Mediapart

Le portefeuille à gauche et la télévision à droite.

Par Antoine Perraud

Dimanche 16 septembre 2012 // La France

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Drapeau de FranceNous y voici. Le ministre du budget, Jérôme Cahuzac, envisage le rétablissement de la publicité après 20 h sur les chaînes du service public, en ce 23 août 2012, 73e anniversaire du pacte germano-soviétique...

La cause se plaide. Histoire de ne pas augmenter la redevance, Nicolas Sarkozy et ses exécutants avaient prévu (loi sur l’audiovisuel du 5 mars 2009) de financer, en taxant les opérateurs de télécommunication, le manque à gagner induit par la suppression des recettes publicitaires de France Télévisions. Or cette dîme de 0,9 % sur le chiffre d’affaires des fournisseurs d’accès à Internet et à la téléphonie mobile rapporte beaucoup moins que prévu (au mieux 250 millions au lieu des 380 millions d’euros escomptés chaque année). Surtout, la Cour de justice de l’Union européenne doit rendre un arrêt dans quelques mois sur cette contribution, que contestent les trusts concernés aussi bien que la Commission de Bruxelles. Une censure de la loi française obligerait Bercy à rembourser quelque 950 millions d’euros déjà ponctionnés sur des géants industriels indûment imposés, tout en dégageant au moins 250 millions annuels pour continuer de financer l’absence de publicité sur les écrans. D’un point de vue comptable, « there is no alternative », comme aimait à dire Mrs Thatcher.

L’idéal doit-il s’effacer devant la calculette ? La culture est-elle la victime naturelle de la crise ? Les instruments de communication sociale seront-ils sacrifiés sur l’autel des restrictions budgétaires ? La gauche cédera-t-elle à son tropisme hélas calamiteux concernant l’audiovisuel ?

Les socialistes français ont une épine dans le flanc, qui prend la forme d’un très étrange paradoxe national : la droite réputée conservatrice fit davantage et mieux que les forces dites du mouvement pour qu’existât une télévision apte à élever un tantinet les citoyens. Il y eut une alliance objective gaullo-communiste au début de la Ve République, analysée par le réalisateur Marcel Bluwal (né en 1925 et auquel on doit notamment le prodigieux Dom Juan ou le festin de pierre en 1965) : le pouvoir verrouilla l’information mais laissa les programmes aux mains de créateurs à la sensibilité progressiste. D’où la seule œuvre digne de ce nom, sur les étranges lucarnes, au sujet de la Commune de Paris : Le Destin de Rossel (1966, avec Sami Frey), dramatique écrite par le gaulliste Albert Ollivier et filmée par le communisant Jean Prat.

En libérant l’information – qui en avait furieusement besoin –, la gauche au pouvoir, à partir de 1981, s’affranchit du deuxième impératif contenu dans le fameux triptyque de feu l’Ortf : informer, éduquer, distraire. La folle distraction culmina, en 1985, avec la création de la première chaîne française généraliste commerciale privée gratuite, La Cinq, confiée à Silvio Berlusconi (et accessoirement à sa caution française Jérôme Seydoux). Pour se repentir d’un tel péché, François Mitterrand, en bon ancien élève des pères, porta sur les fonts baptismaux Arte, délicieux ghetto culturel européen.

De son côté, la droite privatisa TF1 en 1987. Mais le ministre François Léotard, en bon ancien apprenti bénédictin à La Pierre-qui-Vire, pour expier cette catastrophe, favorisa ce qui demeure l’ultime tentative à grande échelle d’irriguer la télévision publique de programmes culturels à des heures décentes : l’extraordinaire action d’Yves Jaigu à FR3 (création du magazine Océaniques, diffusion du Soulier de satin de Claudel à 20h30, etc.). Du lourd, du messianique, du sincèrement volontariste, qui, en pleine première cohabitation (1986-1988), ont renvoyé à bien peu de chose le saupoudrage à paillettes jack-langien.

Bien sûr que Nicolas Sarkozy, inculte patenté longtemps revendiqué, n’était pas le meilleur garant d’une Reconquista culturelle de la télévision de service public. La suppression de la publicité nocturne n’a pas amélioré la qualité – et n’a guère freiné la médiocrité – des soirées proposées par France Télévisions. Mais cette suppression demeure la condition nécessaire, sinon suffisante, pour que se mette en place une authentique politique de l’offre. Les apprentis sorciers pavloviens d’une politique de la demande – celle qui nous humilie en nous bombardant de chewing-gum pour les yeux – sont toujours aux manettes, l’œil prédateur rivé sur les chiffres, les courbes, les diagrammes et le tiroir-caisse.

La gauche, en dépit de la crise ou plutôt grâce à la crise, saura-t-elle se servir de la télévision comme d’une ressource et d’un ressort, plutôt que de la traiter en fardeau lourd de dépenses incompressibles ? La gauche sera-t-elle capable d’échanger son baril de Cahuzac contre deux barils de Malraux ? La gauche cessera-t-elle de faire de son pire ?...

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