Le plus dur commence pour l’Afrique du Sud.

Mardi 28 janvier 2014, par Jean Paul Tedga // L’Afrique

Le record de Mandela sera difficile à battre. Pour ses funérailles organisées au stade de Soweto, mardi 10 décembre, on a compté près d’une centaine de chefs d’Etat et de gouvernement (91 exactement), venus du monde entier. De l’Américain Barack Obama flanqué de trois de ses prédécesseurs, Bill Clinton, Jimmy Carter et George W. Bush, au Cubain, Raul Castro. L’adieu à Madiba a fait le plein de tous les grands de la terre. Même les obsèques du très populaire pape polonais, Jean Paul II, en avril 2005, n’avaient pas mobilisé autant de têtes de l’exécutif, ni celles de la princesse Diana ou du président tchèque, Vaclav Havel. Lors de son investiture comme premier président de l’Afrique du Sud post-apartheid, le 10 mai 1994, Nelson Mandela n’avait réuni qu’une cinquantaine de chefs d’Etat et de gouvernement. En doublant, quasiment, cette performance, on note que sa popularité augmentait à mesure qu’il prenait de l’âge.

Ses funérailles ont permis de rapprocher des personnes qui ne se parlaient plus. En France, François Hollande et Nicolas Sarkozy qui ne s’apprécient pas beaucoup, ont rendu hommage à Madiba, assis côte à côte dans le stade de Soweto, comme deux vieux complices. Pour la première fois, depuis qu’il est installé à la Maison Blanche, Barack Obama, a salué Raul Castro, le petit-frère du lider maximo, l’ennemi juré de l’Amérique. Il a aussi pu faire la bise à Dilma Rousseff, la présidente du Brésil, qui avait demandé au protocole sud-africain, de tout faire pour lui trouver une place loin du président des Etats-Unis. Manque de pot pour elle, celui qui écoute son téléphone portable, 24 sur 24, s’est avancé vers elle et lui a fait la bise. L’incident diplomatique a été évité. En l’honneur de Nelson Mandela.

On a pu, aussi, admirer la complicité qui existerait entre Winnie Mandela, la Mère de la Nation, et Graça Machel, l’épouse qui a partagé la vie du Grand Homme jusqu’à son dernier soupir. Les deux grandes dames de noir vêtues, affichaient la même sérénité, faisant montre de la même dignité. On a été impressionné qu’elles s’embrassent, puis, se donnent la bise sur la bouche, comme s’il n’y avait pas une déchirante histoire entre elles. L’esprit de partage et de réconciliation de Madiba, a-t-il pris le dessus sur le reste ?

Mandela a vécu, avant tout, pour les autres : 27 ans de prison dans des conditions de cruauté exceptionnelle qui tranchaient avec sa propre intransigeance. Une jeune et belle femme délaissée, Winnie, qui n’avait pas profité de son époux, et qui, devant toute la terre entière, devait se montrer digne d’être la femme du célèbre prisonnier. Pour tout dire, Winnie a autant souffert que Nelson. Je comprends, parfaitement, sa colère contre son ex-mari qui, après avoir tant enduré, n’a pas obtenu pour son peuple la contrepartie. souhaitable. Je cite la Mère de la Nation Arc-en-Ciel : « Pour ma famille, le nom de Mandela est un poids qui pèse sur nos épaules. Vous devez tous comprendre que Mandela n’a pas été le seul homme qui a souffert. Il y en a eu beaucoup d’autres, des centaines, qui ont macéré en prison et sont morts. Notre combat comptait beaucoup de héros, restés anonymes et méconnus, et il y en avait d’autres, aussi, dans le leadership, comme le malheureux Steve Biko, mort tabassé, dans une atroce solitude. Quand Mandela est entré en prison, c’était un jeune révolutionnaire fougueux. Regardez l’homme qui est sorti. Mandela nous a laissé tomber. Il a accepté un mauvais accord pour les Noirs. Économiquement, nous sommes toujours exclus.

L’économie reste très blanche. Il y a bien entendu quelques Noirs alibis, mais tant de ceux qui ont donné leur vie pour ce combat sont morts sans en avoir touché les dividendes. Je ne peux pas lui pardonner d’avoir reçu le Nobel (en 1993) avec son geôlier, Frederik De Klerk. Ils y sont allés la main dans la main.

Vous pensez que De Klerk l’a libéré par pure bonté d’âme ? Non. Il n’avait pas le choix. C’était dans l’air du temps, le monde avait changé, et notre lutte n’était pas un feu de paille. C’était une lutte meurtrière, pour dire le moins, et nous avions tonné des fleuves`de sang. Je l’avais maintenue vivante avec tous les moyens dont je disposais. Regardez cette farce que constitue la `Commission Vérité et 1a Réconciliation’. Il n’aurait jamais dû accepter.

Qu’est-il sorti de bon de la vérité ? En quoi aide-t-elle qui que ce soit à savoir où et comment leurs proches ont été tués ou enterrés ? Quand l’archevêque Tutu, qui a fait de tout cela un grand cirque religieux, est venu ici, il a eu le culot de me demander de comparaître. Je lui ai servi quelques vérités bien senties. Je lui ai dit que lui et sa bande de crétins n’étaient assis que grâce à notre combat et grâce à MOI. Grâce à tout ce que moi et des gens comme moi avons fait pour gagner la liberté ». Cette sortie de Winnie donne le ton de ce que demain pourra être dans ce pays.

Je pense, sincèrement, qu’il faut prier pour l’Afrique du Sud. Sans Mandela, ce pays ne sera plus le même. Si les couteaux ne sortent pas, il lui sera difficile d’éviter la violence d’autant plus que le leadership de Jacob Zuma est contesté, non seulement, dans le pays, mais plus grave, au sein même de l’ANC. Les longues huées qu’il a essuyées pendant la cérémonie, donnent une idée de son impopularité. Ses multiples frasques font de lui un indigne successeur de Mandela. Tenir solidement un tel pays qui nourrit de saines ambitions mondiales dans un contexte de grande injustice sociale, quand on n’est pas soi-même à la hauteur, peut constituer un cocktail explosif pour ce pays qu’on aime tant. On ne voit pas qui peut contenir la contestation et comment, dans un pays où la moyenne salariale est de 1 à 6 entre les Noirs et les Blancs, et dont les inégalités sont criantes dans tous les domaines. Pourquoi avoir donc lutté ?

Nelson Mandela n’est plus de ce monde. Mais comme on dit, en Afrique, « Les morts ne sont jamais morts ». Ils sont avec les vivants. Il n’y a plus qu’à souhaiter qu’il continue de veiller sur son peuple. Celui-ci en aura bel et bien besoin.

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