Le Proche-Orient a besoin des chrétiens.

Jeudi 13 mars 2014 // Le Monde


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Depuis le Printemps arabe de 2011, les médias occidentaux se préoccupent du sort des chrétiens d’Orient dont ils annoncent régulièrement la disparition. Qui sont ces chrétiens et leur avenir est-il menacé ? Avec Jean-Marie Tissier, historien, délégué de l’Oeuvre d’Orient, tentons d’y voir plus clair.

Que recouvre exactement l’expression « chrétiens d’Orient » ?

Jean-Marie Tissier : Si je voulais être provocateur, je vous dirais que les chrétiens d’Orient n’existent pas. Un copte ou un maronite se présentera d’abord comme tel. Il ajoutera peut-être qu’il est Égyptien ou Libanais, mais il ne vous dira jamais qu’il est un chrétien d’Orient. Il faut d’abord rappeler que ces chrétiens d’Orient trouvent leur origine dans l’action évangélisatrice à la suite du Christ des apôtres et de leurs disciples. En 451 au concile de Chalcédoine lorsqu’on établit la liste des Patriarcats, quatre sur cinq sont situés dans la partie orientale de l’Empire romain : Constantinople, Alexandrie, Antioche, Jérusalem. Mais les Chrétiens d’Orient se recrutent aussi hors des frontières de l’Empire, en Perse ou en Arménie. Dès le Ve siècle ils se divisent à cause des querelles christologiques.

Si le Christ est Dieu et homme, comment ces deux natures se combinent-elles ? Des différentes réponses apportées naîtront différentes Églises. Les Perses,nestoriens, insistent sur la dimension humaine du Christ, arméniens, coptes et syriaques orthodoxes, monophysites sur la nature divine. Les Melkites et les Maronites, duophysites insistent sur l’existence de deux natures égales sans séparation ni confusion. Mais les affrontements politiques qui ont divisé l’empire byzantin et dressé Syriens et Égyptiens contre le pouvoir grec, les oppositions entre écoles de théologie (Antioche et Alexandrie en particulier), la volonté des chrétiens de Perse ou d’Arménie de ne pas apparaître comme des auxiliaires de l’Empire romain expliquent aussi ces ruptures. Ces divisions faciliteront la conquête musulmane.

Royaliste : Comment réagit Rome face à ces querelles christologiques ?

Jean-Marie Tissier : Rome est aux côtés du patriarcat de Constantinople. C’est bien plus tard en 1054 que Rome est Constantinople se fâchent. Mais la vraie rupture se fait en 1204 lorsque les croisés emmenés par Venise soutiennent un candidat à la couronne impériale contre un autre, s’emparent de la ville puis, faut d’être payés pour leurs services, s’en emparent une deuxième fois, la pillent et créent un Empire latin d’Orient qui durera jusqu’en 1261. Pour le monde orthodoxe chalcédonien c’est une blessure insupportable. En réalité, au-delà des querelles théologiques qui les ont opposés, ce sont deux mondes qui ne se sont plus compris et qui ont fini par s’affronter.

Royaliste : Comment les chrétiens d’Orient réagissent-ils à l’arrivée des croisés ?

Jean-Marie Tissier : Rappelons d’abord que les croisades s’étendent sur deux siècles (1095-1291). Ainsi, les relations iront de la surprise à la déception, voire à la franche hostilité. Ainsi les croisés avaient promis allégeance à l’empereur. Tout territoire conquis lui reviendrait. Une fois en Orient, ils oublient leur promesse. Les clergés locaux sont chassés de leurs églises et considérés comme hérétiques. Etonnez-vous après cela que Constantinople ait applaudi à la reprise de Jérusalem par Saladin en 1187. Cependant, lors de la septième croisade, Louis IX noue des liens étroits avec les Maronites et ces liens entre les Maronites et la France le sont toujours demeurés. Reste qu’après les Croisades, de nombreux chrétiens bien que sujets de second rang en terre musulmane (dhimmis) se réjouissent du départ des croisés. Beaucoup se convertissent à l’islam.

Royaliste : Quand les contacts entre l’Église latine et les chrétiens d’Orient reprennent-ils ?

Jean-Marie Tissier : Ont-ils jamais cessé ? Dès 1438, il y a le fameux concile de Florence qui aboutit à la proclamation de l’union entre Rome, Constantinople et l’Église copte. Mais cette union proclamée reste sans lendemain. Elle passe aux yeux d’une bonne partie des clergés et des populations orientales comme une capitulation devant Rome. Certains dans la Deuxième Rome préfèrent passer sous la domination turque et musulmane (Constantinople tombe en 1453) que de se soumettre. Et ce sentiment de rejet est partagé par les Coptes. Le XVI° siècle marque un tournant. Il voit naître ce que les orthodoxes vont appeler péjorativement l’uniatisme. L’Église catholique après le choc de la Réforme protestante et le Concile de Trente retrouve des élans missionnaires. Les populations chrétiennes d’Orient placées sous l’autorité ottomane s’inquiètent de leur sort et voient leur nombre encore diminuer. Des prélats et des fidèles aspirent alors à un rapprochement avec Rome. L’Empire ottoman en pleine expansion souhaite s’entendre et commercer avec l’Occident latin. L’Église catholique va en profiter pour envoyer des missionnaires. Dès 1553 une Église chaldéenne, ralliée à Rome et issue de l’Église nestorienne, voit le jour. Son patriarche porte le titre de patriarche chaldéen de Babylone et de tout l’Orient. Ce mouvement va progressivement toucher toutes les Églises orientales, présentes ou non dans l’Empire ottoman. Pensez par exemple à l’Ukraine.

Royaliste : Comment les populations et les hiérarchies orthodoxes ont-elles vécu ce phénomène ?

Jean-Marie Tissier : Très mal, d’autant que la création de ces Églises catholiques va de pair avec une latinisation au moins partielle de leur liturgie et de leur théologie. Ce sera une des causes du rapprochement des orthodoxes chalcédoniens avec l’Empire russe à partir du début du XVIII° siècle. La Troisième Rome se veut l’héritière de Constantinople et la protectrice des Orthodoxes. Le XIXe siècle verra enfin apparaître les missionnaires protestants (britanniques, allemands, américains) qui vont, eux aussi, créer des Églises orientales de différentes obédiences. Elles n’ont rien à voir avec les Évangélistes actuels. Elles ont fait très vite un effort d’acculturation qui a porté ses fruits, même si encore aujourd’hui, elles restent très minoritaires. Dans certains cas, leur apport est décisif. Ainsi en Égypte, c’est grâce aux Protestants que des Bibles sont imprimées et diffusées en arabe. Ils créent les écoles du dimanche qui après les offices vont offrir aux fidèles un enseignement catéchétique. L’Église copte orthodoxe va s’en inspirer par la suite.

Royaliste : Les chrétiens vont-ils lutter contre la politique coloniale britannique et française ?

Jean-Marie Tissier . Très largément même si cela ne protège pas toujours des massacres (1915). Les uns seront tentés par le nationalisme, les autres seront inspirés davantage par le socialisme. Les coptes s’engagent en faveur de l’émancipation de l’Égypte. Michel Aflak syrien orthodoxe grec est un des fondateurs du courant baasiste. Georges Habache, le leader palestinien fonde le FPLP au début des années 1960. Et puis, il ne faut pas oublier le cas très particulier du Liban, dans la création duquel les Maronites jouent un rôle essentiel. Il se veut dès l’origine un lieu de cohabitation entre chrétiens et musulmans et porteur d’une espérance de paix qui dépasse très largement les frontières du Liban encore aujourd’hui.

Royaliste : Les chrétiens bénéficient-ils de la mise en place des régimes progressistes des années cinquante plus ou moins d’inspiration nassérienne ou nationaliste ?

Jean-Marie Tissier : En Égypte la bourgeoisie copte perd beaucoup de l’influence qu’elle avait acquise au soir de la monarchie. Mais dans le même temps, l’Église copte connaît un véritable renouveau. Les monastères se remplissent. Les évêchés sont plus nombreux. La diaspora est davantage encadrée spirituellement. En Syrie, le régime baasiste laisse tranquille les différentes communautés chrétiennes qui bénéficient de la liberté de culte. Il en est de même en Jordanie et en Irak. Mais attention, malheur à ceux qui s’aventurent à critiquer le régime en place.
Les années 80 sont des années plus difficiles avec la montée en puissance des mouvements islamistes d’inspiration saoudienne ou qatarie qui utilisent la télévision. Les chrétiens, particulièrement en Égypte, font l’objet de prêches incendiaires. Le régime laisse faire et en cas d’attentats ou de meurtres se contente de prêcher la réconciliation. Au Liban, les accords de Taëf en 1990, réduisent l’influence des chrétiens dans le système politique libanais.

Royaliste : Et quelle est l’attitude des chrétiens face au Printemps arabe ?

Jean-Marie Tissier : Face à une situation complexe et qui varie selon les États concernés, les chrétiens, fidèles et Églises réunis, veulent être des citoyens, à part entière, au même titre que leurs compatriotes musulmans tout en prônant la paix et la réconciliation. Ils s’inquiètent de la montée des courants islamistes fondamentalistes ou face à la guerre civile, ils sont amenés à prendre le chemin de l’exil. Mais lis ne sont pas les seuls à redouter l’islamisme politique ou à s’exiler. C’est à la lumière de ces différents éléments qu’il faut apprécier les positions politiques des uns et des autres, en s’abstenant de donner des leçons. Cependant la tentation du repli sur soi peut aussi obérer l’avenir des chrétiens d’Orient.

Royaliste : Dans ce contexte difficile, que fait l’ouvre d’Orient ?

Jean-Marie Tissier : Depuis sa création en 1856, l’oeuvre d’Orient s’efforce d’être aux côtés des chrétiens d’Orient, dans les domaines spirituel, sanitaire et scolaire. Elle continue aujourd’hui en aidant particulièrement ceux qui restent et les réfugiés. Elle est convaincue avec d’autres que le Proche-Orient a besoin des chrétiens. Leur départ serait dramatique.

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