Le pape François sur tous les fronts.

Mercredi 29 octobre 2014 // La Religion

 « Je sais que cela durera peu de temps, deux ou trois ans, et puis... à la maison du Père... » Toujours aussi libre dans son expression, le pape François, dans l’avion qui le ramenait de Corée du Sud, le 18 août, a évoqué la perspective de sa mort, mais aussi de sa démission dans le cas où ses forces ne lui permettraient plus de mener sa tâche à bien. Saluant le « beau geste de noblesse, et aussi d’humilité et de courage » qu’a été la renonciation de Benoît XVI, François a poursuivi : « Vous me direz : "Et si vous, vous ne sentez plus la force, un jour, de continuer ?" Je ferais de même, je ferais de même ! Je prierais beaucoup, mais je ferais de même. »

Outre son tempérament de travailleur inlassable, sans doute ce sentiment de disposer de peu de temps entre-t-il pour beaucoup dans l’intense activité du pape, qui ne fait aucunement relâche durant l’été. « La dernière fois que j’ai pris des vacances hors de Buenos Aires, avec la communauté jésuite, c’était en 1975, a-t-il ainsi confié aux journalistes présents dans l’avion. Depuis, je prends des vacances, vraiment !, mais dans l’habitat : changement de rythme. je dors plus, je lis les choses qui me plaisent, j’écoute de la musique, je prie plus... Et cela me repose. En juillet et durant une partie du mois d’août, j’ai fait ça, et ça va bien. »

Pourtant, en cette torpeur de la mi-août, où traditionnellement les nouvelles du Vatican sont inexistantes, il ne s’est guère passé de jour sans que le pape fasse parler de lui d’une façon ou d’une autre.

L’événement majeur de l’agenda pontifical de ce mois d’août a naturellement été sa visite en Corée du Sud, du 13 au 18. Durant ces rencontres avec les 32 % de chrétiens que compte la population coréenne (dont 7,6 % de catholiques), où il a présidé à la béatification de 123 martyrs, le pape a évidemment appelé à la réconciliation entre les deux Corées, qu’il a liée à une conversion intérieure : « Le pardon est la porte qui mène la réconciliation », a- t-il souligné. Mais il en a profité aussi pour tendre la main aux deux pays communistes de la région avec lesquels le Vatican n’a pas encore réussi à établir « une relation pleine » : la Chine et le Vietnam, que le pape n’a pas cités nommément mais qui étaient dans tous les esprits.

Si l’objectif de nouer des relations diplomatiques avec ce dernier pays paraît accessible, la relation avec la Chine semble pour sa part toujours bloquée, même si le président de l’Association patriotique des catholiques chinois (l’Église officielle chapeautée par le régime), Mgr Fang Xingyao, a estimé que « le moment est venu ». Mais les obstacles, liés aux questions de la liberté religieuse et des nominations épiscopales, restent entiers. Survolant la Chine, le pape a adressé un télégramme au président chinois, XiJinping, et affirmé son désir de se rendre en Chine « dès demain même ». En réponse, le ministère des Affaires étrangères chinois a salué un dialogue « constructif » et assuré « travailler dur pour améliorer les relations avec le Vatican. »

Mais, parmi les réponses faites aux journalistes dans l’avion du retour, c’est surtout la situation en Irak qui a retenu l’attention. En des termes inhabituels, pesant chacun de ses mots mais sans pour autant sacrifier à la langue de bois diplomatique, le pape a en effet justifié une intervention militaire occidentale en Irak contre les forces de l’État islamique : « Dans ces cas où il y a une agression injuste, je peux seulement dire qu’il est licite d’arrêter l’agresseur injuste. Les moyens par lesquels on peut arrêter devront être évalués. Arrêter l’agresseur injuste est licite. Mais nous devons aussi avoir de la mémoire ! Combien de fois, avec cette excuse d’arrêter l’agresseur injuste, les puissances se sont emparées des peuples et ont fait une vraie guerre de conquête ! Une seule nation ne peut juger de la façon d’arrêter un agresseur injuste. »

Tout en justifiant l’appui militaire aux forces qui résistent aux djihadistes, François a ainsi évité de soutenir explicitement les frappes américaines, auxquelles il reproche leur unilatéralisme. Cette prise de position du pape n’est pas révolutionnaire, s’inscrivant dans le concept théologique de guerre juste, dont les conditions, précisées par le Catéchisme de l’Église catholique (dommage « durable, grave et certain » ; autres réponses « impraticables ou inefficaces » ; chances de succès ; assurance que les dégâts provoqués ne seront pas pires encore) sont ici toutes remplies - au contraire d’une offensive contre le régime syrien, où le pape avait estimé que le remède aurait été pire que le mal.

Reste que le Vatican, dans les années récentes, ne nous avait pas habitués à un langage aussi direct et préférait souvent s’en tenir à des vœux pieux de retour à la paix.

D’autant que le pape a laissé certains de ses collaborateurs aller plus loin encore : ainsi Mgr Silvano Tomasi, observateur permanent du Saint-Siège à l’Onu, avait estimé, dès le 9 août, que « peut-être que l’action militaire est nécessaire en ce moment pour arrêter l’avancée des djihadistes en Irak », tandis que, le 14 août, Mgr Filoni, préfet de la congrégation pour l’Évangélisation des peuples, professait que « les réfugiés ont besoin non seulement d’une aide humanitaire mais aussi d’une action politique et militaire ». Le maître général des Dominicains, le Français Bruno Cadoré, a été encore plus explicite, aussi le 14 août, lançant un « appel urgent » au « déploiement immédiat d’unités militaires spéciales »...

Le pape a également indiqué, dans sa conférence de presse, qu’il avait envisagé que son avion fasse une escale en Irak en revenant de Corée du Sud, mais qu’il y avait renoncé, car « en ce moment ce n’est pas la meilleure chose à faire » - le Vatican veut avant tout éviter de donner à sa défense des chrétiens d’Orient l’apparence d’une croisade, raison pour laquelle le pape a évoqué également les victimes non chrétiennes de la barbarie djihadiste : « Il y a là-bas des minorités qui ne sont pas toutes chrétiennes. Et tous sont égaux devant Dieu. » François, pour autant, n’a pas exclu de se rendre en Irak à une date ultérieure : « Je suis disponible. »

À son retour à Rome, il a reçu, le 21 août, Mgr Filoni, tout juste rentré d’une mission d’une semaine en Irak. Mgr Filoni, qui était nonce à Bagdad lors de l’invasion américaine de 2003 et fut alors le dernier diplomate à rester en poste, lui a longuement relaté tout ce qu’il avait vu et entendu, notamment auprès des réfugiés de la plaine de Ninive. Autre signe que ce sujet est pour le pape une préoccupation constante, il a, le même jour, téléphoné à la famille catholique du journaliste américain James Foley, décapité quelques jours plus tôt par les islamistes, pour l’assurer de ses prières.

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