Le casque et la plume.

Par DENIS TILLINAC : Sur Valeurs Actuelles.

Vendredi 20 avril 2012, par Denis Tillinac // La France

Il est des lieux où souffle l’esprit, écrivait Barrès. Il est des moments où l’esprit des lieux prend de l’altitude et ennoblit les sentiments. Ainsi lors des obsèques de Pierre Schoendoerffer, sous les voûtes et les drapeaux de l’église Saint-Louis des Invalides. Le grégorien ressuscitait l’âme de la France, version Grand Siècle. Un cercueil habillé de tricolore, des bérets verts et des képis blancs, des anciens de l’Indo, Fillon et Longuet, des membres de l’Institut, quelques comédiens, quelques gens de plume : l’hommage rendu à Schoendoerffer fut d’une solennité exempte de lourdeur. Je n’ai connu l’auteur du Crabe Tambour qu’à la fin de sa vie, aux Invalides justement. Une légende l’auréolait. Il parlait peu et d’une voix feutrée, mais ses mots pesaient leur vrai poids parce qu’ils étaient d’un vrai soldat.

L’esprit soufflait différemment en la cathédrale toute noire de Clermont, aux obsèques de Jean-Pierre Gaillard, le patron du groupe de presse Centre France. Lui, je le connaissais assez intimement, c’était un personnage hors norme, très auvergnat et très français, aussi complexe et subtil que Vialatte, aussi cordial qu’un copain de Romains, futuriste à sa façon et secrètement hanté par l’invisible comme ses compatriotes Pascal et Teilhard. Il aimait pêle-mêle l’opéra, le rugby, l’art moderne et, par-dessus tout, la presse écrite en général, ses journaux en particulier. En qualité de Corrézien, j’ai une sympathie pour la Montagne, le quotidien du Massif central, où ma plume fut conviée par la grâce de son amitié. Car ce géant étrangement doux avait, entre autres vertus, le sens de l’amitié. Un ministre en exercice s’était joint aux notabilités auvergnates Hortefeux, Giscard junior... et Charasse, qui n’entre pas dans les lieux de culte, patrouillait autour de la cathédrale en évoquant avec sa verve coutumière les riches heures de ce patron de presse si singulier et si attachant. Fut un temps où l’on sollicita Jean-Pierre pour des fonctions d’envergure nationale dans un grand média. Il hésita brièvement, et préféra continuer d’exercer au plus près des volcans d’Auvergne son règne débonnaire.

Il avait relancé le prix Vialatte en hommage au plus illustre des chroniqueurs de la Montagne et daigna me confier la présidence du jury. C’était l’occasion de retrouvailles toujours bienvenues, toujours brèves car il arrivait d’un bouclage à Clermont et s’envolait pour rejoindre les mânes de Wagner à Bayreuth, taraudé semblait-il par une quête dont le secret m’échappait. Adieu, l’ami...

Les arbres bourgeonnent, des pâquerettes tapissent les prés, des papillons divaguent et, aux terrasses des cafés, les minettes sont court vêtues. Régalades de pissenlits aux lardons en perspective. Ces prémices du printemps m’enjouvencent, je me sens enclin à l’insouciance, à la tendresse, à la poésie ; le bonheur me fait tellement de l’oeil que les palabres de la campagne électorale me paraissent incongrus. Impossible de croire que la France vit un crépuscule quand, autour de mon clocher, un soleil de Genèse perce la brume et resplendit sur les crêtes bleutées ! Impossible de croire que les Français sont aussi malheureux que les candidats et les médias nous le serinent ! Puissent nos compatriotes oublier leurs tracas et jouir de la beauté du monde, elle est à portée de regard, et même d’étreinte. Quoi que prétendent nos élites le peuple français a des réserves de ludisme, de gourmandise et de bonhomie. Il en faudrait peu pour qu’il renoue avec son aptitude au bonheur. Si j’étais candidat, j’en rabattrais sur l’économie pour mieux préconiser l’ensoleillement des neurones, voire des libidos.

Justice immanente : Mélenchon est pour l’heure l’acteur le plus talentueux de cette campagne et les sondages lui en donnent acte. Gueule de tribun à la Gabin, tirades à la Audiard : une certaine France gouailleuse et poujadisante y trouve son compte. Sur les restes agonisants du communisme, Mélenchon reconstitue une gauche radicale qui, depuis la Convention, n’a jamais totalement désarmé. Besancenot l’avait quelque peu ranimée mais son minois plaisait trop aux bobos pour émouvoir le coeur de cible prolo. Il fallait le côté mec et bravache d’un Thorez ou d’un Marchais. Dont acte. Si Mélenchon se maintient à ce niveau jusqu’au premier tour et si Hollande l’emporte au second, les petits marquis roses du PS devront lever le coude au gros rouge, le spectacle sera pittoresque. 

Schoendoerffer parlait peu et d’une voix feutrée, mais ses mots pesaient leur vrai poids.

Valeurs actuelles
29 mars 2012

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