Le Pape François et le latin.

Mardi 4 juin 2013 // La Religion

Qui pensait, avec l’arrivée sur le Siège de Pierre du jésuite sud-américain Jorge Mario Bergoglio, voir la messe en latin dans sa forme extraordinaire mise au placard pour toujours, s’est fourré le doigt dans l’œil. Il n’est pas question de toucher au Motu Proprio Summorum Pontificum de Ratzinger de 2007, et le missel de 1962 de Jean XXIII qui est l’ultime version du missel tridentin de saint Pie V est sain et sauf. Cette liturgie où le célébrant est tourné vers Dieu et non vers le peuple, où la balustrade sépare les bancs des fidèles du presbytère, n’est pas une vieillerie à reléguer dans un musée poussiéreux. C’est le Pape lui-même qui l’a dit il y a quelques jours, à l’occasion de sa rencontre avec les évêques des Pouilles lors de leur visite ad limina apostolorum comme le font tous les évêques tous les cinq ans.

Comme l’a écrit sur son blog le vaticaniste Sandro Magister, les évêques des Pouilles ont été les plus loquaces [à propos de leur rencontre avec le pape] avec le clergé comme avec la presse. La semaine dernière, l’évêque de Molfetta, Luigi Martella, a raconté que François était prêt à signer d’ici la fin de l’année l’encyclique sur la Foi à laquelle Benoît XVI serait en train de mettre un point final dans le calme du monastère Ecclesia Mater. Mgr Martella a même ajouté que Bergoglio avait déjà en tête une seconde encyclique, qui serait consacrée à la pauvreté et intitulée "Beati pauperes". Ces déclarations ont obligé le Saint-Siège à démentir, rectifier et préciser, le père Lombardi invitant à ne penser qu’à « une encyclique à la fois ».

C’est ensuite l’évêque de Conversano e Monopoli, Domenico Padovano, qui a raconté au clergé de son diocèse que la priorité des évêques de la région avait été d’expliquer au Pape que la messe traditionnelle créait de graves divisions au sein de l’Église. Sous-entendu : il faut supprimer Summorum Pontificum ou, tout du moins, fortement le limiter. Sauf que François a dit non.

C’est toujours Mgr Padovano qui le dit, expliquant que le Pape leur a demandé de demeurer vigilants sur l’extrêmisme de certains groupes traditionalistes tout en les invitant à « faire trésor » de la Tradition et à créer les conditions pour que celle-ci puisse vivre avec l’innovation. À ce propos, comme l’écrit Magister, Bergoglio aurait même raconté les pressions subies après son élection pour éloigner le Maître des cérémonies pontificales, Guido Marini, décrit au Pape comme un traditionaliste à renvoyer à Gênes, la ville qu’il abandonna à contre-cœur en 2007 pour répondre à l’appel de Benoît XVI qui le voulait à Rome. Là encore, le pape François a signifié son opposition à tout bouleversement du bureau des cérémonies pontificales. Et il l’a fait pour « tirer profit de la vision traditionnelle » [de Monseigneur Marini] et permettre au doux et réservé cérémoniaire de « bénéficier de ma formation plus émancipée ».

La différence culturelle est indéniable : le jésuite qui, par tradition ignacienne, "nec rubricat nec cantat", se retrouve soudainement catapulté dans une réalité qui, au cours de ces huit dernières années, a vu patiemment et lentement remis à l’honneur des éléments liturgiques abandonnés au fil des trente ou quarante années précédentes, justifiant ainsi ceux qui voient le Concile aussi comme une rupture liturgique. Le fil conducteur des célébrations de Benoît XVI peut se résumer dans la synthèse entre solennité et sobriété : le retour des sept chandeliers et du crucifix central sur l’autel et les invitations à ne pas applaudir [durant la messe] en sont un exemple. Et puis le latin, langue de l’Église, utilisé pour les célébrations non seulement à Rome mais partout sur le globe, y compris en Afrique. En mars, beaucoup, en voyant le visage fermé de Marini lors de la première apparition de Bergoglio à la Loge des Bénédictions, sans camail ni étole, avaient annoncé sa mise à l’écart imminente. En revanche, le pape François sait bien que Rome n’est pas Buenos Aires et que la fonction pontificale requiert de maintenir un minimum d’apparat symbolique ancré dans l’histoire et la tradition millénaire de l’Église catholique.

La continuité qui ne plaît pas à tous

La restauration survenue durant le pontificat de Benoît XVI ne plaît pas à tous, y compris à l’intérieur de la cité léonine. Monseigneur Sergio Pagano, préfet des Archives secrètes du Vatican, expliquait ainsi, le 7 mai dernier, en marge de la présentation de la constitution "Humanae salutis" convoquant le Concile, que « quand je vois aujourd’hui sur certains autels des basiliques ces sept chandeliers de bronze qui dominent la Croix, je me dis que l’on a encore compris bien peu de choses de la constitution "Sacrosanctum Concilium" sur la liturgie ». Voici pourquoi quelqu’un comme Mgr Felice Di Molfetta, évêque de Cerignola-Ascoli Satriano qui, depuis toujours, considère la messe dans la forme extraordinaire incompatible avec le missel de Paul VI, expression ordinaire de la lex orandi de l’Église catholique de rite latin a récemment fait savoir à ses fidèles qu’il avait vivement félicité le pape François « pour le style de ses célébrations, inspiré de la noble simplicité voulue par le Concile ».

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