Le piège syrien.

Vendredi 4 octobre 2013 // Le Monde

Il y a loin de l’effervescence médiatique à la décision cruciale. Les militaires sont plus sages que les journalistes.

Pour la France, il serait fou de se lancer dans une guerre au Moyen-Orient. Se contenterait-on, avec les Américains et les Anglais, de quelques frappes, ce ne serait qu’un commencement, car les conditions de ces frappes, même ciblées avec exactitude, supposent la maîtrise des airs et surtout la capacité d’affronter la phase suivante qu’elles ne manqueraient pas de provoquer. C’est la raison essentielle des réticences affichées par l’état-major américain, singulièrement en la personne de son chef interarmées, le général Martin Dempsey, en dépit des « va-t-en guerre » du Congrès, démocrates et républicains confondus. À parler d’une ligne rouge à ne pas franchir, Barak Obama s’est lié dans sa crédibilité : ou il fait ou il ne fait pas. Le voilà sous la contrainte et donc, d’une certaine manière, manipulé.

À supposer que ce soit bien le pouvoir de Damas qui ait décidé l’emploi d’armes chimiques contre ses propres populations, ce qu’il dément et ce qui sera, vraisemblablement, impossible à prouver même par les représentants de l’ONU, dans un pays en guerre civile où les factions fanatisées, sunnites, chiites et toutes les autres qui ne se comptent plus, sont prêtes à tout pour forcer le destin, de toutes façons, nul ne sait à quoi servira la réplique, quel pourrait être l’objectif de guerre, puisque les forces qui s’opposent à Bachar el Assad sont hétéroclites et dominées sur le terrain de plus en plus par les djihadistes les plus violents. Même l’Arabie Saoudite commence à s’en rendre compte et change de politique. Ce qui se passe en Égypte, au Liban, en Tunisie et, chaque jour, en Irak qui se décompose, suffirait à faire réfléchir. Les peuples n’y gagnent rien, les libéraux, ou appelés tels, encore moins ; quant aux minorités chrétiennes, elles sont tout simplement persécutées et massacrées. En Afghanistan, après le départ prochain de Karzaï, les talibans s’apprêtent à prendre le pouvoir avec, à leur tête, des chefs de clan comme Ustad Rasoul Sayyaf, acoquiné avec alQaïda, et grand maître du terrorisme international. Le Pakistan est une marmite explosive.

DONNER DES MOYENS AUX ISLAMISTES  ?

La chute de Khadafi qu’on a cru une grande action militaire, a entraîné la déstabilisation de tout le Sahel, sud de l’Algérie y compris, et la victoire française au Mali est évidemment d’une terrible précarité. Tous les pays d’Afrique, du Mali au Centrafrique, sont ravagés par des guerillas effroyables où l’islamisme ne cesse de prospérer.

Une intervention en Syrie, même sous couvert de morale internationale et en utilisant, comme au Kosovo et dans les Balkans, le prête-nom de l’Otan, aura des conséquences incalculables, non seulement sur le plan intérieur, mais sur le plan régional et mondial. La Turquie fait partie de l’Otan et elle est fortement intéressée par un dépeçage de la Syrie ; les Kurdes en profiteront. Ces gens-là ne font pas dans la dentelle. Les Ottomans veulent retrouver leur empire, les Kurdes se constituer un territoire. La guerre enclenchera la guerre. La Russie veille ; la Syrie était jusqu’ici son alliée, nécessaire pour ses intérêts au sud du Caucase et sur la Méditerranée. Elle ne peut accepter des bouleversements qui les compromettraient. L’Iran pour d’autres raisons soutient Bachar el-Assad et se fait menaçant.

Barak Obama, bien qu’il en ait le titre et tous les droits, n’est pas un chef de guerre. David Cameron non plus, bien que comme tout Anglais il rêve à Churchill. Quant à François Hollande, s’il est le chef des Armées françaises, il n’entend rien, comme tous les gens de sa formation, ni aux enjeux du monde ni à la stratégie. Des phrases toutes faites d’idéologue bourgeois ne sauraient constituer une solide doctrine ni permettre un discernement. Espérons que les militaires et les diplomates un peu avertis le mettent en garde contre des décisions funestes.

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