Le NOBEL : « Une récompense suprême. »

Mardi 25 janvier 2011, par François VILLEMONTEIX // Divers

Enfin ! Depuis des décennies on se demandait pourquoi un écrivain aussi considérable que le péruvien Mario Vargas Llosa n’avait pas reçu le prix Nobel de littérature.

Justice est faite, et l’on ne peut que se réjouir de ce que l’un des maîtres de la littérature latino-américaine et mondiale du XXe siècle ait enfin la récompense suprême, « pour sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées de la résistance de l’individu, de sa révolte et de son échec », comme le signale le Comité Nobel.

Bien sûr l’individu Vargas Llosa, comme souvent, n’est pas toujours à la hauteur de son talent, et son évolution politique, ainsi que ses réactions devant certains échecs personnels, en particulier l’élection présidentielle de 1990 au Pérou, perdue contre Alberto Fujimori, ont pu décevoir ses admirateurs, et surtout la population péruvienne, qui a mal vécu son départ et surtout sa naturalisation en Espagne.

Cela dit, ce n’est pas l’homme qui nous intéresse, mais l’écrivain. Vargas Llosa est un des acteurs majeurs de la génération d’or des auteurs latino-américains du XXe siècle, avec liste très incomplète le mexicain Octavio Paz, les argentins Jose Luis Borges et Julio Cortazar, le colombien Gabriel Garcia Marquez, tous ceux qui ont suivi les traces du cubain Alejo Carpentier et précédé la chilienne Isabel Allende, le haïtien René Depestre et le martiniquais Patrick Chamoiseau.

Parmi eux, il est certainement de ceux qui ont le mieux décrit la psychologie et la sociologie des peuples d’Amérique du Sud, avec ce qui est essentiel pour la réflexion d’un mouvement comme le nôtre l’analyse de leurs combats, de leurs victoires et le plus souvent de leurs échecs politiques. Allez, je vous donne mon best of politique de Mario Vargas Llosa. Il ne s’agit pas nécessairement de ses romans les plus connus, dont on peut trouver la liste partout, mais de ceux qui décrivent en profondeur ce milieu sud-américain et aident à mieux comprendre ces pays et leurs histoires. Il y a bien sûr l’incontournable Guerre de la fin du monde, qui romance l’histoire (vraie) d’Antonio Consejero, un illuminé charismatique du nord du Brésil du XIX° siècle, qui a entraîné une population entière dans sa folie et, en défendant l’empire de droit divin, a fait trembler les bases de la jeune république brésilienne.

Cet aspect profondément religieux de la société sud-américaine, et pas seulement brésilienne, explique en grande partie pourquoi, malgré un environnement favorable, des mouvements comme la révolution castriste n’ont pas pu s’exporter ou ont sombré dans des échecs tragiques. C’est précisément ce que décrit l’Histoire de Mayta, un révolutionnaire péruvien qui échoue lamentablement dans sa volonté intellectuelle de faire la révolution trotskiste avec des prolétaires qui ne peuvent ni le comprendre ni le suivre. Et la suite, tout le monde la connaît, ce sont les mouvements guérilleros qui finissent par devenir fous et massacrent indifféremment toutes les classes de la population, avec le Sentier Lumineux, cité dans Qui a tué Palomino Molero ?, comme exemple le plus tragique, avec plus de 80 000 morts, dont beaucoup étaient des indiens de la Sierra.

Car l’autre grande composante des cultures sud-américaines reste bien sûr la population indigène, en particulier Quechua, de la Bolivie à la Colombie, et Maya, du Mexique au Guatemala. Là aussi, et Royaliste (n° 965 et 967) en a touché un mot, ne pas prendre en compte ces peuples mène souvent les gouvernements à l’échec. Deux ouvrages de Mario Vargas Llosa sont des clés qui ouvrent cet univers. L’homme qui parle, qui pose le problème des choix politiques contradictoires que doivent faire ces pays, soit ethnique (sauvegarde des cultures indigènes, au prix de leur isolement du reste du monde) soit anthropologique (intégration des hommes, a coût nécessaire de la destruction des cultures).

L’autre est plus récent L’utopie archaïque, essai sur la vie du Péruvien José Maria Arguedas, à qui, comme le résume Vargas Llosa, « fut donné, dans un pays divisé en deux mondes, deux langues, deux cultures, deux traditions, de connaître ces deux réalités, dans leurs misères et leurs grandeurs (...) mais dont la déchirure entre ces deux mondes antagonistes en fit un homme déchiré. » Difficulté extrême des mouvements indigénistes dans ces pays, et les expériences récentes d’Hugo Chavez au Venezuela, Évo Morales en Bolivie et Rafael Correa en Équateur, avec leurs succès et leurs échecs, ne contredisent pas cette conclusion de Vargas Llosa.

Mais plus généralement, le propre des écrivains de génie est de donner des leçons universelles à partir de leurs exemples locaux. C’est bien le cas de Vargas Llosa et il aurait été utile à nos gouvernants de s’inspirer de ses remarques sur l’identité, par exemple, avant de s’engager dans le fiasco désolant que l’on sait : « Toute velléité de déterminer une identité unique en Amérique Latine a l’inconvénient de pratiquer une chirurgie discriminatoire qui exclut et abolit des millions de Latino-Américains et maintes formes ou manifestations de leur luxuriante variété culturelle. » Pas seulement en Amérique Latine... Peut-être aussi les remarques de Mario Vargas Llosa ont-elles une résonance particulière en France du fait que cet auteur ne cache pas son amour pour notre pays et ce que la culture latino-américaine lui doit. Comme mot de la fin et pour ne pas bouder notre plaisir, citons cette autre phrase de son Dictionnaire amoureux : « jusqu’à ma génération, du moins, la vie-culturelle et artistique de l’Amérique Latine serait incompréhensible sans la fécondation française.

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