Le dramatique recul de la langue française.

Vendredi 10 janvier 2014 // La France

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Jean-Baptiste Poquelin dit Molière.
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Il est maintenant difficilement contestable que la langue française et la Francophonie perdent du terrain. Il n’est plus tabou de parler d’une sorte de déclin. Les raisons de ce recul commencent à être connues, analysées et à former consensus. Elles tiennent bien entendu à la mondialisation, à l’affaissement relatif dans ce contexte de la puissance et du rayonnement de la France, ceci en particulier au niveau économique.

Fait aggravant, une partie de l’élite française cherche son modèle ailleurs, considérant le sien comme dépassé et incapable d’inventer l’avenir. Elle pense que la France serait plus forte et les Français plus heureux si elle adoptait le modèle américain et rêve même que le monde et en tout cas la France, adopte pour circuler dans le village global, une langue unique : l’anglais. Le renoncement est malheureusement affiché et visible. La France ne semble plus croire à l’universalité de sa langue qui a pourtant la chance de n’être plus seulement la sienne. Il faut convaincre les Français qu’ils font fausse route.

En écho, les hommes et les femmes des pays partageant avec elle le français se posent, et de plus en plus sérieusement, la question de la pertinence de leur choix francophone en accusant la colonisation de leur avoir fait parler une langue qui ne leur semble plus utile pour réussir et ne les fait plus rêver. Les liens sont en train de se distendre, de s’effilocher. Ils menacent de se rompre. C’est un sentiment négatif qui s’amplifie. On pense à mettre définitivement au placard de l’histoire, la langue française et la Francophonie car démodées et appartenant à une autre époque. Si rien n’est fait, en quelques décennies, la langue française perdra son statut de langue internationale et la Francophonie ne sera plus qu’un souvenir, au mieux une nostalgie.

À l’élan senghorien du partage d’une aventure humaniste, est en train de se substituer le sentiment humiliant d’un marché de dupes. L’amertume et le ressentiment des jeunes élites francophones, africaines tout particulièrement, est bien là. L’abandon se prépare dans la conscience collective, certes lentement mais sans pause ni relâche, faute d’antidotes portées par un volontarisme contraire. Pour en finir avec le doute, construire et faire partager un nouveau projet politique francophone, un préalable est incontournable : faire savoir que cette approche, même si elle a pu paraître hier pertinente, est du fait des nouveaux bouleversements géopolitiques du monde totalement à contre-courant. Reprendre la route, redonner espoir, c’est montrer d’urgence qu’au contraire la langue française et la Francophonie s’inscrivent avant tout et totalement dans la modernité. Elles se projettent dans l’avenir et répondent positivement aux besoins et aux défis géopolitiques contemporains et des prochaines décennies.

Il faut aussi donner des signaux forts pour dissiper le sentiment d’humiliation que génère une France perçue à la fois comme arrogante et doutant d’elle-même. Elle est passée de la domination à une sorte d’abandon et son volontarisme culturel est contredit par sa politique de déflation des moyens attribués à son réseau d’établissements culturels à l’étranger et aux institutions francophones.

Reste aussi que la France conserve, malgré cette dichotomie, une conception jacobine de la Francophonie vue par elle comme une extension de sa langue, de sa culture et de son aire d’influence. Elle cherche, de même, à prolonger son modèle vers d’autres pôles de puissance existants ou en émergence. Cette attitude universaliste que l’on ne peut lui reprocher, doit être dans la Francophonie un ferment et une composante d’un multilatéralisme innovant à vocation mondiale, basé sur la mise en réseau des acteurs et impliquant l’ensemble des pays membres. Ce ne doit pas être un fardeau à porter, conséquence d’une volonté de la France d’imposer un modèle dont, par ailleurs, une partie de ses élites conteste aujourd’hui la validité. La France doit avant tout agir véritablement en partenaire.

La modernité est-elle au coeur du projet francophone ? La langue française et la Francophonie sont-elles porteuses d’une vision et de valeurs qui intéressent le monde, capables de rassembler des peuples aux cultures différentes ?
En cas de réponse positive, il faut réfléchir aux initiatives à prendre, aux stratégies à mettre en oeuvre pour convaincre les opinions publiques et les élites des pays francophones et de la France, en particulier. Rien ne sera possible si dans les débats qui concernent l’avenir de la Francophonie, des voix ne se font pas entendre dans les grands médias d’opinion pour promouvoir les idées du renouveau face aux conservatismes et à la pensée défaitiste dominante. Le récent débat sur la langue d’enseignement en France a parfaitement illustré et montré ce besoin. Il s’agit aussi de proposer quelques grandes pistes d’action à parcourir pour changer la donne. Il faut faire exister une Francophonie qui « fabrique » du vivre et de l’agir ensemble et qui, utile, crée un sentiment d’appartenance.

Bref, sans renier le passé marqué par une première francophonie d’essence coloniale et une seconde francophonie post-coloniale, il s’agit de construire une troisième francophonie prenant en compte la donne géopolitique du 21e siècle, c’est-à-dire celle d’une mondialisation culturelle qui met en présence intensive et en concurrence des visions du monde, des modes de vie dont les différences deviennent largement perceptibles et acquièrent de ce fait une portée stratégique ». La France y trouvera son intérêt car on peut douter de la pérennité de la Nation sans une langue française et une Francophonie forte, mais pas la France seule, le monde dans son ensemble et tout particulièrement les pays qui auront choisi de s’allier sur des projets communs pour partager en partie une communauté de destin, c’est-à-dire les pays membres de la Francophonie.

Pour faciliter les échanges et circuler au mieux dans le « village global », deux options linguistiques sont sur la table : la langue unique et le multilinguisme. La langue unique, c’est-à-dire, actuellement, l’anglais, est l’option, majoritairement, choisie par nos élites. Elle présente l’inconvénient majeur d’entraîner l’uniformisation des modes de vie et l’acculturation des peuples au bénéfice de la culture dont elle est issue. C’est l’ennemie de la diversité. Le bon choix, c’est le multilinguisme. Il permet l’accès à la langue dominante mais n’enferme pas. Antidote au repli identitaire, il offre une respiration vers d’autres cultures. Le multilinguisme est à la démocratie culturelle ce que le multipartisme est à la démocratie politique. Faute de multilinguisme, on transforme l’ouverture linguistique en assimilation anglo-saxonne. Enfin, le principe de précaution doit être rappelé. Qui peut dire aujourd’hui, quelle sera demain la réalité linguistique du monde, alors que les États-Unis ne sont plus la seule hyper-puissance ?

Le pluriel linguistique croît rapidement. On le constate au niveau international avec la montée en puissance de langues de pays émergents, telles que le chinois et de langues-monde comme l’espagnol. On le voit aussi au niveau local avec le développement des pédagogies convergentes et la promotion des langues régionales et ethniques. Le multilinguisme est moderne. La langue unique est un concept maintenant dépassé. La langue française doit lier son destin à l’essor du multilinguisme, préalable au maintien de la diversité culturelle dont elle est un des fers de lance. En militant pour le multilinguisme du local à l’international, et en France même, on assurera la pérennité de la langue française en trouvant là un des fondements de son attrait comme grande langue internationale et un moteur de son rayonnement. Cela implique, en France, la maîtrise à égalité de deux langues étrangères à la fin de l’enseignement secondaire.

Rappelons aussi que riche des valeurs qu’elle véhicule, toujours fortement demandée, atout économique et universitaire, la langue française n’est plus la langue de la seule France, elle appartient aux peuples francophones. C’est une de ses forces. Langue de partage, dans un espace marqué plus que tout autre par la diversité culturelle et linguistique, elle reste fragile car, le plus souvent, elle n’est pas langue première. En Afrique, du fait de l’accroissement démographique, quelque 700 millions de personnes devraient parler français en 2050. Mais ceci n’est naturellement possible que si le français s’enracine en tant que langue africaine et que si, en cours de route, les pays d’Afrique ne l’abandonnent pas. Il peut en être autrement surtout si les Français continuent à déconsidérer leur langue et si la France ne fait pas l’effort, en s’en donnant les moyens, de contribuer comme par le passé à son enseignement à l’étranger. Des craquements avertisseurs se font entendre. Il est plus que temps de prendre conscience de la dimension stratégique essentielle des enjeux linguistiques et culturels, par ailleurs indissociables, que l’on continue pourtant à considérer comme marginaux.

Un long cheminement prenant ses sources dans la pensée de Léopold Sedar Senghor a fait comprendre l’importance du dialogue dans la mondialisation culturelle et par conséquent l’importance des unions géoculturelles dédiées à ce dialogue dans les relations internationales. La Francophonie, en tant qu’union géoculturelle de langue française, du fait du dialogue que-permet notre langue commune, trouve là une première raison de son attractivité, une première expression de sa modernité.

Mais, il existe d’autres rencontres entre les besoins du monde et l’offre francophone de valeurs. Progressivement, la Francophonie a porté un rêve, le rêve francophone. Après un demi-siècle d’engagement et de pratique, sa vision du monde s’est affirmée. Elle a façonné un universalisme de métissage et prône la diversité culturelle et linguistique, la solidarité comme compagne de la liberté, la démocratie et le dialogue comme outils de la paix. Elle choisit pour l’accès à l’universel la synthèse des différences et privilégie l’approche multilatérale.

La solidarité internationale, le dialogue des cultures, le combat pour les biens communs de l’Humanité la caractérisent. Elle constitue un contrepoids tant aux intégrismes qu’aux volontés impériales des plus puissants. C’est un laboratoire de l’autre mondialisation, la mondialisation humaniste. Par les valeurs universelles qu’elle porte, le dialogue inter-culturel qu’elle permet et la solidarité qu’elle construit, elle a pleinement vocation à être un acteur moderne des relations internationales et un facteur de développement pour les peuples qu’elle rassemble. Voilà sa place et son utilité.

Avec la participation du professeur Michel Guillou directeur de l’institut pour l’étude de la francophonie et de la mondialisation (Université de Lyon 3 - Jean Moulin)

Cela suffit que nos journalistes disent : « prime time » alors qu’il convient de dire : » En début de soirée ».
Ne plus dire : « live » mais en parlant notre langue, qu’ils disent : » en direct ».

SVP Madame Monsieur « Parler Français et non Anglais ».

 

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