Le communisme est-il encore un horizon possible ?

Lundi 16 février 2015 // Le Monde

Depuis l’effondrement du bloc soviétique, il semblerait que la question ne se pose même plus, en raison de l’échec sanglant d’un système rejeté par les peuples qui l’ont subi. On s’est même demandé, au lendemain de la chute du mur de Berlin, si l’histoire n’était pas, en quelque sorte, accomplie, canonisant définitivement l’alliance de la démocratie libérale et du capitalisme. Certes, il demeure chez nous l’ombre d’un parti communiste, mais son réformisme évident l’a éloigné de son idéologie fondatrice et l’on cherche vainement parmi quelques groupuscules ne serait-ce que l’apparence d’une possible refondation.

Et pourtant, en dépit de l’évidence, Alain Badiou, orgueilleusement solitaire, continue de proclamer son invraisemblable credo. L’homme est suffisamment brillant pour susciter l’intérêt, sa culture et sa dialectique lui valant des auditoires étudiants en haleine de tant de vivacité intellectuelle. Mais l’exception ne fait que confirmer la règle. Pourquoi, dans ces conditions, Marcel Gauchet a-t-il accepté de mener un débat serré avec lui, prenant très au sérieux une argumentation à laquelle il réplique minutieusement, comme s’il en tirait beaucoup de profit ? La réponse est dans la situation actuelle, Non seulement insatisfaisante pour l’auteur du Désenchantement du monde, mais même insupportable.

De ce point de vue, Marcel Gauchet se dévoile. On savait son irréductible adhésion au modèle de la démocratie libérale, telle qu’elle s’est forgée au cœur de la modernité, comme promesse d’autonomie humaine et de projet commun. Pour ma part, même si je n’en suis pas étonné, j’ai découvert à quel point il se distinguait de l’actuel consensus par son hostilité franche et ouverte à l’hypercapitalisme qui s’est imposé dans la dynamique de la mondialisation. On pourrait parler à son propos de réformisme radical pour bien marquer la différence avec le prométhéisme violent de la Révolution. Il n’empêche que l’ampleur de sa contestation, et même de sa révolte, à l’égard du système actuel se déploie ici sur la scène publique et que cette sorte de bras de fer qu’il engage avec un adversaire de taille, lui fournit l’occasion d’accuser son originalité et la fermeté de son refus. Alain Badiou a d’ailleurs compris qu’il pouvait tabler sur une sorte de complicité souterraine, même si elle ne débouche sur aucune stratégie commune.

Les dernières pages de leur débat intense sont à ce sujet précieuses. Écoutons Badiou : « Sans la relance de l’hypothèse communiste, l’hypothèse réformiste que vous défendez n’a aucune chance de se réaliser. Au-delà de la stratégie, cela signifie peut-être également que la démocratie elle-même a besoin d’être travaillée par l’altérité, qu’elle soit interne ou externe à sa forme. Donc au final, c’est vous qui devriez me remercier ! Vous n’irez en pratique nulle part sans moi. Je me propose en fait de vous aider ! ».

Le piège est trop évident, et Marcel Gauchet n’a nulle envie de s’y laisser prendre. il fait quand même une concession non négligeable à son interlocuteur : « J’admets volontiers que toutes les énergies sont nécessaires pour qu’une maîtrise politique de la mondialisation néo-libérale se mette en place. J’ajoute même que l’hypothèse communiste, que je préférerais appeler pour mon compte « l’utopie communiste » est de nécessité inscrite dans l’horizon de nos sociétés, comme l’utopie anarchiste, entant que projection du principe d’égale liberté qui les fonde. » Une telle concession est plus que formelle, car même si les deux protagonistes terminent sur un désaccord définitif, ils ont révélé que celui-ci n’était pas exempt de complicités eu égard à la désignation d’un adversaire commun et de l’énormité de la bataille engagée pour ébranler sa puissance.

Si un pacte est concevable, il ne l’est que conceptuellement, c’est-à-dire dans le feu d’une dialectique qui permet de mieux éclairer les enjeux et les impératifs de l’action. Badiou a fait une croix définitive sur la démocratie parlementaire, qui est, pour lui, intrinsèquement complice de l’hypercapitalisme. Gauchet est d’avis qu’il n’y a de modification possible du régime économique que grâce aux procédures et aux garanties de cette démocratie. Les partisans de l’hypercapitalisme ne se satisferont sans doute pas d’un tel désaccord, car ils retiendront que Gauchet est leur ennemi irréductible et qu’il peut devenir dangereux en infusant dans les procédures démocratiques l’esprit d’une contestation mortelle.

Il faut encore ajouter que Badiou et Gauchet s’opposent sur la nature exacte de la configuration mondiale du capitalisme et de la crise évidente qu’il traverse. Pour le second, cette crise présente des aspects complètement neufs par rapport aux crises du passé, alors que pour le premier nous sommes toujours dans le cours normal d’un système identique. La différence est considérable, car si le système est monolithique, et monolithiquement solidaire, il n’y a de perspective que révolutionnaire. Pour Gauchet, au contraire le réformisme est possible car le système est complexe.

Désossons le capitalisme, alors on pourra agir un à un sur les facteurs que l’on aura préalablement isolés. Il semble envisageable de maîtriser le capitalisme en améliorant sa compréhension détaillée et en régulant certains de ses aspects constitutifs apparaissant comme problématiques. »

Au terme de cette discussion qui m’a passionnée, je me suis retrouvé avec les mêmes sentiments qu’au débouché de la confrontation entre Jean-Claude Michéa et Jacques Julliard (cf. Royaliste n° 1063 ) Tantus labo,’ ! Quel travail, mes aïeux ! Le projet de refonder un régime économique en alternative avec l’hyper capitalisme présente quelque chose de démesuré. A tel point qu’on l’imagine mal sans l’énergie révolutionnaire qui habite encore Badiou, et qui, en même temps, fait légitimement peur. En dépit des démentis et des distinguos de l’intéressé, on constate qu’il a de la révolution culturelle maoïste une conception inacceptable et qui continue de fleureter avec le vertige de la terreur.

C’est la raison pour laquelle une bonne partie du débat entre le communiste et le libéral tourne autour de l’histoire du communisme réel. Badiou veut s’émanciper des scories de cette histoire, qu’il analyse souvent d’ailleurs avec acuité, mais il peine à persuader quant au contour du néo-communisme qu’il imagine. Quant à Gauchet, il fait preuve une fois de plus de sa maîtrise très hégélienne du cours des choses. J’aurais d’ailleurs quelques objections à lui présenter quant à sa philosophie de l’histoire et ce que j’oserais appeler son culte de la modernité. Pour moi en tout cas, ce qui relève de la tradition n’est pas forcément obsolète. On y puise, comme l’affirmait Péguy, la source inépuisable de notre connaissance de l’humanité.

Chateaubriand et Baudelaire étaient des anti-modernes, qui ne pouvaient pas s’abstenir d’une modernité dont ils distinguaient les périls pour mieux les surmonter et permettre aux communautés humaines de poursuivre leur marche, dans la solidarité des générations, sans sacrifier le meilleur de l’héritage.

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