ÉTUDE SUR LA GRÈCE ET LA SORTIE DE LA ZONE EURO.

Le peuple grec aide tous les autres peuples à abattre la tyrannie monétaire de l’euro.

Lundi 4 juin 2012, par Jacques Nikonoff // L’Europe

Porte-parole du Mouvement politique d’éducation populaire (M’PEP), professeur associé à l’Institut d’études européennes de l’université Paris 8, auteur de « Sortons de l’euro ! Restituer au peuple la souveraineté monétaire », Mille et une nuits, 2011. Ex- président d’Attac, Jacques Nikonoff est ancien élève de l’école nationale d’administration (ENA), il a été Attaché financier à New York. Le 26 mai 2012.

Résumé introductif

La présente étude montre que la Grèce, inéluctablement, sortira de l’euro avant la fin de l’année 2012. L’humiliation subie par le peuple grec, cette honte pour l’Union européenne et les pays qui la composent doivent cesser. La Grèce, comme les autres pays, n’a aucun avenir en restant dans la zone euro et dans l’Union européenne.

Les résultats des élections législatives du 6 mai 2012 en Grèce n’ont fait qu’accélérer un processus dont l’issue est déjà déterminée. Quel que soit le rapport des forces qui sortira des nouvelles élections convoquées le 17 juin 2012, la Grèce n’aura toujours pas les moyens de rembourser sa dette. Elle se trouvera, tôt ou tard, dans l’obligation de sortir de la zone euro. Si les Grecs se donnent une nouvelle fois à leurs bourreaux - le PASOK et Nouvelle Démocratie -, ces derniers appliqueront le « mémorandum » qui prévoit la poursuite d’une politique d’austérité effarante dont on connait le résultat : écrasement de la croissance économique, diminution des recettes fiscales, montée du chômage, délitement de la société et impossibilité de rembourser la dette. À un moment ou à un autre, même ceux qui ont mené la Grèce au précipice seront tenus de sortir leur pays de l’ornière en revenant à la monnaie nationale. Si une coalition de gauche dirigée par SYRISA l’emporte, et que celle-ci reste ferme sur son objectif de rejeter le « mémorandum », la Grèce ne pourra plus rester dans la zone euro. L’arrêt des « aides » de l’Union européenne et du FMI pourra être décidée, au motif que la Grèce ne « respecte pas ses engagements ». Il serait naïf de croire que l’absence de clauses dans les traités européens autorisant l’expulsion d’un pays de la zone euro sera un obstacle. Une situation exceptionnelle peut être invoquée pour, d’une manière ou d’une autre, contraindre la Grèce à décider de quitter la zone euro même si elle ne le souhaite pas.

Les classes dirigeantes européennes sont en train de changer de stratégie vis-à-vis de la Grèce. Jusqu’à présent, les oligarques européens avaient insisté sur le fait que la sortie de la zone euro était impensable, impossible, que la question ne se posait même pas. Maintenant, pour la première fois, ils disent que c’est envisageable, car une sortie de la Grèce de la zone euro poserait moins de problèmes qu’auparavant. Les milieux d’affaires, les banques en particulier, se préparent depuis des mois à l’explosion de la zone euro. Les logiciels informatiques sont prêts à accueillir les nouvelles monnaies nationales. La société britannique De La Rue PLC est prête à imprimer les billets en drachme. L’Union européenne elle-même a élaboré dans le plus grand secret un plan « B » au cas où la Grèce devrait quitter la zone euro. Il n’y a que les partis et syndicats pour continuer à refuser de penser à ce qui va arriver : la sortie de la Grèce de la zone euro. Comme s’il était plus efficace de réagir à chaud et dans l’improvisation, plutôt que de réfléchir à l’avance aux différentes hypothèses qui peuvent se présenter. L’euro, à gauche, reste un tabou.

L’Union européenne apparaît encore plus nettement comme un système tyrannique. Si nous étions vraiment en démocratie, ce qu’ont dit les Grecs par leur vote devrait être entendu et respecté : ils veulent mettre un terme à l’austérité tout en restant dans l’euro et l’Union européenne. C’est pour cette raison qu’ils ont fait exploser leur ancien système politique. Mais pour l’instant, les oligarques européens proposent aux Grecs le tout ou rien : accepter le « mémorandum » signé par l’ancien gouvernement, ou sortir de la zone euro, et peut-être aussi de l’Union européenne.

En procédant de la sorte, les oligarques européens encouragent eux-mêmes la sortie de la Grèce de la zone euro. D’autant que les élections du 17 juin 2012 sont l’objet d’une véritable guerre idéologique. L’establishment, terrorisé par la perspective de la sortie de la Grèce de la zone euro, veut transformer ces élections en un référendum pour ou contre la sortie de la Grèce de la zone euro.

Sur le plan technique, des modalités doivent donc être trouvées pour répondre au sens du vote du 6 mai 2012 : abandonner l’austérité tout en restant dans la zone euro.

À la fin du mois de juillet ou du mois d’août 2012, la Grèce risque de ne plus avoir d’argent en caisse puisque SYRISA, si elle gagne les élections, aura refusé le « mémorandum » (l’exigence de 11,6 milliards d’euros de nouvelles économies sur les dépenses publiques) tout en refusant de sortir de la zone euro. Parallèlement, les revendications de SYRISA ont un coût immédiat : remboursement de la taxe foncière, augmentation des salaires et des retraites... comment les financer ? Seule solution dans le cadre de l’euro : que les 26 autres pays soient d’accord pour que la BCE ou un autre mécanisme particulier porte le stock de la dette publique en le sortant des comptes de la Grèce. Et que les 26 autres pays de l’Union européenne, en plus, acceptent d’imposer à la BCE de prêter sans intérêt ou à taux faible à la Grèce. Tout ceci ne pose strictement aucun problème technique.

Il est peu vraisemblable, pourtant, que les oligarques européens acceptent de mettre un terme à l’austérité en Grèce. Les obstacles politiques paraissent insurmontables et nécessitent que SYRISA et ses partenaires élaborent un plan « B » au cas, le plus probable, d’un refus de l’Union européenne d’accéder à leurs demandes. Ce plan « B » ne peut pas faire autrement que de prévoir la sortie de la zone euro. Il faudrait, pour l’éviter, que la suspension des économies de 11,6 milliards d’euros prévues par le « mémorandum » soit acceptée par les 26 autres pays membres, le FMI et la BCE. Et que des fonds étrangers provenant des mêmes sources affluent pour financer du pouvoir d’achat pour les Grecs. Les oligarques européens, pour accepter un tel revirement de doctrine, peuvent toujours mettre en avant le cas particulier de la situation de la Grèce et expliquer qu’il s’agit d’une exception. Sinon comment pourraient-ils justifier de ne pas appliquer cette nouvelle politique aux pays qui connaissent eux aussi une situation proche de celle de la Grèce, l’Irlande et le Portugal en tout premier lieu, mais aussi l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas, la France ?

L’Union européenne ne dispose d’aucun fonds, son budget est minuscule. Tous les fonds provenant de l’Union européenne et du FMI sont gagés par les États membres. Ces derniers devront justifier devant leur opinion publique le fait qu’ils refusent chez eux ce qu’ils font pour les Grecs. Ce n’est pas évident, et on peut raisonnablement penser que sur les 26 autres pays membres de l’UE, tous ne seront pas unanimes pour répondre favorablement à la demande de SYRISA.

On peut se demander si certains milieux des classes dirigeantes européennes n’ont pas, finalement, intérêt à sortir la Grèce de la zone euro en espérant que cela se passe mal pour dissuader les autres pays d’emprunter le même chemin. Ce sera le cas, hélas, si la gauche européenne ne se ressaisi pas et ne pense pas la sortie de la zone euro.

C’est ainsi que les médias offrent en ce moment le plaisir rare et distrayant d’un gigantesque bêtisier à propos des catastrophes que ne manquerait pas de provoquer une sortie de la Grèce de l’euro. Le plus pathétique est qu’un journal comme L’Humanité, qui a joué un rôle si éminent dans les combats contre le traité de Maastricht de 1992 et le traité constitutionnel européen en 2005 en se prononçant nettement contre la monnaie unique, ait changé aussi radicalement d’orientation en participant activement à la campagne de peur actuelle. On lira à ce propos le triste article publié dans L’Humanité du 22 mai 2012, page 9, signé par Clotilde Mathieu.

La Grèce sortira de l’euro. Mais comment : par l’extrême droite, la droite ou la gauche ? L’intérêt pour la Grèce – ou de tout autre pays – est de quitter la zone euro par la gauche. Cette étude démontre en 10 points comment y parvenir en prolongeant la réflexion débutée dans l’ouvrage « Sortons de l’euro ! Restituer au peuple la souveraineté monétaire » (Mille et une nuits) publié en mai 2011. Si la zone euro explose, comme c’est prévisible, il faudra imputer une partie de la responsabilité à l’intransigeance allemande.

Aujourd’hui, les oligarques européens considèrent que renoncer à la rigueur serait perçu comme le plus grand échec de l’histoire de la « construction » européenne. Empêcher la Grèce de sortir de la zone euro a des raisons essentiellement politiques, les mêmes, mais à l’envers, que celles qui avaient conduit à organiser la zone euro : le fédéralisme. Car avec la monnaie unique, ce qui était recherché n’était pas l’efficacité économique mais l’Europe fédérale de fait. Qu’un pays sorte, et c’est tout le projet fédéraliste qui vacille.

La sortie de la Grèce de la zone euro serait ainsi une lourde défaite politique et idéologique pour les classes dirigeantes, d’autant que ce pays représente 2% du PIB de l’UE, c’est-à-dire le PIB des Hauts-de-Seine. L’euro est un fétiche, le symbole de l’ordre eurolibéral déclinant.

Cependant, la gauche européenne rencontre quatre difficultés sur la question de l’euro.

D’abord, l’adversaire n’est pas clairement désigné. L’Union européenne, en tant que système d’aliénation, d’exploitation et de domination n’est jamais mise en cause comme tel. Certes, les marchés financiers sont largement accusés, à juste titre. Mais il n’est jamais dit que les marchés financiers ont été mis en place par les dirigeants politiques occidentaux à l’occasion de la révolution conservatrice néolibérale, et que l’Union européenne n’en est qu’un élément.

Ensuite, les origines de la crise et les moyens de la juguler ne sont pas correctement appréhendés. Les dirigeants des partis de gauche sous-estiment gravement les possibilités techniques qui s’offrent pour résoudre les problèmes. En vérité, beaucoup d’entre eux donnent l’impression de croire qu’il n’y a pas de solution, au-delà des formules rhétoriques qu’ils peuvent utiliser.

Enfin, la plupart des propositions faites par la gauche repose sur leur acceptation par l’Union européenne, rien n’est envisagé en cas de refus. Cette attitude est étrange, car pourquoi refuser d’envisager l’hypothèse – plausible – que les 26 autres pays membres de l’Union européenne, ou un certain nombre d’entre eux, refuseront d’appliquer les mesures proposées par la France ?

En dernier lieu, il existe un véritable blocage de la gauche sur la question de l’euro. La gauche ne veut pas envisager qu’un pays puisse quitter la zone euro, à plus forte raison que la zone euro explose. La gauche reprend même les arguments les plus niais diffusés par les médias pour justifier son inertie.

Un immense chantier d’éducation populaire s’ouvre afin de contribuer à pulvériser le mythe européen et sa monnaie unique.

Sommaire

I.- LES CLASSES DIRIGEANTES EUROPÉENNES SONT EN TRAIN DE CHANGER DE STRATÉGIE VIS-À-VIS DE LA GRÈCE
A.- Les oligarques européens évoquent désormais pour la première fois la possibilité que la Grèce sorte de la zone euro
B.- Les milieux d’affaires se préparent à l’explosion de la zone euro
C.- La presse liée aux milieux d’affaires relaie les préoccupations des classes dirigeantes européennes
D.- Les mensonges des oligarques européens enfin dévoilés

II.- L’UNION EUROPÉENNE APPARAÎT ENCORE PLUS NETTEMENT COMME UN SYSTÈME TYRANNIQUE
A.- Sur le plan des principes démocratiques, le vote du peuple grec doit être respecté par les oligarques européens
B.- Sur le plan technique, des modalités doivent être trouvées pour répondre au sens du vote du 6 mai 2012 : abandonner l’austérité tout en restant dans la zone euro

III- LA GRÈCE N’A PAS D’AUTRE CHOIX QUE DE SORTIR DE LA ZONE EURO, ESPÉRONS QU’ELLE CHOISISSE LA PORTE DE GAUCHE, LA SEULE QUI SOIT INTERNATIONALISTE
A.- Les « obstacles » mis en avant pour éviter la sortie de la Grèce de la zone euro ne sont que des prétextes
B.- Une sortie de la Grèce de la zone euro est parfaitement possible, elle est souhaitable, elle donnerait un mode d’emploi aux autres pays : 10 mesures pour y parvenir

IV.- LES QUATRE DIFFICULTÉS DE LA GAUCHE EUROPÉENNES SUR LA QUESTION DE L’EURO
A.- L’adversaire n’est pas clairement identifié
B.- Les origines de la crise et les moyens de la juguler ne sont pas correctement appréhendés
C.- La plupart des propositions faites par la gauche repose sur leur acceptation par l’Union européenne, rien n’est envisagé en cas de refus
D.- Un blocage existe sur la question de l’euro : la gauche ne veut pas envisager que la zone euro puisse exploser et ne se prépare pas à cette éventualité

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