Le libéralisme dans tous ses états.

Mardi 20 mars 2012 // La France

Drapeau de FranceEn pleine campagne présidentielle, les programmes sont brandis les uns contre les autres tout comme les valeurs qui confèrent aux divers projets leur substance et leur architecture. Mais il n’est pas interdit d’opérer une lecture philosophique des positions en présence, tant il est patent qu’en situation de crise, tous les candidats, peu ou prou, adoptent une certaine vision de la politique, dont les lignes de force se réfèrent aux systèmes de pensée qui structurent de longue date notre univers mental.

L’interprétation n’est pas toujours facile, car l’évolution, depuis plusieurs décennies, a conduit à nombre de révisions déchirantes. N’y a-t-il pas des normes communes qui situent les candidats et leurs formations dans un espace consensuel ? L’acceptation des procédures de la démocratie représentative est, semble-t-il, général. Ce n’était pas évident dans la période d’après-guerre, où le parti communiste laissait planer un doute, entre son inspiration léniniste et sa pratique légaliste. La culture jacobine, plus généralement, à partir de sa matrice révolutionnaire, s’opposait à la tradition libérale, minoritaire dans les milieux intellectuels. Peu s’effarouchaient des positions de Jean-Paul Sartre à l’égard de l’URSS et même le catholicisme de gauche subissait l’attirance communiste. Le grand tournant intellectuel en faveur du libéralisme eut lieu dans les années 80. Et depuis lors, l’essentiel de la controverse idéologique tourne autour des différentes acceptions du libéralisme.

Le libéralisme politique commande le fonctionnement des institutions, avec la pratique désormais entérinée de l’alternance. Sarkozy ou Hollande ou un autre choix, cela ne fait plus de difficultés, même si la victoire d’un camp est douloureusement accueillie par l’autre ou par les autres. C’est la règle du jeu, avec toutefois quelques interrogations. Un Jean-Luc Mélenchon, par exemple, lorsqu’il se réclame de la période la plus dure de la Révolution et justifie Robespierre, montre qu’il est encore à quelque distance de la pensée libérale. Sans doute se réclame-t-il du seul suffrage démocratique, mais il demeure l’héritier d’un courant toujours vivace qui aspire à une nouvelle radicalité. Un Alain Badiou, un Slavoj Zizek, un Toni Negri et quelques autres se profilent encore sur une ligne infiniment plus brutale, qui n’a pas renoncé à la stratégie léniniste, seule adaptée selon eux, à la liquidation de l’exploitation capitaliste. Ce faisant, ils se reconnaissent explicitement dans un penseur qui se situe pourtant dans l’histoire des idées à leur extrême opposé, Carl Schmitt. Le théoricien de l’état d’exception est aussi celui de la transgression de la norme. On pourra le traduire dans un autre idiome, mais on aboutira à la même légitimation de la violence. Lorsqu’on revient à la pensée d’un Franz Fanon dans les damnés de la terre, on établit en axiome que « la violence révolutionnaire est hautement humaine ».

C’est Jacques Rollet qui m’inspire ces rapprochements, avec son dernier essai (I) qui constitue une lumineuse mise au point sur le libéralisme et ses ennemis. J’avais déjà exprimé tout le bien que je pensais de son livre sur la tentation relativiste (2) et de sa réintroduction de la philosophie du bien commun selon Jacques Maritain dans les
problématiques actuelles. Il progresse ici dans sa démarche en marquant fortement comment les grandes figures de la pensée contemporaine structurent les débats les plus actuels, notamment ceux qui concernent la régulation de l’économie. Décisif me paraît le rapprochement qu’il opère entre droite et gauche extrêmes sur le concept de théologico-politique. C’est apparemment paradoxal, mais c’est métaphysiquement cohérent, lorsqu’on saisit qu’il s’agit pour les uns et pour les autres d’abolir le mal en ce monde. C’est Zizek qui parle de violence divine. La sécularisation des concepts théologiques se trouve encore plus accusée à l’extrême gauche que chez Schmitt qui est resté chrétien et ne pense ses propres catégories qu’en référence avec la transcendance. Raymond Aron avait trouvé le mot juste pour définir les idéologies totalitaires. En parlant de religions séculières.

Le libéralisme politique est étranger à cette tentation prométhéenne, il en constitue même le contraire absolu. Est-ce à dire qu’il échapperait à toute interrogation religieuse et morale ? Bien évidemment non, même si s’affirme de plus en plus une autre espèce de libéralisme, qualifié de moral, qui voudrait émanciper les individus de toutes les normes traditionnelles. Paradoxalement, note Jacques Rollet, la plupart des anti-libéraux révolutionnaires se réclament de cette permissivité où ils discernent sans doute la réalisation d’un certain rêve libertaire. En revanche, les libéraux les plus rigoureux, à l’exemple de Friedrich von Hayek, ont une conception très rigoureuse du droit, qui obéit selon eux à un ordre de raisons supérieures à la loi positive. Il ne suffit pas qu’une loi soit votée par le pouvoir législatif pour être légitime, il faut qu’elle réponde à une nécessité morale supérieure dont la formule n’est d’ailleurs pas évidente. Mais c’est pourtant le même Hayek qui a combattu avec le plus de vigueur et de constance la notion de justice sociale, qu’il désignait comme un mirage et même comme un danger redoutable, dans la mesure où il s’agit de conférer à l’Etat la maîtrise totale de l’économie dans une logique qui, pour notre théoricien ne peut que se rapporter à une régulation totalitaire des marchés et des agents économiques.

C’est sur ce terrain là que je me distinguerais nettement des convictions de Jacques Rollet, même s’il reconnaît un certain nombre de difficultés dans le système de Hayek. Mais il n’est pas possible de trancher en quelques mots un débat aussi considérable, bien qu’il soit d’ailleurs au coeur de la campagne présidentielle. La confiance inconditionnelle mise dans les processus inhérents au libre échange, selon les termes les plus classiques, peut-elle supporter le défi de la crise actuelle qui est mondiale ? J’avoue ne pas être convaincu quand Jacques Rollet veut faire le partage entre les règles du marché et celles du capitalisme financier avec lequel on tend, à tort, à l’assimiler. À l’heure de la spéculation universelle pareille distinction ne me paraît ni perceptible, ni recevable. Mais ouvrir ce chapitre c’est plonger dans un univers qui réclamerait un éclairage beaucoup plus spécifique et un examen rigoureux des notions fondatrices de ce qu’on appelle économie politique. Il existe d’autres critiques que celle que Karl Marx a tentée en son temps. La conjoncture, dans son urgence, nous fait une ardente obligation d’y revenir de la façon la plus rapide.

(1) Jacques Rollet - « Le libéralisme et ses ennemis, Hayek, Schmitt, Badiou et... les autres », Desclée de Brouwer, prix franco : 19,50€.
(2) Jacques Rollet - « La tentation relativiste ou la démocratie en danger », DDB, prix franco : 22 €. Cf.

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