Mediapart

Le Pen, son compte suisse et son trésorier

Par Karl LASKE et Marine TURCHI

Samedi 20 avril 2013 // La France

Pour la première fois, Marine Le Pen est prise aux filets. La révélation du rôle direct de son conseiller, l’avocat Philippe Péninque, dans l’ouverture du compte de Jérôme Cahuzac, aurait de quoi stopper net ses plaidoiries contre « la caste » et « l’oligarchie ». Quelques heures avant l’annonce de l’implication de Philippe Péninque, elle assurait encore n’avoir « pas d’amis chez les grands patrons », « pas d’amis dans la grande finance ou dans les grands laboratoires pharmaceutiques », et offrait cette « garantie » pour gouverner sans renvoi d’ascenseur.

Selon une série de documents obtenus par Mediapart, le président d’honneur du FN et député européen Jean-Marie Le Pen se trouve pourtant dans la même position que François Hollande et son trésorier de campagne, Jean-Jacques Augier, actionnaire de deux sociétés aux îles Caïmans, selon les fichiers Offshore Leaks révélés par Le Monde. L’ancien trésorier du micro-parti, Cotelec, l’éditeur Jean-Pierre Mouchard, a utilisé dans les années 1990 les services de plusieurs sociétés offshore, Overseas Property Services Limited à Gibraltar, et la panaméenne Hadret al Raiss.

Vieil ami du fondateur du FN, Mouchard avait déjà ouvert un compte à l’Union des Banques suisses (UBS) pour Jean-Marie Le Pen, en mars 1981. Répondant aux questions de Mediapart, Marine Le Pen justifie l’ouverture de ce compte suisse par « un emprunt souscrit à l’UBS ». Quant à Jean-Marie Le Pen, il en conteste purement et simplement l’existence.

L'Union des Banques Suisses (UBS).
L’Union des Banques Suisses (UBS).© Reuters

Les documents d’ouverture de ce compte numéro 386.047.00.W, révélés par feu L’Evénement du jeudi (lire notre Boîte noire), portent pourtant bel et bien la signature de Jean-Marie Le Pen. Dans un premier document du 10 mars 1981, M. Mouchard apparaît comme le titulaire du compte et M. Le Pen comme son représentant (voir le premier document). Puis, dans un second document daté du 11 décembre 1981, M. Mouchard déclare « agir pour le compte de M. Le Pen » (voir le second document).

Le premier document, daté du 10 mars 1981.
Le premier document, daté du 10 mars 1981.

Le second document, daté du 11 décembre 1981.
Le second document, daté du 11 décembre 1981.

Joint par Mediapart, Jean-Marie Le Pen s’étonne : « Le compte de Jean-Pierre Mouchard, c’est Jean-Pierre Mouchard. Je ne suis pas Jean-Pierre Mouchard, moi ! Il ne peut pas y avoir d’ouverture de compte de M. Mouchard au nom de M. Le Pen », assure-t-il. Avant d’évoquer une autre hypothèse  : cette opération serait liée à sa société d’édition de disques, la Société d’études et de relations publiques (Serp).

« La Serp a contracté un emprunt, je ne me souviens plus en quelle année, tout cela s’est fait dans le cadre de la loi, avec intervention des autorités françaises, poursuit-il. C’est une affaire entre UBS et la Serp. Probablement parce que les conditions (de l’UBS) étaient plus favorables que les banques françaises, je ne sais pas, je ne me souviens plus, mais il y avait certainement une raison comme celle-là. »

Le hic, c’est que d’autres documents en notre possession attestent que deux millions de francs environ étaient encore déposés sur le compte 386.047.00.W entre juin 1984 et avril 1986, sous la forme de placements fiduciaires.

Relevé des opérations sur le compte Mouchard/Le Pen.

Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen ont été joints par Mediapart le 8 avril, par téléphone. Nous avons renvoyé, par mail, des demandes de précision au président d’honneur du FN sur le prêt qu’il aurait obtenu à l’UBS. Il nous a fait savoir, par son cabinet, le 9 avril, qu’il ne disposait plus « d’aucune des archives » de sa société Serp, bénéficiaire selon lui de ce prêt.

Malgré plusieurs messages laissés à des membres de son entourage et à l’un de ses avocats, Jean-Pierre Mouchard n’a pu être joint.

Les éléments concernant l’ouverture du compte suisse de Jean-Marie Le Pen ont été révélés le 5 novembre 1992 par L’Événement du jeudi, dans un article de l’un des auteurs de ces lignes. Il n’a fait l’objet d’aucune procédure ni d’aucune contestation de M. Le Pen, qui avait alors gardé le silence. Joint à l’époque, Jean-Pierre Mouchard avait confirmé les faits.

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