Le lion et le connétable : Churchill et de Gaulle.

Vendredi 10 juillet 2015 // L’Histoire

Deux monstres sacrés de la politique pour lesquels une monarchie parlementaire s’avérait indispensable. 1940-1965.

C’est l’histoire d’un couple réuni par le destin que rien, pas même les disputes les plus homériques, n’est jamais parvenu à séparer. Que d’orages, pourtant, il aura traversé ! En redécouvrant la photo d’un de Gaulle ému donnant l’accolade à un Churchill qui ne l’est pas moins, après avoir été fait, le 6 novembre 1958, à Paris, compagnon de la Libération, comment imaginer qu’en janvier 1943, le premier Britannique a pu apostropher en ces termes le chef de la France libre, qui refusait de s’effacer derrière le général Giraud : « Si vous m’obstaclerez, je vous détruirai » ? À quoi de Gaulle avait répondu : « Libre à vous de vous déshonorer ! » C’est qu’entre ces deux-là, l’humour n’était jamais loin, y compris à l’heure des pires affrontements. Comme ce jour de mars 1943 où, dans un ultime effort pour promouvoir Giraud, Churchill avait refusé à de Gaulle les moyens matériels de se rendre à Alger. « Je suis donc prisonnier en Angleterre !, s’était emporté le Français. Bientôt, vous m’enverrez à l’île de Man ! » À quoi l’Anglais avait répondu, dans son usage si personnel de la langue de Molière : « Non, mon général, pour vous, très distingué, toujours la Tour de Londres ! »

Churchill raconte-t-il, après la guerre, que, « de toutes les croix [qu’il eut] à porter, la plus lourde fut la croix de Lorraine » ? Les compagnons de la Libération s’en souviendront qui, en guise de clin d’oeil, suggéreront, en 1958, que celle décernée par de Gaulle au vieux lion, désormais à la retraite, soit si lourde qu’elle nécessite, pour la transporter, un brancard et quatre compagnons... « Finalement, précise Vladimir Trouplin, conservateur du musée de l’Ordre de la Libération, la bienséance et le bon goût l’emportèrent puisque la croix, pesant à peine plus d’un kilo, ne nécessita pas de brancard. » L’anecdote figure parmi des dizaines d’autres, non moins inédites, dans l’ouvrage aux allures de somme que les Éditions de La Martinière consacrent à la grande exposition "Churchill-de Gaulle" présentée du 10 avril au 26 juillet, au musée de l’Armée.

Née de la volonté commune des gouvernements britannique et français de commémorer les cinquante ans de la mort de Churchill en même temps que le 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, cette exposition, d’une richesse documentaire exceptionnelle, est aussi une tentative (ô combien réussie) pour faire comprendre à un large public l’importance historique des deux hommes et, partant, de leur relation à la fois décisive et insolite.

Décisif, chacun à sa place le fut pour son pays. Si le Royaume-Uni n’avait pas résisté, seul, en 1940, à l’assaut du Reich, comment les Alliés auraient-ils pu débarquer, quatre ans plus tard, en Europe ? Surtout, comment ne pas reconnaître à Churchill le mérite d’avoir, mieux que quiconque, suscité et incarné cette résistance ? « Dans le grand drame, il fut le plus grand », résuma de Gaulle dans une lettre adressée en 1965 à Élisabeth II, le jour de la mort de Churchill. Quant à l’homme du 18 juin, c’est moins dans sa contribution (évidemment relative) à la victoire finale que dans le miracle constitué par le retour de la France dans le cercle très fermé des nations souveraines que son rôle fut inégalé. Mais ce rôle, de Gaulle aurait-il pu le tenir sans l’acte originel de Churchill. Pendant un quart de siècle, Churchill et de Gaulle ne rompirent jamais leurs liens tissés "au bord du gouffre". Pour le cinquantième anniversaire de la mort du premier, le musée de l’Armée leur rend hommage par une exposition exceptionnelle.

Décisif, chacun à sa place le fut pour son pays. Si le Royaume-Uni n’avait pas résisté, seul, en 1940, à l’assaut du Reich, comment les Alliés auraient-ils pu débarquer, quatre ans plus tard, en Europe ? Surtout, comment ne pas reconnaître à Churchill le mérite d’avoir, mieux que quiconque, suscité et incarné cette résistance ? « Dans le grand drame, il fut le plus grand », résuma de Gaulle dans une lettre adressée en 1965 à Élisabeth II, le jour de la mort de Churchill. Quant à l’homme du 18Juin, c’est moins dans sa contribution (évidemment relative) à la victoire finale que dans le miracle constitué par le retour de la France dans le cercle très fermé des nations souveraines que son rôle fut inégalé. Mais ce rôle, de Gaulle aurait-il pu le tenir sans l’acte originel de Churchill, acceptant de tendre la main au général proscrit qui se voyait lui-même tel un « naufragé de la désolation sur les rivages de l’Angleterre » ?

D’où, assurément, une inégalité de degré dans ce que l’un devait à l’autre : si de Gaulle devait à Churchill d’être devenu de Gaulle, Churchill devait "seulement" à de Gaulle d’avoir maintenu dans la guerre une partie de l’empire français en même temps qu’une force militaire modeste mais efficace. Ce qui n’était cependant pas rien, à l’heure du plus grand danger : on le vit à Bir Hakeim où, du propre aveu de Rommel, la résistance acharnée des Français libres retarda la progression de l’Afrikakorps vers Alexandrie et l’empêcha peut-être de conquérir l’Égypte quand il en avait encore les moyens...

Churchill voit en de Gaulle "l’homme du destin"... Avant de regretter son intransigeance.

D’où, chez de Gaulle, une règle de conduite qui ne se démentira jamais face à Churchill : compenser par une attitude inflexible la précarité de sa situation. Notamment dans ses débuts. Il écrit dans ses Mémoires de guerre : « Ce dénuement même me traçait ma ligne de conduite. C’est en épousant, sans ménager rien, la cause du salut national que je pourrai trouver l’autorité. [...1 Les gens qui, tout au long du drame, s’offusquèrent de cette intransigeance ne voulurent pas voir que, pour moi, tendu à refouler d’innombrables pressions contraires, le moindre fléchissement eût entraîné l’effondrement. Bref, tout limité et solitaire que je fusse, et justement parce que je l’étais, il me fallait gagner des sommets et n’en descendre jamais plus. »

D’où le mélange d’admiration et d’irritation que nourrit Churchill à l’égard de De Gaulle. L’admiration ? Elle le saisit d’emblée quand, dans l’après-midi du 9 juin 1940, il rencontre pour la première fois, à Londres, cet obscur sous-secrétaire d’État à la Guerre nommé trois jours plus tôt par Paul Reynaud, dont le gouvernement aux abois erre en convoi sur les routes de la France, les Allemands à ses trousses... Lui ne parle déjà que de "résister". Quand il le revoit, le 11 juin, à Briare (Loiret), où, pour la première fois, l’armistice est évoqué par les Français, son opinion est faite. À l’exception de Georges Mandel (qui renoncera à gagner Londres et le paiera de sa vie, en 1944, en tombant sous les balles de la Milice), un seul membre du gouvernement est résolu à poursuivre la lutte : de Gaulle, que Churchill surnomme aussitôt 1—homme du destin", puis le "connétable"...

Mais l’irritation n’est pas longue à venir quand, à partir de 1941, les Américains entrant dans le jeu, ils poussent Churchill à écarter de Gaulle et que celui-ci se cabre. « Mais pour qui se prend-il ? peste le premier ministre. Il nous parle comme s’il avait tout le peuple français derrière lui alors qu’il nous doit tout ! » Le mois de juin 1944, alors que de Gaulle a été exclu des prépara tifs du Débarquement, est un précipité de leurs relations. Le 4, a lieu la plus violente de leurs disputes, quand, à bord de son train d’état- major, basé à Portsmouth, Churchill lui annonce que Roosevelt ne souhaite pas le voir prendre pied en France avant un certain temps - celui, pour les et qu’ entre l’Europe et le grand large », lui, Churchill, préférera toujours « le grand Américains, de mettre en place leur administration militaire large ». Mais le 6juin au matin, ce même Churchill verse une larme en entendant à la BBC la péroraison du célèbre discours de De Gaulle appelant les Français à accueillir nos alliés en libérateurs : « Derrière le nuage si lourd de notre sang et de nos larmes, voici que reparaît le soleil de notre grande tir ! »

Et Churchill pleure encore, le 11 novembre 1944, quand, accueilli en héros dans Paris libéré depuis moins de trois mois, il entend les premières mesures du Père la Victoire que de Gaulle fait jouer pour lui, au pied de la statue de Clemenceau. Quelques jours plus tard, il écrira à son hôte que cet accueil des Français restera comme « l’une des plus glorieuses et émouvantes circonstances de sa vie ».

Alors que la guerre touche à sa fin et que leurs disputes, désormais, appartiennent au passé, les deux hommes pressentent-ils que leurs destins vont, une fois de plus, coïncider ? Le 5juillet 1945, moins de deux mois après avoir été acclamé par une foule en délire saluant, le 8mai, l’annonce de la victoire, Churchill est battu aux législatives par un candidat sorti de nulle part. Déclinant la distinction suprême que le roi George VI voulait lui décerner, il déclare en présentant sa démission du poste de premier ministre : « Comment puis-je….

À six mois de distance, Churchill et de Gaulle sont congédiés par ceux qui, le 8 mai 1945, les avaient acclamés en sauveurs.

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