Le vrai visage des frères musulmans.

Dimanche 3 mars 2013 // Le Monde

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Les Frères musulmans sont-ils des démocrates ? Bien avant la révolution, de nombreux universitaires et responsables politiques soutenaient que les Frères musulmans s’étaient réconciliés avec la démocratie. Ils partaient de l’idée que, comme ces derniers avaient participé à quasiment toutes les élections sous le régime Moubarak, ils adhéraient au principe du pouvoir du peuple.

Comme en a témoigné la première année au pouvoir des Frères, les élections n’engendrent pas en elles-mêmes la démocratie. Les valeurs démocratiques de l’inclusion sont également essentielles. Et la confrérie, qui a employé la violence contre les manifestants et utilisé les ressources de l’Etat dans son propre intérêt politique, est manifestement dépourvue de ces valeurs.

Sont-ils l’équivalent des évangéliques américains ? Non. S’il est vrai que les Frères musulmans, comme les chrétiens évangéliques américains, sont religieux, leur religiosité n’est pas la caractéristique la plus marquante de leur mouvement. Alors que les chrétiens évangéliques tout comme les catholiques pratiquants, les juifs orthodoxes et autres - se définissent principalement par leur dévotion, les Frères musulmans sont avant tout une organisation politique, une entité en quête de pouvoir qui utilise la religion comme outil de mobilisation. Il s’ensuit que la diversité politique qui caractérise la communauté évangélique, y compris son courant le plus modéré, ne peut exister chez les Frères musulmans, qui s’efforcent de faire régner l’uniformité politique.

La confrérie impose cette uniformité interne en soumettant ses nouveaux membres à un rigoureux processus d’avancement interne de cinq à huit ans, au cours duquel les participants passent par quatre échelons avant de devenir des "frères actifs" à part entière. A chaque étape, une évaluation des acquis est effectuée sur la base d’un programme standard qui privilégie l’apprentissage par cour du Coran et des enseignements de Hassan Al-Banna, le fondateur des Frères musulmans, et de Sayyid Qutb, le théoricien radical de l’organisation. Les nouvelles recrues sont également évaluées sur leur aptitude à suivre les ordres des dirigeants et font le serment d’obéir aux règles de l’organisation.

Confusion

Le Bureau de guidance de la confrérie, composé de vingt membres, se sert de ses fantassins endoctrinés pour atteindre ses visées politiques. La hiérarchie pyramidale du mouvement permet de transmettre rapidement des directives à des milliers de "familles", qui constituent des cellules locales disséminées dans tout le pays. Les "familles" exécutent les ordres, qui peuvent inclure la mise en place d’actions sociales, l’organisation de manifestations, voire la coordination de violentes attaques contre les opposants.

En canalisant des membres très dévoués via une chaîne de commandement institutionnalisée, les Frères ont réuni les conditions clés pour remporter des élections dans un pays où tout le reste de la population est profondément divisé.

C’est pour cette raison qu’ils tiennent autant à préserver leur unité interne : les dirigeants en place éludent de nombreuses questions, telles que la signification pratique de l"institution de la charia [loi islamique]", pour éviter l’apparition de désaccords. Les Frères musulmans maintiennent également l’unité interne en bannissant tous ceux qui s’opposent à leur stratégie. Ils ont écarté des jeunes qui s’opposaient à l’établissement d’un parti unique au sein de la confrérie.

Le dessein à long terme de la confrérie est certes religieux : elle appelle à l’application de la charia et à une renaissance du pays fondée sur les principes de l’islam. De fait, loin de s’apparenter à un groupe religieux comme les chrétiens évangéliques, les Frères musulmans se rapprochent davantage des bolcheviques par leur poursuite acharnée du pouvoir.

Croient-ils aux vertus du capitalisme ? Pas vraiment. Au lendemain de l’accession au pouvoir des Frères musulmans, la présence de riches hommes d’affaires dans les rangs les plus élevés de la confrérie a été perçue comme le signe qu’il s’agissait d’une organisation capitaliste qui allait privilégier les intérêts économiques du pays et donc adopter une ligne de conduite modérée. Ce prétendu a capitalisme a également donné à penser que - les Frères musulmans allaient chercher à coopérer avec l’Occident pour attirer des investissements directs de l’étranger. Mais, de même qu’une participation électorale ne rend pas forcément démocratique une organisation, le fait qu’elle soit dirigée par de riches hommes d’affaires ne la rend pas davantage capitaliste.

D’ailleurs, les Frères musulmans eux-mêmes ne se revendiquent pas comme tels. "Nous ne sommes pas [capitalistes]" ; m’a clairement affirmé, en juin 2012, Ashraf Serry, membre de l’équipe du Projet renaissance, le programme économique de la confrérie Les Frères musulmans, m’a-t-il expliqué, sont partisans de maintenir un juste milieu. Le texte du Projet renaissance est tout aussi ambigu. D’un côté, ce programme fait une large place à des idées capitalistes comme la fin des pratiques monopolistiques, la promotion des échanges extérieurs, la réduction du déficit de l’Egypte et la suppression de nombreuses réglementations administratives qui entravent l’émergence de nouvelles activités économiques. Mais il accorde aussi un rôle important à l’Etat dans la gestion de l’économie égyptienne, avec la réglementation des prix des denrées, une "stricte surveillance" des marchés et un "réexamen" des privatisations d’entreprises publiques réalisées sous le régime Moubarak. Et, bien sûr, le programme économique des Frères musulmans comporte une importante composante islamique, puisqu’il préconise la fondation d’établissements financiers islamiques publics et l’utilisation de la zakat (aumône obligatoire) et du tivaq f (biens religieux) pour lutter contre la pauvreté.

Il est difficile de dire ce qu’implique en pratique cet ensemble confus d’idées économiques, car les Frères musulmans sont assez hésitants dans leurs décisions économiques depuis leur arrivée au pouvoir. Si la confrérie semble avoir surmonté ses premières objections à la demande d’un prêt au Fonds monétaire international (les intérêts sont interdits selon de nombreuses interprétations de l’islam), il n’en a pas moins reporté à plusieurs reprises la signature. Et, si le président Morsi a tenté de mettre en place des mesures pour réduire les dépenses publiques et accroître les recettes de l’Etat - telles que la hausse des taxes sur certains produits, chaque fois il a aussitôt fait marche arrière sous la pression de membres de sa propre confrérie. En dernière analyse, la politique économique des Frères musulmans se caractérise plutôt par son indécision - du fait à la fois de leurs idées économiques contradictoires et des difficultés politiques auxquelles ils sont confrontés.

Leçon du "printemps arabe". Vont-ils garder le pouvoir ? Au lendemain de l’éviction de Moubarak, de nombreux analystes égyptiens ont pris au mot les Frères musulmans quand ils se sont engagés à ne pas briguer la majorité au Parlement, et beaucoup ont prédit qu’ils ne remporteraient que 20 à 30 % des sièges. Mais l’impressionnante série de victoires électorales de la confrérie et sa rapide mainmise sur le pouvoir exécutif ont fait émerger une nouvelle conviction : dans les urnes, les Frères musulmans ne peuvent pas perdre.

Pourtant, la leçon du "printemps arabe" est que ce qui paraît stable un jour peut s’effondrer le lendemain - en particulier si le peuple est mécontent de la situation. Les conditions qui ont déclenché le soulèvement de 2011 en Egypte n’ont fait qu’empirer ces deux dernières années. Le déclin de l’économie a exacerbé le mécontentement populaire et les vagues successives de grèves et de manifestations montrent que le pouvoir des Frères musulmans est beaucoup moins stable qu’il n’y paraît.

Il est vrai cependant que les Frères musulmans ont toutes les chances de remporter les prochaines élections parlementaires et de gouverner l’Egypte pendant encore un certain temps. Ils sont en effet extrêmement bien organisés, alors que leurs opposants sont profondément divisés : à la droite (théocratique) de la confrérie, les salafistes sont scindés en plusieurs organisations rivales et, à sa gauche, l’opposition est encore plus divisée, entre communistes, socialistes, nassériens, membres de l’ancien parti au pouvoir et quelques libéraux. Le plus dangereux, c’est que la rapide ascension des Frères musulmans leur a donné les pleins pouvoirs pour forger les nouvelles institutions politiques et qu’il est probable qu’ils les concevront de manière à perpétuer leur règne.

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