Le Courrier Genève.

Mardi 23 octobre 2012 // La France

Les habitants de Chens-sur-Léman [Haute-Savoie] l’ont encore en travers de la gorge. Dans quelques semaines, le panneau "Les cottages d’Hermance", signalant un lotissement de 73 nouveaux logements, ornera l’entrée du village français. Le nom plus que le projet - suscite la discussion parmi les clients du Chensinois, l’unique bistrot de la commune. "C’est la preuve que ces logements sont destinés à des Suisses ; à4000euros le mètre carré", analyse Hervé, natif du pays. "Ils ont poussé en deux ans à peine", s’étonne une habitante, dont la vieille bâtisse fait face aux cottages. Ses nouveaux voisins, elle a peu de chance de les rencontrer. Avec l’arrivée des "Suisses", le village est devenu une cité-dortoir. "Plus personne ne se connaît ici", regrette-t-elle.

En 2009, les deux tiers des nouveaux arrivants en France (Ain et Haute-Savoie) étaient de nationalité suisse. Chassés par la crise genevoise du logement et les prix rédhibitoires du foncier, ils étaient fonctionnaires, cadres, collaborateurs des organisations internationales présentes à Genève. Avec les quelque 75 000 titulaires d’un permis G [permis de travail destiné aux travailleurs frontaliers] à Genève, ces anciens résidents du bout du lac ont bouleversé l’équilibre de la région. "Le phénomène fait tache d’huile’ ; relève la charte du projet d’agglomération franco valdo-genevoise [qui regroupe 211 communes et 915 000 habitants]. Le coût de la vie et les loyers ont augmenté dans les territoires français, et "certaines catégories de population, les mains aisées, peinent à se maintenir sur le territoire".

Alors, quand on évoque ce "projet du Grand Genève" au Chensinais, un ricanement général donne le ton. Mais les habitants ne blâment pas ces nouveaux colons. L’unique préoccupation de ces Haut-Savoyards concerne l’avenir de leurs enfants. "Chacun doit trouver sa place dans l’agglomération. Pour l’instant, ici, soit tu trouves un job en Suisse, soit tu t’en vas au centre de la France. Voilà le problème", résume Hervé. "Les jeunes foutent le camp. Gomment voulez-vous qu’ils se paient une vie ici ?" s’exclame un autre client du bar.

Un débat biaisé.

Si le développement de l’agglomération franco valdo-genevoise a fait les affaires des petits commerçants et des propriétaires, les salariés en euros, eux, sont au pied du mur. La guerre entre Suisses et frontaliers a d’ailleurs tendance à les agacer. "Dans ce débat biaisé on nous oublie, nous les salariés qui restons de l’autre côté de la frontière , balance Sandra, qui habite Saint-Julien-en-Genevois [Haute-Savoie]. Dans cette petite ville, 35% des résidents sont des frontaliers, dont près de 600 Suisses ou binationaux Du coup, la vie y est très cloisonnée, en fonction des moyens de chacun. Les boutiques, par exemple, sont clairement destinées aux salariés en francs suisses, remarque Sandra. A 37 ans, elle élève seule ses deux enfants avec 1 700 à 2 000 euros par mois, dont près de la moitié part dans la location d’un logement en HLM ; Un loyer libre aujourd’hui lui coûterait presque un salaire entier.

Les frontaliers n’ont pas idée de leur pouvoir d’achat. Chaque fois qu’un Genevois s’installe en France, il force son voisin à chercher un salaire suisse, estime Antoine Vielliard, conseiller général Modem du canton de Saint Julien. Le cercle vicieux est tel que l’on compterait, d’après lui, deux fois plus de personnes bénéficiant de l’aide sociale dans les zones frontalières que dans le reste du département.

L’élu décrit une misère sociale qui touche les natifs de la région, mais aussi des travailleurs de tout le pays, attirés par la prospérité économique de l’agglomération. Il suffit de faire un tour à Pôle emploi pour comprendre que tout le monde cherche un travail à Genève : La rumeur dit que, dans toutes les familles qui s’en sortent, un des deux conjoints passe la frontière tous les matins. C’était le cas de Marie, 47 ans, qui vient de perdre son emploi intérimaire dans l’horlogerie genevoise.

Avec un minimum de 20 % de logements sociaux, les communes du Genevois peuvent tout juste loger leurs propres employés, dont le salaire moyen est de 20 000 euros par année. "Pour les salariés français, le renchérissement de l’immobilier est très fort", constate Jean-Michel Thénard, maire socialiste de Saint Julien. "On n’a pratiquement plus d’instituteurs qui logent sur la commune." Plus de 80 % de la fonction publique habite du côté d’Annecy, confirme Bernard Gaud, président de l’Association régionale de coopération du Genevois (ARC).

Genève doit construire.

Ces difficultés se manifestent notamment par une pénurie de main-d’oeuvre "alors que, entre 1999 et 2008, nous avons créé 17 000 Postes de travail. ; précise-t-il. Contrairement à certaines idées reçues, ce n’est donc pas uniquement la recherche d’un emploi qui pousse les Français à travailler en Suisse, mais bien une situation de pouvoir d’achat à deux vitesses. Les mairies du Genevois envisagent des solutions : établir des tarifs préférentiels et construire davantage de logements sociaux, mais elles se sentent impuissantes, le prix du foncier constituant le frein premier. A Saint Julien, Jean-Michel Thénard mène une politique active d’arrangement, au cas par cas avec les propriétaires. Mais, "à l’évidence, pour atteindre l’idéal d’un territoire où tout le monde trouverait sa place, Genève, doit construire davantage".

Pauline Cancela

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