Mediapart

Le régime Syrien.

Mardi 11 septembre 2012 // Le Monde

Le régime de Bachar El-Assad paraît désormais résister autour de son noyau dur : le clan Assad, l’appareil militaro-sécuritaire alaouite et ses milices. Aussi spectaculaires soient-elles, les récentes défections ne concernent que la communauté sunnite au sein de l’élite politique et militaire. De plus, le pouvoir met en avant ses capacités de nuisance, à l’intérieur de ses frontières en jouant la carte de la partition territoriale et communautaire ; à l’extérieur en tentant de déstabiliser le Liban et en brandissant la menace d’armes chimiques et le danger jihadiste à l’attention de l’Occident et d’Israël. Cette politique de la terre brûlée pourrait s’accentuer à mesure que le clan Assad perd du terrain. Mais ces capacités de déstabilisation sont bien moindres qu’il ne le laisse entendre alors qu’en face, la société syrienne continue de s’organiser et de se réapproprier son pays.

J.-P. Filiu
J.-P. Filiu -
Professeur à Sciences-Po (Paris) et familier de la Syrie depuis plus de trente ans (son premier séjour remonte à 1980), Jean-Pierre Filiu revient sur la nature du régime Assad, l’aveuglement persistant de la communauté internationale qui considère le système Assad comme un Etat et non « une mafia identifiée à un clan et un homme », et la nouvelle construction nationale produite par le processus révolutionnaire.

Le Liban avait jusqu’à présent assez bien résisté à la crise syrienne en dépit de sa grande vulnérabilité. Faut-il y voir un effet de la révolution syrienne ou bien une instrumentalisation du régime syrien qui exercerait ses capacités de nuisance ?

L’élément le plus important est que, durant dix-huit mois, les niveaux hallucinants de violence atteints en Syrie n’ont pratiquement pas eu de conséquences sur le Liban voisin. Beaucoup d’observateurs s’attendaient à ce que le Nord-Liban devienne une plaque tournante du soutien à la révolution syrienne, du fait de l’engagement historique des militants du sunnisme local conte le régime Assad. Or il n’en a rien été, car c’est de la frontière turque qu’est venu l’essentiel de l’appui extérieur à l’insurrection.
De même, le Hezbollah, tout en apportant un soutien inconditionnel à Bachar El-Assad, et en contribuant au moins au début à la répression de la contestation en Syrie, s’est bien gardé d’« importer » ce différend au Liban même.

Les incitations du régime syrien à un « réchauffement » du front libanais avec Israël, dans le même esprit que les provocations de ce régime sur le Golan en mai et juin 2011, n’ont pas été suivies d’effet, malgré la volonté de Bachar de soulager ainsi la pression intérieure. Il est évident que le régime syrien, s’il le pouvait, déstabiliserait une fois de plus le Liban en plongeant le pays dans la violence. Il n’est pas certain qu’il en soit encore capable, même si ses agents ont encore une considérable capacité de nuisance au Liban.

Le fait que les auteurs de la répression appartiennent en grande partie à la communauté alaouite a ravivé le ressentiment de la majorité sunnite à son encontre. Dans le même temps, à la différence des années 1980, cette ligne de clivage sunnite/alaouite n’est-elle pas dépassée par le clivage sunnite/chiite, renforcé par les dynamiques régionales, notamment le soutien de l’Iran et de son allié le Hezbollah ?

Dessin d'Ali Ferzat, caricaturiste syrien.
Dessin d’Ali Ferzat, caricaturiste syrien

Mon premier séjour en Syrie remonte à 1980, lorsque des commandos jihadistes à Alep combattaient un régime explicitement condamné comme « hérétique », car alaouite. Dans le cadre de ma recherche en cours, je viens de consulter une cinquantaine d’enregistrements très récents de constitution d’unités rebelles (il en apparaît une par jour !). Elles s’engagent toutes à défendre l’honneur de la nation et l’intégrité de ses habitants contre un régime « criminel ». Même si ces proclamations sont saturées de références islamiques, elles ne sont pas d’ordre confessionnel. L’Armée syrienne libre (ASL), comme son nom l’indique, veut libérer le pays d’un régime rejeté comme étranger et soutenu par l’étranger, la Russie et l’Iran.

La menace jihadiste semble surévaluée. Mais les puissances occidentales, en refusant de soutenir militairement les révolutionnaires, favorisent une radicalisation puisque les sources de financement et de soutien émanent du Golfe et en particulier d’acteurs privés voire de réseaux salafistes. Quelle peut être à terme l’influence de ces groupes salafistes ?

Il faut bien distinguer les salafistes, tenants d’un ordre moral volontiers agressif, mais agissant dans le cadre syrien, des jihadistes, pour qui la Syrie n’est qu’une « terre de jihad » parmi d’autres. Avec toutes les précautions d’usage pour ce type d’estimation, l’insurrection armée compte aujourd’hui 40 000 partisans pour quelque 200 000 combattants actifs dans les rangs gouvernementaux, qui jouissent en outre d’une puissance de feu incomparable.

La très grande majorité des groupes insurgés se réclame de l’ASL, même s’ils ne sont pas tous intégrés à une chaîne de commandement claire. La plupart des groupes autonomes sont présentés comme « salafistes », tel celui des « Hommes libres de Cham », dans la province d’Idlib, mais ils arborent le drapeau national. Il reste les jihadistes, qui seraient de l’ordre d’un millier, avec une forte composante « irakienne », soit des Syriens ayant combattu en Irak entre 2003 et 2008 (avec le soutien alors des « services » syriens, d’où les probabilités actuelles d’infiltration réciproque), soit des anciens guérilleros irakiens.

Aucune puissance n’assiste l’ASL en tant que telle, ce qui affaiblit la cohérence opérationnelle et politique de la rébellion. C’est un processus inverse qui est à l’œuvre, avec des groupes locaux qui émergent et se fédèrent progressivement de « katiba » (bataillon) en « liwa » (brigade). Cette armée, en se constituant par le bas, redécouvre la « guérilla » au sens où cette « petite guerre » est née, comme concept, dans la résistance espagnole, à l’invasion napoléonienne de 1808. Chaque groupe s’arme sur place (par coup de main ou achat à des officiers corrompus), ou bien dispose de ses relais à l’étranger. A cet égard, l’abstention occidentale représente un avantage déterminant pour les groupes salafistes et jihadistes.

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