Le libéralisme est-il pervers ?

Samedi 29 septembre 2012 // La France

Oser parler de « réforme intellectuelle morale » relève-t-il du pétainisme ? Q’est ce que prétend Luc Chatel, qui reproche à son successeur, ministre de l’Education nationale, Vincent PeilIon, d’avoir employé cette expression pour justifier sa volonté d’enseigner à nouveau la morale laïque à l’école. L’intéressé sait-il seulement qu’avant d’appartenir au Maréchal Pétain, sans doute simple interprète d’Emmanuel Berl, cette formule appartenait à Ernest Renan, à qui il conviendrait de rendre son bien ? C’est Renan qui, au lendemain de la défaite de 1870, avait donné ce titre à un essai qui marqua profondément la génération qui l’avait lu avec passion. Mais, en l’espèce, cette attaque directe est transparente quant à la volonté de discréditer toute tentative de réhabilitation d’une morale publique. En ce sens, il y a intime connivence entre libertaires et libéraux, et c’est bien pourquoi ils ont si facilement réalisé leur fusion à la suite des années soixante. Mais le sujet est suffisamment sérieux, pour qu’au-delà des invectives et des slogans, on détermine en quoi le libéralisme, principalement économique, a une propension singulière à l’amoralisme et à l’anomie.

A cette fin, je recommanderai un auteur, que j’avoue, avec contrition, avoir découvert récemment, alors que son oeuvre, déjà très riche, s’est déployée depuis une bonne dizaine d’années. Dany-Robert Dufour est un philosophe, très inspiré par Jacques Lacan, qui n’a cessé d’analyser les ressorts intimes de la société, en observant ses processus symboliques. Ajoutons que, fort d’une culture historique, il est capable de faire la généalogie des phénomènes profonds de civilisation, en associant de multiples domaines du savoir. C’est précisément le philosophe qui réussit l’association entre « l’historien, le grammairien, l’économiste, le psychanalyste, le sociologue, le théoricien de l’art, le politologue », étant en surplomb de leurs disciplines pour mieux comprendre ce qu’il en est du logos et de la cité. Et ce qu’il observe n’est pas triste : « les troupeaux bruyants, incultes, barbares, libérés de toute règle, désinhibés, post-névrotiques, bien décidés à piétiner toutes les plates-bandes de la civilisation sur leur passage. » Cela paraîtra sans doute pessimiste à l’excès. C’est la pente de cette forme de pensée, que je nommerais volontiers augustinienne athée, sans la grâce donc et encline à voir la catastrophe surgie d’un chaos moral d’autant plus fatal qu’il est complice d’un système qui, pour prospérer, doit faire sauter tous les interdits. Il est interdit d’interdire tout ce qui pourrait freiner l’expansion infinie de la jouissance dominatrice. Et pour le comprendre, il faut revenir à la naissance de la théorie libérale et de la justification de ce que Dufour nomme à bon escient le divin marché.

Je vois les bonnes âmes et des gens très sérieux se récrier : comment porter crédit à des accusations aussi démesurées ? Eh bien, qu’ils y aillent voir ! Qu’ils aillent voir du côté de Mandeville et d’Adam Smith qu’aucun libéral digne de ce nom ne saurait récuser. L’aimable fable de la ruche que l’on évoque sans cesse, comme justification imagée du système capitaliste, correspond en fait à un éloge de l’amoralité, comme condition absolue de la prospérité générale. MandeviIle ne lésine pas sur les conséquences. Il montre ainsi que les institutions charitables ne servent à rien et qu’il convient au contraire de développer les maisons closes, qui offrent un tout autre profit. Cela n’a rien d’une galéjade : seule la libération de toutes les concupiscences et de toutes les libidos servira le progrès des sciences et des arts, et d’abord de l’économie : « Soyez aussi avide, égoïste, dépensier pour votre propre plaisir que vous pourrez l’être, car ainsi vous ferez le mieux que vous puissiez faire pour la prospérité de la nation et le bonheur de vos concitoyens ».

C’est dans ces propres termes que l’anthropologie libérale est née. Son mot d’ordre : Il faut laisser faire les égoismes. Adam Smith l’adoptera et lui donnera tous les prolongements nécessaires. Il lui suffira de remplacer le mot vice péjoratif par self-love positivement correct. Mais il ne fait pas que cela : « Adam Smith postule qu’à l’instar de l’univers cosmique structuré par un jeu de forces reposant sur le principe de l’attraction, l’univers humain est organisé, sans que les individus le sachent, par un jeu de forces reposant sur le principe de l’intérêt personnel. L’intérêt joue en somme dans la théologie naturelle le rôle de l’attraction dans la théologie scientifique de Newton. » Il y a, en effet, un aspect théologique en tout cela, qui peut distraire de l’hédonisme trop direct de Mandeville, car dans l’éclipse généralisée du religieux s’affirme un absolu qui prend toute la place, celui du divin marché.

Dany-Robert Dufour va encore plus loin en révélant le nom de celui qui a été le plus en-avant dans cette logique du renversement métaphysique de l’Occident : « Il assumera entièrement les prophéties imprécatoires formulées quatorze siècles plus tôt à l’encontre de l’amor sui : l’amor sui subordonnera le bien commun à son propre pouvoir en vue d’une domination arrogante, l’amor sui sera rival de Dieu ; l’amor sui exigera tout pour lui ; l’amor sui voudra soumettre autrui pour son propre intérêt. »

Cela ira jusqu’à l’éloge extrême de la jouissance sans frein, celle qui n’hésite pas sur l’assujettissement de l’autre... N’est-ce pas pousser un peu loin le bouchon que de solidariser le grave Adam Smith avec cet amoralisme débridé ? Eh bien non ! Sade a lu Smith et a retenu de son exposé qu’il fallait en finir avec tout ce qui s’opposait à la satisfaction pulsionnelle. Il n’y a pas à faiblir sur l’enchaînement des conséquences. Nous ne nous adressons pas à l’humanité des producteurs mais à leur égoïsme affirme l’économiste. « Je me sers d’une femme par nécessité, comme on se sert d’un vase dans un besoin différent » poursuit le marquis. Et dorénavant, l’avenir est ouvert pour la pulsion généralisée et ce que Dany-Robert Dufour appelle la cité perverse. L’affaire rebondira au XX° siècle, avec la grande crise de 1929, dans le pays le plus puritain du monde, les Etats-Unis d’Amérique, lorsque l’image omniprésente de la pin-up relancera le cycle de la consommation. Il s’agira alors de susciter toutes les addictions possibles et industriellement exploitables.

La publicité contemporaine a trouvé là la source inépuisable de ses manipulations érotiques. Il est certes difficile de reconnaître le maître : « Les économistes libéraux chantant la théodicée smithienne sont ingrats : ils ont beaucoup de mal à reconnaître que Sade a sauvé le capitalisme. » Le sauvera-t-il encore ? Ce qui est sûr, c’est que toute une civilisation conspire désormais à subvertir en ce sens tous les facteurs humains en vue de la négation infernale de notre humanité.

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