Le poids incontestable de la faute allemande en 1914.

Dimanche 23 février 2014 // L’Histoire


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L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche à Sarajevo,le 28 juin 1914, donna au gouvernement impérial allemand le prétexte qu’il attendait pour orchestrer un imblroglio diplomatique de plusieurs semaines. Le calcul politique était le suivant : si l’Autriche-Hongrie attaquait la Serbie à la suite de l’assassinat de l’héritier du trône, la Russie, monterait au créneau et mobiliserait ses forces armées, donnant à L’Allemagne un motif pour proclamer à son tour la mobilisation générale. Tout au long du mois de juillet 1914, la diplomatie allemande et la propagande gouvernementale se sont ainsi employées sans relâche à dissimuler leurs véritables intentions pour rejeter sur la Russie la responsabilité de la guerre. Toutes les tentatives des pays de l’Entente [France, Royaume-Uni et Russie] visant à désamorcer le conflit ont été soit rejetées, soit déjouées par des manoeuvres dilatoires, y compris la proposition du tsar de faire appel au tribunal d’arbitrage de La Haye.

Les travaux de Fritz Fischer [1908-1999] prouvent que l’Allemagne avait des projets de guerre concrets, des objectifs militaires clairement définis et la volonté d’ouvrir les hostilités bien avant .1914. Cette dynamique est résumée dans le titre même d’un célèbre ouvrage de l’historien, Griffnach der Wéltmacht [littéralement "la quête du pouvoir mondial", paru en français sous le titre Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale, éd. Trévise,1970]. Pour Fritz Fischer, si le gouvernement allemand ne porte pas seul la responsabilité de la Première Guerre mondiale, il n’en est pas moins le principal fautif. Cela a valu à Fischer les foudres des historiens conservateurs allemands, qui lui ont opposé la thèse rebattue selon laquelle tous les grands Etats-nations d’Europe porteraient une part égale de responsabilité dans l’éclatement de la guerre, les gouvernements ayant "dérapé" vers un conflit mondial contre leur gré.

Civilisation guerrière. Un demi-siècle s’est écoulé depuis la "controverse Fischer". On pourrait croire que la thèse de Fischer, selon laquelle "l’Allemagne n’a pas dérapé", s’est imposée, en Allemagne et ailleurs. En cette année où nous célébrons Le centenaire de la Grande Guerre, nous sommes en droit de nous demander s’il en va effectivement ainsi. En effet, on observe à l’heure actuelle une recrudescence d’idées que l’on pensait enterrées depuis longtemps.

Les travaux de l’historien Christopher Clark n’y sont sans doute pas étrangers. Cet Australien domicilié en Grande-Bretagne avait déjà publié, voilà plusieurs années, une histoire de la Prusse dans laquelle on ne trouvait nulle trace du militarisme prussien. Son dernier ouvrage en date s’intitule Les Somnambules. Eté 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre [Flammarion, 2013]. Il est la preuve alarmante que la thèse du « dérapage » ; que nous pensions reléguée aux oubliettes, resurgit pour embrumer à nouveau les esprits.

La seule façon de répondre vraiment à la "question de la faute" est de nous projeter une nouvelle fois cent ans en arrière et de nous interroger : à quoi ressemblait le monde à l’été 1914, lorsque la Première Guerre mondiale a éclaté ? Et à quoi ressemblait l’Empire ?

D’un bout à l’autre de l’Europe, et pas seulement dans l’Allemagne prussienne, un phénomène politique et social d’un genre nouveau s’était fait jour depuis les années 1870 : le militarisme. Ce phénomène n’a cessé de prendre de l’ampleur dans les décennies qui ont suivi. Au yeux du monde entier, le militarisme germano-prussien passait alors pour être le prototype de la civilisation guerrière. Dans cette conception du monde, la guerre était considérée comme un instrument politique naturel et légitime.

Parallèlement, le monde d’avant 1914 était caractérisé par un impérialisme qui rayonnait à partir des nations européennes pour s’étendre à toutes les régions du globe. Les ambitions coloniales découlaient de même d’intérêts économiques et politico-militaires. Depuis 1890 et le début du règne de l’empereur Guillaume II, les milieux nationalistes réclamaient que l’Allemagne - alors en plein essor économique et démographique - s’adjuge une "place au soleil". Les ambitions de l’Empire de devenir à son tour une puissance mondiale et ses manoeuvres à l’échelle internationale - en Orient, en Asie de l’Est, en Afrique et en Europe centrale - pouvaient difficilement ne pas déboucher sur des conflits armés avec d’autres puissances déjà établies.

"Un coup du sort"

En se focalisant sur les phénomènes du militarisme et de l’impérialisme, on ignore toutefois le fait que le monde était plus complexe et qu’il n’excluait pas des options autres qu’une guerre prétendument inévitable. Pour commencer, il convient de prendre en considération les longues années de paix dont l’Europe venait de faire l’expérience. Sur le plan économique également, les pays d’Europe étaient étroitement liés les uns aux autres. L’univers de la finance, déjà fortement interconnecté à l’échelle internationale, avait jusque-là un effet pacificateur, puisque ses transactions lucratives n’étaient possibles qu’en temps de paix. Qui plus est, la correspondance était intense et les échanges culturels de plus en plus nombreux entre les nations. Autant d’arguments qui conduisaient les pacifistes de l’époque à espérer que la politique, l’économie et le droit international puissent garantir la paix.

L’armée allemande, quant à elle, était animée par l’idée qu’un monde sans guerre n’était ni réaliste ni souhaitable. Elle espérait également qu’une guerre courte et victorieuse lui apporterait un surcroît de légitimité. Un conflit, espérait-elle, renforcerait le pouvoir militaire. Reconnaître que l’on ne pouvait plus jeter un pays dans la guerre en lui promettant la victoire serait revenu à dire que l’armée, qui se définissait alors comme la clé de voûte de l’Etat allemand, n’avait en fin de compte plus de raison d’être. Le grand crime des chefs de l’armée allemande est donc d’avoir vanté la guerre en dépit de ce qu’ils savaient sur la vraie nature du conflit à venir, de s’être cramponnés à l’illusion d’une guerre courte et d’avoir poussé le Kaiser et le gouvernement à partir en guerre.

La métaphysique de la guerre de l’époque était en quelque sorte le socle sur lequel pouvait s’appuyer la manipulation situationnelle de l’opinion, par exemple en lui faisant croire que la guerre était "la mère de toutes choses" un phénomène naturel qui éclaterait comme un volcan ou - pour adopter le point de vue du darwinisme social - l’expression de la lutte éternelle des peuples pour leur "existence". Ou encore,tout simplement, un "coup du sort" frappant l’humanité. De telles idées, à la fois héroïques et fatalistes, n’ont pas été seulement serinées à tout bout de champ par l’Empire, mais aussi plus tard par les généraux de la Wehrmacht sous le régime nazi. Dans ce brouillard métaphysique évoquant des événements prétendument fatidiques, les partisans de la guerre pouvaient passer sous silence les vraies questions, éminemment politiques - celle des raisons d’une guerre prédéterminée, par exemple, ou celle de la responsabilité. Comment pouvait-il y avoir des coupables puisqu’il s’agissait d’un phénomène naturel voulu par Dieu ?

Sourde oreille

Après le conflit, l’Allemagne a repris à son compte la formule du libéral Britannique David Lloyd George, fervent partisan de la paix avait la guerre, devenu Premier ministre pendant le onflit. En décembre 1920, celui-ci avait déclaré que les hommes d’Etat "[avaient en réalité] dérapé, ou plutôt chaviré, trébuché [dans la guerre]". En d’autres termes : aucune des parties impliquées n’avait véritablement voulu le conflit ni ne l’avait délibérément provoqué ; la gestion internationale de la crise avait échoué en juillet 1914 ; dès lors, il devenait difficile d’identifier les coupables et les innocents. Le parallèle avec la thèse du "somnambulisme" de Christopher Clark saute aux yeux.

A l’époque déjà, c’était évidemment du petit-lait pour les milieux nationalistes allemands, qui à partir de 1914, et a fortiori après 1918, n’ont eu de cesse - avec le soutien du régime de Weimar - de clamer l’innocence de l’Allemagne et de dénoncer le traité de paix de Versailles, notamment du fait de son article 231, qui imputait à l’Allemagne la responsabilité de la guerre.

Or le principal enseignement que l’on peut tirer de l’étude des sources est que le gouvernement impérial n’a jamais montré le moindre désir d’éviter la guerre pendant la crise de juillet 1914. Pas plus que celui d’apaiser les tensions. Le gouvernement allemand a fait la sourde oreille face aux ultimes efforts pour sauver la paix, quand il ne les a pas déjoués, voire combattus. Le chancelier du Reich, Theobald von Bethmann Hollwég, tout comme le chef d’état-major de l’armée, Helmuth von Moltke, ont cherché des moyens de provoquer le conflit, sachant pertinemment que l’industrie militaire allemande était à cette époque la plus puissante.

La "structure de domination" de l’Empire, la vogue du militarisme et l’alliance des élites au pouvoir ont ainsi créé les conditions nécessaires pour que des responsables politiques et des chefs de l’armée inconscients osent imposer leur désir de guerre - dans le but de hisser l’Empire, par la force, au rang de puissance mondiale. Leur grand crime à l’égard des millions de personnes qu’ils ont jetées dans la fournaise est d’avoir vu ce qui se dessinait à l’horizon et de n’avoir rien fait pour l’empêcher.

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