Medipart

Le plan secret de l’Europe pour sécuriser la Libye.

Par Carine Fouteau

Jeudi 28 novembre 2013 // L’Afrique

Les pays de l’Union européenne investissent des centaines de millions d’euros pour renforcer les frontières libyennes, de peur que l’instabilité de ce pays n’enflamme la région et n’encourage les migrations vers le vieux continent. Mediapart s’est procuré un rapport confidentiel de la diplomatie bruxelloise qui détaille l’ensemble des actions engagées pour « sécuriser » la Libye. Le secteur privé de la sécurité est en ordre de bataille.

Défaillance des institutions, concurrence entre groupes armés, frontières poreuses, trafics en tout genre : les États membres de l’Union européenne s’inquiètent au plus haut point du chaos régnant en Libye depuis la chute de Mouammar Kadhafi. Ils y investissent des centaines de millions d’euros pour tenter d’éviter que les perturbations ne s’étendent à l’ensemble de la région déjà passablement instable. Et pour empêcher les migrants d’arriver sur les côtes européennes, ils essaient de les bloquer en amont. Mediapart s’est procuré un rapport non public du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), le corps diplomatique de l’Union européenne, représenté par la Britannique Catherine Ashton, qui détaille les multiples actions engagées pour « sécuriser » ce pays.

Au même titre que les armes et la drogue, les personnes fuyant la guerre ou la misère sont considérées comme des éléments d’insécurité. Au moment où les dirigeants européens s’émeuvent du sort des naufragés de Lampedusa, ils finalisent le déploiement d’une mission EUBAM dont l’un des objectifs principaux est de renforcer les frontières extérieures libyennes (maritimes au nord sur 1 800 kilomètres, terrestres au sud, à l’est et à l’ouest sur 4 000 kilomètres et aériennes). Des opérations de formation des forces de l’ordre (policières et militaires) sont prévues à grande échelle, ainsi que du conseil à l’acquisition d’équipements de surveillance. 
Dans le cadre de relations bilatérales, des pays comme l’Italie et la France sont en première ligne, Rome allant jusqu’à fournir directement du matériel, tel que des bateaux, des véhicules 4×4, des détecteurs de métaux ou des systèmes de contrôles électroniques. Malgré la recrudescence des violences plus de 40 Libyens ont été tués et des centaines blessés vendredi 15 novembre à Tripoli lors d’une manifestation , la mission n’est pas remise en cause, selon le SEAE interrogé par Mediapart. 

Ce rapport de plus de 200 pages (le consulter dans sa version anglaise), daté du 18 avril 2013, que la diplomatie bruxelloise a voulu garder confidentiel parce qu’il recèle des informations stratégiques susceptibles de « porter atteinte aux intérêts de l’UE ou de l’un ou de plusieurs États membres » selon la terminologie officielle, dresse un état des lieux d’un pays au bord de l’anarchie. Pas moins de 240 000 ex-combattants attendent une forme de « récompense » à la suite de leur participation au renversement du régime précédent. Parmi eux, 20 000 ont joué un rôle décisif, mais presque tous espèrent être intégrés dans les actuelles forces de sécurité. Certaines brigades nourrissent des ambitions politiques : elles veulent peser sur l’avenir du pays et refusent de rendre les armes.

« Le gouvernement ne dispose pas du monopole de la force en Libye », insistent les rédacteurs du rapport. La situation aux frontières est particulièrement dégradée. Après une mission de repérage conduite entre le 1er mars et le 31 mai 2012, les autorités européennes reviennent avec la conviction que les agents chargés du contrôle des frontières, qu’ils soient policiers, militaires, issus de « brigades révolutionnaires » ou de groupes armés locaux, sont globalement incompétents il leur est reproché de « ne pas connaître les lois en vigueur et la nécessité de les mettre en œuvre ».

D’autres griefs sont avancés : les opérations de contrôle, quand elles ont lieu, ne sont pas coordonnées, le commandement central n’exerce plus de pouvoir sur le personnel excentré et les infrastructures sont vétustes quand elles ne sont pas inexistantes. Dans le collimateur : les 4 000 gardes frontières (sous la tutelle du ministère de l’intérieur), chargés de « lutter contre l’immigration illégale », et les 6 300 douaniers (ministère des finances), supposés « combattre la contrebande ». À l’exception de deux points d’entrée, l’un avec l’Égypte, l’autre avec la Tunisie, la plupart des zones de passage sont considérées comme inadaptées. Seuls quatre endroits sont équipés de scanners, et encore sont-ils de « mauvaise qualité ». Les infrastructures pour détecter la drogue et les armes manquent.

Des dysfonctionnements sont également observés dans l’organisation des 9 000 gardes mobiles (ministère de la défense), corps nouvellement créé pour soutenir les « opérations de stabilisation militaires » et surveiller les zones sur une bordure de 50 kilomètres longeant les frontières. Dans le sud-ouest, souligne le rapport, la zone contrôlée par ces troupes est possiblement infiltrée par le groupe terroriste Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). La Marine, avec ses 6 500 hommes, s’en tire mieux. Elle seule est créditée d’un semblant de professionnalisme, même si au bout du compte son action est estimée « très limitée » au regard des 80 lieux de départ de migrants répertoriés et de l’absence de radar pour surveiller les côtes. Ses opérations de contrôle s’étendent jusqu’à trois miles nautiques au large du rivage. Elle dispose de quatre bateaux de patrouille et de plusieurs « petits bateaux », la plupart desquels sont en « mauvaise condition et inutilisables ». Elle dispose aussi d’un avion et de deux hélicoptères ayant « besoin de maintenance ».

Ces infrastructures ne sont pas de nature à empêcher les migrants de rejoindre l’Europe, via Malte ou l’Italie : en 2013, environ 32 000 personnes, originaires de la Corne de l’Afrique pour la majorité d’entre elles, ont été « détectées » par l’agence de surveillance des frontières Frontex, après avoir embarqué en Libye ou en Tunisie. Les départs se sont accélérés à la suite des bouleversements politiques qu’ont connus les pays de la rive sud de la Méditerranée en 2011. Craignant que la fragmentation du pouvoir ne se traduise par plus de trafics, les Européens n’ont pas tardé à réagir. Dès la fin de l’intervention militaire sous l’égide de l’OTAN, il a été question d’« aider » la Libye à assurer une « gestion intégrée de ses frontières ». En septembre 2011, en marge d’une réunion à Paris, l’ONU, la Banque mondiale, le FMI et l’UE se sont mis d’accord sur un partage des tâches (frontière, sécurité, économie, finances publiques et société civile). En février 2013, une conférence, de nouveau organisée à Paris, a confirmé cette orientation.

Les sommes mises à disposition sont importantes. Le Service européen pour l’action extérieure estime à 95 millions d’euros le montant de l’enveloppe consacrée par l’Union européenne à la Libye, principalement pour la sécurité et la gestion des migrations, dans le cadre de sa politique de « voisinage », « stabilité » et « développement ». Une rallonge de 25 millions d’euros est envisagée pour le second semestre de cette année. Le budget de 30,3 millions d’euros annuels nouvellement engagé pour « EUBAM Libye » vient en plus. Le rapport décrit précisément les priorités de cette mission qui se veut opérationnelle : identifier les besoins les plus pressants en matière de sécurité frontalière, conseiller aux autorités les équipements à acquérir et les former à leur usage, entraîner des bataillons de policiers, de militaires et de douaniers chargés de la surveillance des frontières, travailler en liaison avec les services de renseignement et améliorer le fonctionnement de la chaîne de commandement et la coopération avec les pays voisins.

Répondre à cet article