrée dans une phase de développement accéléré malgré quelques vestiges paléolithiques comme Cuba ou le Vénézuéla, n’est plus vraiment un problème. L’Union européenne non plus : la liberté du dollar, on l’a vu, permet de limiter sa concurrence. La raison d’être de l’OTAN n’est plus d’aider l’Europe à assurer sa sécurité, mais sa tâche semble même exactement inverse (on l’a vu, du Kosovo à l’Afghanistan et à la Libye). Le projet de zone de libre-échange transatlantique, s’il voit le jour, combiné avec la NAFTA (North American Free Trade Association) déjà existante entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, confortera le leadership américain sur toute la zone.

De l’Union européenne qui, dans son état actuel, n’a pas d’autre issue réaliste que de poursuivre avec l’OTAN et d’accepter la zone de libre-échange transatlantique, les États-Unis attendent qu’elle assure la stabilité de son voisinage : Afrique du Nord, Afrique noire, confins de l’ex-URSS, Balkans. Toute tentation que pourraient avoir les Européens de s’entendre avec Moscou devant être annulée par la persistante politique d’affaiblissement de la Russie que mène Washington, du Caucase à l’Ukraine. C’est l’un des ressorts de la crise ukrainienne actuelle, et la signification de la virile interjection de Victoria Nuland, secrétaire d’État adjointe : « Fuck the E. U. ! ». Les médias européens n’ont pas osé la traduire dans toute sa verdeur. Rappelons que madame Nuland st l’épouse de Robert Kagan, inventeur de la comparaison entre l’Amérique associée à Mars et l’Europe associée à Vénus....

Restent les deux grands problèmes que sont les tensions au Moyen-Orient et la croissance de la puissance chinoise en Asie. Dans les deux cas, on assiste au retour à une politique d’équilibre digne de la grande diplomatie britannique au XIXe siècle : au Moyen-Orient, depuis l’accord nucléaire avec Téhéran, les États-Unis sont désormais en position de jouer l’Iran contre l’Arabie saoudite et réciproquement, et donc de gérer l’affrontement millénaire entre Sunnites et Chiites. Cela devrait permettre, pour un temps, de contenir les tensions au Moyen-Orient, tout en donnant un répit à Israël.

En Asie, les États-Unis vont s’efforcer de ménager un équilibre, ou, au moins, une forme de stabilité, entre la Chine, l’Inde et le Japon. C’est le sens du fameux « pivot » d’Obama vers l’Asie. Tâche difficile car la relation Washington-Pékin sera plus complexe que celle du temps de la Guerre froide entre Washington et Moscou. C’est que, sans achats de bons du Trésor américains par la Chine, le système financier des États-Unis s’écroulerait ! Mais, privée de marché américain, l’industrie chinoise entrerait en crise... En outre, 20 000 jeunes Chinois, enfants de la nomenklatura, poursuivent des études aux États-Unis...

Les vrais problèmes des USA sont ailleurs réussiront-ils à s’adapter au passage de la domination des WASP (White Anglo-Saxon Protestants), pas toujours sympathiques mais moralement et intellectuellement structurés, à des élites beaucoup plus diverses ? Et échapperont-ils à la tentation socialiste qui a contribué à porter le président Obama au pouvoir, mais qui risquerait de les pousser à l’entropie et là, pour le coup, au déclin ?. On assiste au retour à une politique d’équilibre digne de la grande diplomatie britannique au XIXe siècle.

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