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Le difficile retour des vétérans d’Irak et d’Afghanistan.

Par Thomas CANTALOUBE

Mercredi 5 décembre 2012 // Le Monde

Au bout d’un quart d’heure de conversation dans un petit café du centre-ville de Portland, Miah Washburn ne peut s’empêcher de lâcher : « Normalement, j’ai du mal à rester ainsi, dos à la salle, sans péter un câble ! Là, je fais un effort et j’y parviens. Ce qui veut dire que je vais mieux… » Il dit cela avec un demi-sourire, comme s’il s’efforçait de se convaincre lui-même. Vingt ans dans l’infanterie et surtout trois tours of duty en Irak et Afghanistan ont fait de Miah un « vet », un ancien combattant avec son lot de blessures physiques et de fêlures mentales, alors qu’il n’a même pas 40 ans.

Il n’y a pas grand-monde en dehors des États-Unis pour plaindre des gens comme Miah et les dizaines de milliers de vétérans d’Irak et d’Afghanistan. Deux guerres impopulaires qui ont fait des centaines des milliers de victimes civiles qui, pour la plupart, n’avaient rien demandé, laissent peu de place à la compassion pour les GI’s qui ont mené le combat. Néanmoins, les États-Unis vont devoir composer avec les conséquences de ces deux conflits pour les décennies à venir. À la fin des années 1990, soit vingt-cinq ans après la fin de la guerre du Viêtnam, un sans-abri sur deux dans les rues des villes américaines était un vétéran de cette guerre. Aujourd’hui encore, les centres d’accueil psychiatriques sont pleins de ces vieux soldats qui ont laissé une partie de leur cerveau dans les jungles d’Asie. Le coût social sera-t-il le même avec les vétérans d’Irak et d’Afghanistan ?


© Thomas Cantaloube

Maintenant, Miah Washburn (photo ci-contre) est acteur à temps partiel (c’est une litote), et le reste du temps il est étudiant – section arts option théâtre. C’est l’un des rares bénéfices de l’armée américaine : elle paie des études de bonne qualité. Mais il lui a fallu près de cinq ans pour en arriver là : pouvoir s’asseoir à une table (dos à la salle), parler de son expérience, aller en cours, s’occuper de ses enfants, monter sur scène et, de manière générale, mener une vie normale dans la société américaine.
Après ses deux premiers tours en Irak, il est revenu blessé au genou et sa femme l’a quitté avec leurs enfants. Il s’est porté volontaire pour aller en Afghanistan, « afin d’y mourir », comme il le confesse, pour que ses gosses touchent sa pension. « Ça n’a pas marché… » Il lui a donc fallu réintégrer la société. « Les Américains sont tellement protégés qu’ils ne se rendent pas compte de la réalité de ce qui se passe en dehors de leur frontière, y compris des guerres qu’ils ont déclenchées. Ce que j’ai vécu en Irak et en Afghanistan, je ne peux le partager avec personne d’autres que mes frères d’armes. J’ai le sentiment que je ne peux parler à personne de mon expérience et que, de toute manière, il ne vaut mieux pas car les gens ne comprendraient pas, surtout les trucs horribles. »

Alors qu’à l’époque du Viêtnam, la conscription prévalait encore, aujourd’hui, seul un Américain sur cent sert sous les drapeaux, et seuls 40 % de ces derniers se sont retrouvés au front ces dix dernières années. Autrement dit, il n’y a que 0,4 % des Américains qui ont touché du doigt les conséquences de leurs décisions collectives. Les soldats morts (6 600) sont la partie émergée de l’iceberg. Les milliers d’amputés et de paralysés forment une autre partie. Et puis il y a tous ceux qui, grâce aux blindages et aux protections personnelles de plus en plus performantes, s’en sont sortis physiquement intacts, mais atteints dans leur tête.

Habitué à patrouiller à pied dans les villages irakiens et afghans tous les sens à l’affût, Miah Wasburn a dû réapprendre à marcher sur le campus de l’Université de l’Oregon parmi de nombreux étudiants originaires du Moyen-Orient : « J’avais plus de mal à aller en classe que de patrouiller en terrain hostile. Nous ne combattions pas un ennemi en uniforme, mais des gens habillés de manière ordinaire. » Il lui a fallu quatre ans pour oser demander de l’aide afin de surmonter ce qui le minait : insomnies, cauchemars, peur de la foule, sentiment d’insécurité permanent, dédain pour les complaintes ordinaires de son entourage, tendance à chercher refuge auprès d’une bouteille d’alcool…

Dans son cabinet en rez-de-chaussée du vaste complexe de l’hôpital des anciens combattants de Portland, le docteur Jed Grodin le sait : « La chose la plus difficile pour les anciens combattants, c’est de pousser cette porte. » Le stigmate attaché aux problèmes psychologiques est toujours aussi fort au sein de l’armée mais, surtout, « l’évitement est une des expressions du symptôme post-traumatique ». Le PTSD (symptôme post-traumatique) est vieux comme la guerre et a reçu au cours des époques différentes dénominations : fatigue de la bataille, choc de l’artillerie, etc. Mais c’est aujourd’hui un symptôme psychologique dûment codifié et répertorié. Ce qui ne veut pas dire que les soldats le reconnaissent facilement, même si différentes études soulignent que 20 % à 30 % d’entre eux en sont victimes. Il s’ajoute également à une autre caractéristique propre aux guerres d’Afghanistan et d’Irak : les traumatismes crâniens résultant des explosions et des commotions subies mais pas forcément diagnostiquées quand il n’y a pas eu de blessures ouvertes.

Cet article m’a été inspiré par un reportage que j’avais effectué à Los Angeles en 1997, au cours duquel j’avais découvert que la moitié des sans-abri américains étaient des anciens de la guerre du Viêtnam. Ce qui en disait long sur les stigmates de cette guerre pourtant vieille de plus de vingt ans à l’époque. Ayant suivi depuis 2003, lorsque j’étais correspondant aux États-Unis, les différentes opérations militaires américaines en Irak et en Afghanistan, j’ai voulu en sonder les vétérans, histoire de savoir si leur réintégration dans la société américaine serait aussi difficile que celle de leurs camarades du Viêtnam. J’ai choisi de réaliser ce reportage dans l’Oregon, un État peu peuplé, avec beaucoup de soldats, et très à gauche.

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