Le cas unique de Mandela.

Mercredi 25 décembre 2013 // Homme d’honneur


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La planète entière rend hommage à Nelson Mandela. Un hommage justifié, parce que son cas est unique et que l’Histoire retiendra cette singularité. L’hommage porte sur la double ambition qui, à un moment précis de son parcours, résuma son action : la paix et la réconciliation, quand d’autres, au terme des mêmes drames, choisirent la vengeance et la guerre civile. Il fallut pour le succès de Mandela la rencontre d’une personnalité et de circonstances historiques également exceptionnelles.

Qui se souvient d’Albert Luthuli ? Il fut pourtant lui aussi un président de l’African National Congress (ANC), le parti noir sud-africain qui revendiquait le pouvoir par l’action clandestine, et lui aussi un Prix Nobel de la paix, en 1960, l’année où la police sud-africaine, blanche, réprima dans le sang (69 morts) les émeutes de Sharpeville. Le Comité Nobel avait décidé de lui attribuer son prix pour marquer sa condamnation du régime de Pretoria qui avait instauré, depuis 1948, le système de l’apartheid légal, contraignant Blancs et Noirs à vivre "à part". Cette condamnation fut d’autant plus générale que les empires coloniaux étaient en train de se disloquer. Et cependant, malgré l’action de plus en plus violente de l’ANC, Albert Luthuli disparut dans l’oubli et l’apartheid dura encore trente ans.

S’il résista, c’est que les Blancs d’Afrique du Sud, bien que dénoncés et livrés aux sanctions internationales, tenaient bon ; il en fut ainsi parce que bien d’autres régimes pratiquaient dans le monde l’oppression totalitaire contre les libertés publiques, de la Chine maoïste à l’empire soviétique. Durant cette longue guerre froide, les Blancs sud-africains, et beaucoup de leurs alliés occidentaux, virent dans l’ANC le bras armé du communisme international. C’est d’ailleurs au moment où le régime soviétique arriva à épuisement, en 1989, que les Sud-Africains blancs portèrent au pouvoir un ministre âgé de 53 ans, Frederik de Klerk, partisan déclaré de l’ouverture.

C’est lui qui lève les interdictions qui pesaient sur l’ANC, lui qui libère Nelson Mandela, prisonnier depuis les années 1960, les années Luthuli. Nous sommes en février 1990, la menace soviétique a disparu. Et Mandela, qui a 18 ans de plus que de Klerk, se dresse droit comme un commandeur, sans amertume, sans soif de revanche, prêt à parler, sûr de lui, car cette libération est sa victoire en même temps que l’annonce des victoires futures. La démocratie règne dans le monde, ce sera donc aussi "un homme, une voix" dans son pays. Ailleurs, cette libération aurait pu se transformer en soulèvement général des uns contre les autres. Mandela s’y refuse ; l’Afrique du Sud est un État de droit, avec des institutions solides, une justice, une police, une armée. Ce n’est pas le chaos tribal d’autres pays. Mandela et de Klerk engagent une longue "palabre", pendant deux ans. Le temps de demander aux Blancs de ratifier eux-mêmes, en 1992, à une majorité massive, la réforme de la Constitution pour ouvrir aux Noirs les élections suivantes, qui auront lieu en 1994, et le renouvellement du gouvernement. Entre la libération de Mandela et son accession au pouvoir, à l’issue de ce scrutin, quatre années se sont écoulées. Qui peut citer un tel exemple de transition démocratique ailleurs dans le monde ?

Quand les membres du Comité Nobel décident à nouveau, en 1993, d’attribuer leur prix de la Paix à un héros sud-africain, ils le partagent entre les deux hommes que l’Histoire rend indissociables, Mandela et de Klerk. « Vous avez donné sa chance à la paix, en venant de deux horizons opposés », leur dit le président du Comité Nobel. Bâtie sur ces bases, la paix produit de la confiance. Aux élections de 1994, I’ANC obtient 62 % des voix, mais le Parti national (blanc) en recueille 20,4 %, soit plus du double du poids démographique des Blancs il est même majoritaire dans la province du Cap-Occidental (et l’est toujours).

Certes, la "nation arc-en-ciel" ne naît pas sans douleurs, sans exactions ni terreur, mais, à la différence de ce qui s’est passé en Algérie pour les pieds-noirs, ou au Zimbabwe de Mugabe, l’exode blanc n’a pas lieu, les terres et les entreprises ne sont pas collectivisées et au tournant des années 2000, l’Afrique du Sud produit 40 % de la richesse du continent africain. Mais Mandela a quitté le pouvoir en 1999. Ses successeurs, Mbeki puis Zuma, vont montrer à leur tour qu’il était unique. La corruption gagne, la criminalité aussi, le pays se dégrade et la croissance s’effondre. L’ANC se comporte en parti unique, ce vieux démon que Mandela avait chassé. Izofi Yamgnane, l’ancien secrétaire d’État franco-togolais, confiait son inquiétude au Figaro du 9 décembre : « Dans un continent où l’outil principal de la politique est la violence, la situation peut vite dégénérer. »

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