Le Drian, un menhir à la Défense.

Mercredi 7 mai 2014 // La France


www.innovation-democratique.org
https://twitter.com/PVaurs

"Obstiné sans être têtu", le ministre a sauvé l’essentiel des budgets militaires. "Bon soldat" de Hollande, il agace à gauche et gêne un peu à droite. Rencontre avec un pilier de la "Hollandie".

Le regard vire au granite sombre, le corps se tasse et devient rempart sous les questions. Recevant Valeurs actuelles, Jean-Yves Le Drian, 66 ans, se fait menhir : « Je suis très déterminé, voire obstiné sans être têtu. » Le sourire triste et la voix ferme, il répond à l’accusation de favoritisme qui le vise à travers son fils Thomas, 29 ans, épinglé pour son recrutement à la Société nationale immobilière (SNI), un groupe public, le plus grand bailleur social de France, longtemps très lié à la Défense pour loger les militaires.

« C’est de la calomnie, gronde Jean-Yves Le Drian. Tout n’est pas permis en politique. Je n’avais jamais été attaqué de façon aussi basse. » "Blindé de la politique", il reconnaît être affecté : « Il y a des choses que je n’accepte pas. Depuis tout petit, l’injustice me choque, la calomnie encore plus. On a essayé de m’affaiblir en prenant un otage. » La blessure est vive mais l’homme est un combattant. Il fait face : « C’est mon côté menhir. je ne me laisse pas faire, mon fils non plus. » Dans la tempête, il a reçu de nombreux messages de sympathie, notamment de droite. Il en a parlé avec François Hollande, « mais, excusez-moi, ce n’est pas l’affaire du siècle ».

Il sait qu’on ne lui veut pas que du bien, surtout à gauche. Qui ? « Je ne sais pas. Mais je saurai. Je saurai... » On devine qu’il sait déjà.

Vingt-deuxième ministre de la Défense de la Ve République, il vient de passer du onzième au neuvième rang protocolaire du gouvernement, à la faveur de la nomination de Manuel Valls à Matignon. Le Drian a fait un parcours sans fautes, marqué par sa réelle empathie pour les militaires et son goût du terrain, en première ligne. « Plus de 400 000 kilomètres en avion », confie Sacha Mandel, son jeune conseiller en communication. Sa simplicité est appréciée. Le 31 décembre dernier, sous le ciel étoilé de Gao (Mali), il entonnait de bon coeur des chants de bivouac. Ces minutes de fraternité ont fait florès sur les portables et YouTube.

Avare de "petites phrases", même au retour de ses voyages au long cours auxquels l’obligent ses fonctions de responsable des opérations et de VRP de l’armement dans le Golfe, en Inde, au Brésil, Le Drian se dit « en mission ». L’ancien responsable régional de la Jeunesse étudiante chrétienne, entré au Parti socialiste en 1974, élu député en 1978 à 30 ans, est fier du poste régalien qu’il occupe : « J’avais juste fait mon service militaire dans le train, à Saint-Lô. Je n’y connaissais pas grand-chose. Mais la Défense me tombe dessus, dès le départ de ma vie politique. Le député de Lorient, où se trouvent la marine et l’arsenal, est de fait membre de la commission de la défense de l’Assemblée nationale. Le plan de charge de l’arsenal est un élément essentiel pour la circonscription et cela se décide à l’Assemblée. »

Sa cote d’opinion est très bonne, à droite aussi en 2007 puis en 2009, Sarkozy lui avait d’ailleurs proposé la Défense ! Il avait décliné : « Je suis socialiste. » Ancien secrétaire d’État à la Mer (1991-1992), soutien de Ségolène Royal en 2007, ce pilier de la "Hollandie" avait été présenté comme premier ministrable. Cela le faisait sourire. Sa popularité l’étonne. « Vous comprenez, il n’avait jamais autant occupé les médias », disent ses proches.

Politique

Une amitié complice le lie à François Hollande depuis 1979. Les deux hommes se voient au moins une fois par semaine à l’Élysée. Le Drian lui parle des opérations, du budget et sans doute aussi de ses discrets dîners de travail dans le salon Rochambeau, rue Saint-Dominique, en compagnie de "hollandistes historiques", François Rebsamen, Stéphane Le Foll, Michel Sapin, tous les trois dans le nouveau gouvernement.

Le Drian s’est battu pour préserver le budget militaire que le ministère des Finances voulait raboter. La bataille sur la loi de programmation militaire 2014-2019 a été âpre. Les assauts de Bercy se sont brisés sur le menhir de Brienne. Madré, fort du soutien du chef de l’État, Le Drian l’a emporté lors d’ "arbitrages sportifs". L’agrégé d’histoire, un temps maître- assistant à l’université, a résisté aux énarques. Il a même obtenu la sanctuarisation des engagements financiers pour la Défense, à hauteur de 31,4 milliards d’euros par an.

« Un bon ministre, c’est d’abord un bon budget », disent les chefs des armées. Ils regrettent l’affaiblissement inévitable de l’outil militaire, mais ils reconnaissent les efforts de leur ministre : « Dans un contexte très difficile, l’essentiel a été sauvé. » Certains s’inquiètent déjà de son éventuel retour en Bretagne pour les élections régionales. Le Drian est tenté d’y livrer bataille, avec de bonnes chances de l’emporter, comme en 2004 et 2010. Mais il reviendrait ensuite à Paris.

Fils d’un magasinier et d’une vendeuse, élevé dans le quartier populaire de Lanester (dont sa soeur Thérèse est le maire depuis 2004), supporter passion des "Merlus", l’équipe de football de Lorient, fana de vélo, Le Drian n’aime pas "l’esbroufe médiatique". Les militaires apprécient. Dans sa ligne de mire, Montebourg, ou Peillon. Taiseux et loyal, il se veut aussi lucide. Il n’a pas vraiment aimé l’image du "président normal". Il aurait préféré une posture plus présidentielle et conseillé plus de hauteur. Le résultat n’est pas probant.

Comme beaucoup de ses prédécesseurs à la Défense, Le Drian se dit frappé par « la haute valeur professionnelle et intellectuelle de la gouvernance des armées, formée de gens de grande qualité. Il l’a pourtant remise à sa botte, avec Cédric Lewandowski, son directeur de cabinet, homme des réseaux socialistes francs-maçons, l’organisateur de cette mise sous tutelle politique de l’état-major. Les généraux ont accusé le coup, parlant de défiance, voire de méfiance idéologique à leur égard.

Mais non, mais non, assure Le Drian. Nous avons simplement restauré la primauté du politique. En assumant mes responsabilités définies par les textes, je n’ai pas le sentiment d’avoir brusqué les choses ni d’avoir recadré quiconque. » Les choses n’allaient-elles pas tout aussi bien avant ? La réponse fuse, avec une pointe de colère :« Le scandale du logiciel de solde Louvois ou lest faiblesses des bases de défense, vus trouvez que c’est bien ? L’autorité était trop diluée, les structures ne se parlaient pas. Sous le quinquennat Sarkozy, la gouvernance directe était à l’Élysée. Ce n’est plus le cas. François Hollande me fait totalement confiance.

Certains socialistes comparent parfois Jean-Yves Le Drian à Pierre Bérégovoy, qui fut ministre de l’Économie et des Finances et premier ministre de François Mitterrand - et même son éphémère ministre de la Défense (pendant vingt jours, en mars 1993). « À Hollande, il ne dira jamais non », pronostique leur ami commun, l’avocat Jean-Pierre Mignard, qui les présenta l’un à l’autre, voici trente-cinq ans. Depuis cette époque, « Jean-Yves est parfaitement bilingue : il parle le français et le Hollande ».

Affaire Thomas Le Drian : Je connais plein de monde Jean-Yves Le Drian assure qu’il n’a appris la nomination de son fils Thomas à la SNI qu’après la signature du contrat, « de Thomas lui-même », sans en avoir jamais parlé avant avec André Yché, le président de la SNI. Cette nomination ne serait qu’une mobilité interne, "sans favoritisme", après quatre ans d’école de commerce et quatre ans de contrôle de gestion chez KPMG. Mais Le Drian et Yché se connaissent depuis vingt-deux ans, lorsque Yché s’occupa de la restructuration de la Défense à Lorient, ville dont Le Drian était maire (de 1981 à 1998). On sent l’agacement : « Cela veut dire qu’un fils de ministre, même qualifié, ne peut pas entrer dans une entreprise parce que son père connaît le patron ?Faut-il établir la liste de toutes les entreprises dont je connais le patron ? Cela en fait plusieurs centaines. Je connais tous les chefs d’entreprise bretons, tous les patrons du Cac 40. » Le Drian a aussi décoré Yché de l’ordre national du Mérite, en juillet 20l3 : « Mon fils ne devrait pas travailler dans une entreprise dans laquelle j’aurais remis une décoration ? Mais je remets en moyenne deux décorations par semaine. Dois-je démissionner pour que mon fils travaille ? »

L’évocation d’amitiés maçonniques dans cette affaire le fait éclater de rire  : « Ah bon... Qu’est-ce qui manque encore ? Le pape, les jésuites ? » F. P.

Répondre à cet article

1 Message