Le corps des femmes est meurtri, vendu, rabaissé, dénigré, accusé des pires maux.

Monologue du vagin.

Jeudi 14 février 2013 // Le Monde

Pourtant, il ne s’est jamais autant mis en scène dans l’espace public, avec la troisième génération de féministes. On pense bien sûr aux Femen, ce groupe d’Ukrainiennes qui manifestent, torse nu, de Kiev à Paris en passant par Davos. On pense aussi aux Pussy Riot, ce groupe russe qui a défrayé la chronique récemment. On pense encore aux Indiennes, toujours mobilisées après le scandale provoqué par un viol collectif à New Delhi en décembre et qui vont manifester partout dans le pays en février, comme le raconte Tehelka. Tour d’horizon d’un phénomène à la fois visuel et politique, d’une révolution en marche.

Un milliard de femmes en marche ; Aux Indes les femmes ont répondu à l’appel au soulèvement de la féministe américaine Eve Ensler. Et elles ont choisi la prochaine Saint-Valentin pour protester.

Une salle comble, à New Delhi, au début du mois de janvier. Eve Ensier, l’auteur des Monologues du vagin, monte sur scène. J’en ai assez du brassage obscène de données. Il est temps que la question des femmes sorte de la victimisation et passe à la célébration. Je suis une créature émotive, déclare-t-elle en citant une autre de ses pièces. Ne me dites pas de ne pas pleurer./De me calmer/de ne pas être si extrême/d’être raisonnable./Je,suis une créature émotive. C’est comme ça que la Terre s’est faite./Que le vent continue à polliniser. On ne dit pas à l’océan Atlantique de bien se tenir.

L’appel à célébrer la féminité est devenu depuis juillet dernier un mouvement international appelé One Billion Rising [un milliard debout]. Une femme sur trois est violée ou battue chaque année dans le monde, ce qui fait un milliard de victimes. Eve Ensler s’est dit que si les femmes du monde entier se dressaient ensemble, on pourrait triompher du patriarcat. Des femmes et pas mal d’hommes ont prêté l’oreille et 182 pays se sont ralliés à la cause. Des Philippines à Cancun, du Congo à la Caraïbe, de Jane Fonda à Robert Redford, d’Alice Walker au dalaï-lama. Pour célébrer la féminité, la vaginité, clamer haut et fort que c’est quelque chose de puissant, d’attirant et de cérébral et la source de toute la création, du plaisir - et des orgasmes.

Avec le soulèvement spontané qui a suivi le viol collectif de Delhi [la jeune femme, agressée le 16 décembre, est morte treize jours plus tard], l’Inde est désormais le principal pivot du mouvement. Celui-ci appelle à se mobiliser, à danser, à se lever et à faire du 14 février, jour de la Saint-Valentin, la fête du Vagin ou la fête de la Victoire, la fête de la lutte contre les violences faites aux femmes.

La campagne One Billion Rising (OBR) est dirigée en Inde, et dans toute l’Asie du Sud, par Kamla Bhasin. Cette féministe coriace annonce un tsunami et décrit l’événement avec son humour et sa sincérité habituels. Elle a une jambe dans le plâtre à la suite d’un accident survenu récemment à Kaboul, en Afghanistan : Ce plâtre va presque jusqu’à mon vagin et il dialogue avec lui fait-elle remarquer, consciente de son effet. Comme l’a dit quelqu’un au siècle dernier, on ne peut être sérieux tout le temps. Il faut se détendre et rire un bon coup. Outre Exploring Masculinity, un livre sur la masculinité, et plusieurs ouvrages sur les rapports hommes-femmes, elle a écrit des chansons sur lesquelles les associations de tout le pays dansent en préparant la Saint-Valentin.

"C’est la guerre !"

Les femmes de tout le sous-continent indien profitent de la Saint Valentin pour relancer les campagnes existantes visant à obtenir de véritables changements, législatifs et politiques, et à provoquer un changement social de l’intérieur.

"C’est la guerre", proclame fièrement Rukmini Panda, de l’Alliance nationale des femmes de l’Odisha [association de cet Etat du nord-est du pays].

Les étudiants d’Hyderabad [dans le Sud] ont quant à eux réalisé pour l’occasion une vidéo tandis qu’un jeune homme de l’université de Delhi déclare : Empêchons les hommes de sortir le soir. Comme ça, hommes et femmes seront en sécurité. Les femmes de l’association Ekta, du Tamil Nadu [Etat méridional], ont réalisé une enquête pour déterminer les risques courus par les femmes dans la ville de Madurai, de façon à changer les choses. La YWCA [Young Women’s Christian Association, association féministe] d’Aizawl, la capitale du Mizoram [petit Etat du Nord-Est], projette une marche avec les travailleuses du sexe où toutes les femmes seront habillées comme elles par solidarité. La YWCA de Delhi va organiser une nuit de concerts par et pour les femmes le 14 février.

Et dans le Madhya Pradesh [au centre du pays], le mouvement a réussi à réunir des milliers de personnes, hommes et femmes, pour un rassemblement. Le ministre en chef a dû accepter deux revendications : la remise en service du numéro d’urgence 1081 et la création d’une cellule spéciale qui analysera le budget de l’Etat pour déterminer la part affectée à l’amélioration du cadre de vie des femmes. Pourla Saint-Valentin, les associations ont prévu d’organiser des panchayat [assemblées] spéciaux dans tous les districts du Madhya Pradesh sur la question des violences faites aux femmes. Une résolution sera adoptée. Et 10 000 personnes bloqueront la route réservée aux VIP dans la capitale de l’Etat. Les femmes y parleront des violences qu’on leur inflige. Plus audacieux, le projet de quelque 50 000 femmes de la région centrale de Bundelkhand pour ce jour-là :

Sortir de chez elles et parler de viol. Ces femmes viennent de villages où les hommes leur interdisent ne serait-ce que de prononcer le mot viol.

Dans l’Etat du Gujarat, Mallika Sarabhoi, danseuse indienne classique et militante acharnée, a mêlé l’inspiration du mouvement OBR à son féminisme à elle pour monter un spectacle itinérant intitulé Women With Broken Wings [Femmes aux ailes brisées], en collaboration avec la pianiste suisse Elizabeth Sombart. Le spectacle vous fait passer par douze étapes de la féminité, parmi lesquelles la naissance, la découverte de son corps, le viol, la mort et l’espoir de résurrection. Lors d’un débat sur les violences faites aux femmes qui s’est déroulé à l’université de Delhi, Mallika Sarabhai abousculé son public en lui faisant comprendre que le patriarcat était partout : une belle femme est en train de méditer dans la forêt pendant qu’un singe borgne la regarde tout en faisant du yoga. Le dieu Indra descend des cieux. Il est frappé par sa beauté. Tout occupée par son pranayam [exercice de respiration], la femme ne s’aperçoit pas de sa présence. Enflammé, Indra la viole, au grand dam du singe. Scandalisé par cette atteinte à son honneur d’homme de haute caste, le mari demande au dieu Vishnou de faire payer Indra. Celui-ci est sommé de sacrifier un cheval en pénitence. Il est alors absous - et l’honneur du mari brahmane est sauf. La femme, elle, n’est pas digne de la moindre considération. A la fin, Mallika Sarabhai se tourne vers le public en lançant les dernières pensées du singe borgne : Les êtres humains ont une justice fort étrange.

Pour de nombreux participants au mouvement ORB, la sexualité est un objectif secondaire. La Saint-Valentin 2013 sera pour eux la victoire sur le silence et l’occasion de passer de l’indignation à l’action concrète. Les femmes font déjà trembler le pays. Les choses ne seront très probablement plus comme avant. Les portes ont été forcées et les portiers contraints de partir. Pour parler d’elles à haute voix, pour parler de leur faim, de leur douleur, de leur solitude et de leur humour, pour les rendre visibles de façon qu’elles ne soient pas ravagées dans la nuit sans grandes conséquences pour les femmes.(Eve Ensler, Les Monologues du vagin).

Pour la Saint-Valentin, les associations ont prévu d’organiser des panchayat [assemblées] spéciaux dans tous les districts du Madhya Pradesh sur la question des violences faites aux femmes. Une résolution sera adoptée. Et 10 000 personnes bloqueront la route réservée aux VIP dans la capitale de l’Etat. Les femmes y parleront des violences qu’on leur inflige. Plus audacieux, le projet de quelque 50 000 femmes de la région centrale de Bundelkhand pour ce jour-là : sortir de chez elles et parler de viol. Ces femmes viennent de villages où les hommes leur interdisent ne serait-ce que de prononcer le mot viol.

Dans l’Etat du Gujarat, Mallika Sarabhoi, danseuse indienne classique et militante acharnée, a mêlé l’inspiration du mouvement OBR à son féminisme à elle pour monter un spectacle itinérant intitulé Women With Broken Wings [Femmes aux ailes brisées], en collaboration avec la pianiste suisse Elizabeth Sombart. Le spectacle vous fait passer par douze étapes de la féminité, parmi lesquelles la naissance, la découverte de son corps, le viol, la mort et l’espoir de résurrection. Lors d’un débat sur les violences faites aux femmes qui s’est déroulé à l’université de Delhi, Mallika Sarabhai abousculé son public en lui faisant comprendre que le patriarcat était partout : une belle femme est en train de méditer dans la forêt pendant qu’un singe borgne la regarde tout en faisant du yoga. Le dieu Indra descend des cieux. Il est frappé par sa beauté. Tout occupée par son pranayam [exercice de respiration], la femme ne s’aperçoit pas de sa présence. Enflammé, Indra la viole, au grand dam du singe. Scandalisé par cette atteinte à son honneur d’homme de haute caste, le mari demande au dieu Vishnou de faire payer Indra. Celui-ci est sommé de sacrifier un cheval en pénitence. Il est alors absous - et l’honneur du mari brahmane est sauf. La femme, elle, n’est pas digne de la moindre considération. A la fin, Mallika Sarabhai se tourne vers le public en lançant les dernières pensées du singe borgne : Les êtres humains ont une justice fort étrange.

Pour de nombreux participants au mouvement ORB, la sexualité est un objectif secondaire. La Saint-Valentin 2013 sera pour eux la victoire sur le silence et l’occasion de passer de l’indignation à l’action concrète. Les femmes font déjà trembler le pays. Les choses ne seront très probablement plus comme avant. Les portes ont été forcées et les portiers contraints de partir.

"Pourparler d’elles à haute voit pourparler de leur faim, de leur douleur, de leur solitude et de leur humour, pour les rendre visibles de façon qu’elles ne soient pas ravagées dans la nuit sans grandes conséquences" (Eve Ensler, Les Monologues du vagin).

Un mouvement qui fait des émules.

En Amérique du Nord, le mouvement a été lancé au mois d’octobre 2012 dans la Saskatchewan, par quatre femmes : Jessica Gordon, Sylvia McAdams, Sheelah McLean et Nina Wilson [pour protester contre la loi omnibus C-45 du gouvernement fédéral canadien et alerter sur ses conséquences, non seulement sur les autochtones, mais également sur les territoires, l’eau et tous les citoyens canadiens]. Début décembre, la grève de la faim de la chef de la réserve d’Attawapiskat, Theresa Spence, dans l’Ontario, a encore accéléré le mouvement. [Theresa Spence a finalement mis fin à son jeûne le 24 janvier.]

Société matriarcale.

Ce n’est pas un hasard si ce sont des femmes qui ont lancé le mouvement, explique Kiera-Dawn Kolson, une jeune femme de la nation déné, des Territoires du Nord-Ouest, âgée de 26 ans et très investie depuis le début de la mobilisation. Kiera-Dawn Kolson a regardé avec attention les images des manifestations qui se multiplient dans tout le pays. Elle leur a trouvé un point commun : de l’Ontario au Nunavut, de la Saskatchewan au Yukon, ce sont surtout des femmes que l’on voit sur les images, des femmes qui organisent les manifestations et qui s’en font les porte-parole. La jeune femme n’est pas spécialement surprise.

Nombre de nos communautés sont encore des sociétés matriarcales, souligne-t-elle. Dans de nombreuses communautés canadiennes autochtones, les grands-mères ont toujours mené la barque. Mais les communautés autochtones ont toutes dû se soumettre à la Loi sur les Indiens, une législation qui cherchait à régir tous les aspects de la vie quotidienne et qui a eu des conséquences désastreuses pour les femmes. Rédigée par des hommes blancs animés de valeurs victoriennes, cette loi a explicitement écarté les femmes de toute forme de pouvoir et a même conditionné leur identité à celle de leur mari [une femme indienne qui épousait un non-Indien perdait son statut].

Près de cent quarante ans plus tard, au Canada comme dans le monde entier, les jeunes femmes autochtones font partie de la catégorie de population la plus touchée par la violence. Dans certaines provinces canadiennes, la probabilité d’être assassinée est sept fois plus forte pour les femmes autochtones que pour les autres femmes. Selon l’Association des femmes autochtones du Canada (NWAC), entre 2000 et 2010, 582 femmes autochtones ont été assassinées ou ont disparu - sans parler des cas qui n’ont pas été signalés à la police.

Angela Smith a été laissée pour morte dans la forêt glacée et les deux hommes sont rentrés chez eux. Ils n’ont pas imaginé une seconde qu’elle pourrait survivre, mais ils se trompaient : non seulement elle a survécu, mais son histoire est devenue l’incarnation de la force de résilience face à une violence inimaginable.

Idle No More continue à gagner du terrain et les femmes qui sont à la tête du mouvement cherchent à nous faire comprendre comment le pouvoir politique, le racisme et les inégalités économiques sont sources d’oppression pour tous les peuples autochtones. Le mouvement Idle No More témoigne de l’aptitude des femmes à se réapproprier le pouvoir pour lutter contre l’oppression et de la détermination d’un peuple qui refuse toute forme d’assimilation.

Nue et contre tous en Egypte : Pour défendre la liberté et pour dénoncer la politique des islamistes au pouvoir dans son pays, Aliaa Magda Elmandy utilise son corps comme instrument de résistance. En décembre 2012, alors que la rue égyptienne est divisée sur le projet de nouvelle Constitution, la jeune blogueuse Aliaa Magda Elmandy, jusque-là engagée sur les questions des libertés de la femme, va se lancer dans le débat politique. Le 21 décembre, accompagnée de deux autres militantes des Femen [mouvement ukrainien], elle se présente nue devant l’ambassade d’Egypte à Stockholm, arborant le drapeau égyptien et un Coran en guise de cache-sexe. Sur les corps des trois manifestantes on pouvait lire : La charia n’est pas une Constitution, Non à l’islamnne, oui à la lakité, ou encore l’apocalypse selon Morsi. Ce tour de force a des échos jusqu’en Egypte.

Tout a commencé le 23 octobre 2011.

Dans une Egypte à feu et à sang, où le régime vacille, Aliaa Magda Elmandy, 20 ans, pose Nue et contre tous pour défendre la liberté et pour dénoncer la politique des islamistes au pouvoir dans son pays, Aliaa Magda Elmandy utilise son corps comme instrument de résistance. Alice Schwarzer a pourtant invité les jeunes femmes en Allemagne dans l’idée de mener une action de protestation commune. Les féministe la de la vieille et de la nouvelle génération semblent ainsi se rapprocher : Celles de la vieille génération, qui paraissent parfois hors du temp, et celles de la nouvelle, qui ont compris qu’obtenir l’attention du public implique qu’on obtienne celle des médias. Et qui savent que la presse aiment bien les poitrines opulentes.

Elles ne sont pas les seules, dans le paysage nouveau féminisme, à protester. A Moscou, il y a les Pussy Riot et leur rock punk. Deux d’entre elles croupissent aujourd’hui en prison parce qu’un jour- ont fait irruption dans une cathédrale et injuriés Poutine. Aux Etats-Unis, il y a les Slutwalk, "marches des salopes". En Egypte, l’étudiante art Aliaa Magda Elmandy s’est déshabillée pour défendre son droit de décider librement de sexualité. Sa photo a fait le tour du monde. En Tunisie, un groupe Femen a vu le jour.

Parfois, elles se rencontrent aussi dans la vrai vie, les féministes de la vieille et de la nouvelle génération ; les féministes des deux Europes. Comme ce fut le cas à Paris, une semaine après l’entretien au ministère de l’Intérieur, où un groupe de championnes françaises des droits de la femme reçoivent les Femen et leur ont trouvé un logement ; toutes ensemble, elles vont manifester avec les seins nus...

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