Le sociologue qui fait turbuler le système.

Jeudi 20 novembre 2014 // La France


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Ayant beaucoup repris Péguy ces temps-ci, je me trouve puissamment armé contre les défauts du sociologisme qui était une de ses bêtes noires. Certes, je n’ignore pas qu’il peut y avoir des sociologues péguystes qui ont appris à son contact la liberté, souveraine de l’esprit et la primauté de l’humanité vivante. Mais l’abus de certaines expertises pourrait ranimer sa sainte colère contre ceux qu’il appelait les « savants sociomathématiciens thérapeutes ». Je n’ai pas ce sentiment en lisant l’essai dont tout le monde parle aujourd’hui, y compris les lecteurs qu’il aurait dû révulser.

Même le Premier ministre a fait implicitement mention du travail de Christophe Guilluy au cours de sa récente déclaration de politique générale à l’Assemblée nationale en évoquant « les abandonnés de la République... qui essayent comme ils peuvent de trouver la protection que nous ne savons plus leur offrir »... Libération, qui se prépare à un sévère recyclage, a consacré cinq pages à cet essai provocateur à souhait pour le conformisme bobo et la bien-pensance satisfaite. C’est sans doute pour contrer des thèses dévastatrices, en invoquant les répliques des vrais « sachants ». Laurent Joffrin et ses journalistes n’en montrent pas moins à quel point Guilluy a fait mouche et comment il est devenu d’ores et déjà l’interlocuteur inévitable.

Alain Juppé semble avoir un train de retard, si l’on en croit ses dernières déclarations à propos de sa candidature présidentielle. Se prévalant en somme de la mondialisation heureuse, il oublie purement et simplement qu’elle ne concerne, pour notre pays, que les métropoles urbaines, laissant à la traîne la plus grande partie de notre territoire : « On a en effet oublié que la recomposition économique des grandes villes a entraîné une recomposition sociale de tous les territoires. Ainsi la question sociale n’est pas circonscrite de l’autre côté du périph mais de l’autre côté des métropoles, dans les espaces ruraux, les petites villes, les villes moyennes, dans certains espaces périurbains qui rassemblent aujourd’hui près de 80 % des classes populaires. Cette « France périphérique », invisible et oubliée, est celle où vit désormais la majorité de la population C’est sur ces territoires, par le bas, que la contre-société se structure en rompant peu à peu avec les représentations politiques et culturelles de la France d’hier. » L’essentiel est dit, dont il est extrêmement difficile de contester la pertinence, sauf à en dénoncer les sous-entendus idéologiques.

On reproche à Christophe Guilluy de légitimer le discours identitaire de l’extrême droite à propos du racisme anti-Blanc, de la peur de ne plus être majoritaire chez soi et de la stigmatisation de ce que Jean-Pierre Chevènement appelle les élites mondialisées. Plus méthodologiquement, on met en cause des catégories d’analyse qui privilégient les oppositions culturelles par rapport aux inégalités du système économique. Ce qui, au demeurant, est inexact, car Guilluy les met en relation directe. Mais sur le fond, il est incontestable que « la France périphérique » met en jeu une problématisation qui prend à revers les certitudes les mieux établies des politologues et des sociologues, à une nuance près. Lorsque Terra Nova faisait son deuil de l’ancrage de la gauche dans la classe ouvrière en redéfinissant de nouvelles cibles électorales (les jeunes, les femmes et les populations immigrées), ce laboratoire d’idées rejoignait certains constats de l’iconoclaste, singulièrement celui qui concerne le désamour ouvrier pour la gauche nouvelle. Mais en même temps, il est aussi démenti par la réalité révélée par Guilluy. La jeunesse a tourné le dos au Parti socialiste. J’avais, ces jours-ci, l’écho d’une fédération dont l’ancrage régional est historique et qui s’acharne à retenir les jeunes gens à rejoindre le Front national. Par ailleurs, Terra Nova ne s’est pas aperçue de l’attachement des populations immigrées à des valeurs dites traditionnelles qui ne recoupent pas du tout les réformes sociétales du quinquennat de François Hollande. Il est vrai qu’on découvre ici des données culturelles soigneusement ignorées par des préjugés idéologiques qui se confondent avec des préjugés méthodologiques.

Autre différence marquante : l’insistance sur la notion d’antochtonie, particulièrement honnie par les partisans d’une « société ouverte », accueillante au multiculturalisme et à l’ouverture de toutes les frontières. Tout d’abord il y a mensonge du côté des plus favorisés, stigmatisant les plus modestes « Les quartiers
boboïsés des grandes métropoles fonctionnent eux aussi sur un fort capital d’autochtonie, presque communautaire. A l’heure où les classes populaires sont régulièrement sermonnées pour leur populisme, leur racisme, voire leur communautarisme, il apparaît que les couches supérieures (des riches aux bobos) pratiquent de plus en plus une forme de communautarisme qu’elle refuse aux plus modeste. Par ailleurs, il n’est pas vrai que ces populations stigmatisées aient refusé le
jeu de la mondialisation et même du multiculturalisme. Ce sont elles qui ont le plus pratiqué l’échange et subit les conséquences des adaptations structurelles « Elles en ont tiré un bilan calme et rationnel. La résurgence du « village » apparaît comme une réponse concrète des catégories modestes à l’insécurité sociale et culturelle. »

On saisit ainsi la portée du séisme culturel qu’induit l’émergence de la France périphérique, qui concerne les catégories populaires d’origine française et d’immigration ancienne. Ce sont elles, il est vrai qui alimentent le vote Front national. L’objection selon laquelle il y a paradoxe à exprimer un vote anti-immigrés là où il n’y a pas d’immigrés ne tient pas parce que précisément ces populations ont été chassées à la fois des banlieues ethnicisées et des métropoles mondialisées et gentrifiées. A ignorer cette France là, le Parti socialiste et la droite s’exposent à de singulières déconvenues parce que leurs ancrages électoraux sont de plus en plus minoritaires ou vieillissants. Et puis, à force de reprendre sans cesse les mêmes clichés idéologiques ils s’exposent à ignorer de plus en plus le monde tel qu’il est et tel qu’il évolue. Certains critères de la modernité deviennent obsolètes : « A l’échelle de la planète, une mobilité égalitaire, la fameuse « mobilité pour tous » serait une catastrophe écologique comme le rappelle Jean-Claude Michéa, si l’on transformait l’homme en « être attalien (du nom de Jacques Attali), qui se vante de consumer sa vie entre deux aéroports avec pour seule patrie un ordinateur portable », l’impact écologique serait irréversible.

« Autre donnée : le changement de nature de l’immigration qui concerne de plus en plus des cadres qualifiés plutôt que de pauvres gens démunis... Oui, Christophe Guilluy a déposé au coeur du débat contemporain une véritable bombe aux effets déflagrateurs. Elle impose à tous une réflexion à frais nouveaux, car à partir des constats révélés, des questions gravissimes sont posées auxquelles il faudra donner très vite des réponses adaptées qui réclameront courage et imagination.

Christophe Guilluy

La France Périphérique- Comment on sacrifie les classes populaire (Flammarion prix 18 €)

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