Le code de l’esclavage.

Le Bangladesh oublie ses bonnes.

Vendredi 13 juillet 2012 // Le Monde

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The Daily Star (extraits) Dacca

Le gouvernement bangladais ne semble guère se préoccuper de protéger ses ressortissantes contre les mauvais traitements dont elles sont victime lorsqu’elles vont travailler comme domestiques à l’étranger, en particulier au Liban, le pays qui en accueille le plus grand nombre. En effet, lorsque celles qui sont parties travailler au Liban et, dans une moindre mesure, aux Emirats arabes unis et à Oman rentrent dans leur pays, elles ont été victimes de harcèlement psychologique ou sexuel.

Quelque 200 000 Bangladaises, pour la plupart pauvres, analphabètes ou très peu instruites, ont actuellement un emploi chez des particuliers ou dans des usines textiles de divers pays du Moyen-Orient. Tous les ans, près de 60 000 Bangladaises vont y travailler et envoient à leur famille une part de leur salaire, pour un montant global estimé à 150 millions de dollars [119 millions d’euros] par an. "Mes souvenirs du Liban sont un cauchemar", confie une ancienne émigrée, racontant le viol commis sur elle par son employeur. Une autre témoigne : "On m’obligeait à travailler dans trois maisons alors que j’avais été recrutée pour une seule. Je ne pouvais pas assumer tout ce travail. Et en plus on ne me donnait pas grand-chose à manger."
 
Il y a deux ans, le ministre bangladais du Travail, des Expatriés et de l’Emploi outre-mer, Khandaker Mosharraf Hossain, avait promis de distribuer des téléphones portables et des cartes SIM à ces femmes à leur arrivée à l’étranger. Mais il n’a pas précisé si on leur communiquerait des numéros pour contacter les autorités bangladaises ou libanaises. Interrogé récemment à ce sujet, il a répondu : "J’ai approuvé une décision en ce sens. Je vais vérifier pourquoi elle n’a pas été appliquée." Et il a ajouté qu’avant de partir ces femmes suivaient un stage de formation de trois semaines, qui, selon lui, contribuait "à réduire les cas de mauvais traitements’ : Une information qui reste malheureusement impossible à vérifier.

Pour Al-Airain Nayan, militant des droits des émigrés, "le fait que le gouvernement n’ait pas tenu ces deux promesses cruciales reflète son manque d’intérêt pour le sort des émigrées". Sumaiya Islam, à la tête de l’Association bangladaise des travailleuses migrantes, est convaincue que les téléphones portables seraient utiles aux domestiques. Les autorités concernées pourraient les contacter régulièrement, elles et leurs employeurs, "afin d’assurer leur protection".

En août 2009, le ministre des Finances, A. M. A. Muhith, avait annoncé l’ouverture d’une ambassade à Beyrouth, mais la procédure est toujours "en cours" : A l’heure actuelle, les dossiers relatifs aux conditions de travail des ressortissants du Bangladesh sont gérés par un consul général honoraire et un fonctionnaire spécialement affecté à l’emploi des émigrés.

Le Bangladesh compte dix agences habilitées à envoyer des domestiques à l’étranger. Pour assurer la transparence de la procédure, elles ont des accords avec leurs homologues libanais, mais, dans les faits, ce sont des intermédiaires [passeurs] qui s’occupent des visas de travail. "Comme la plupart des domestiques ne connaissent que les intermédiaires, elles ne peuvent pas contacter directement les agences de recrutement pour résoudre les problèmes auxquels elles sont confrontées" explique un agent qui a souhaité conserver l’anonymat. Selon lui, ce sont les intermédiaires qui ont le contrôle de la situation. "Mon intermédiaire m’a même demandé de me prostituer", raconte une ancienne expatriée qui a payé plus de 100 000 takas [970 euros] pour se rendre au Liban alors que le tarif officiel est fixé à 20.000 [195 euros].

En Malaisie, on les traite comme des animaux

Comment survivre après les violences ? Des organisations tentent d’aider les bonnes cambodgiennes en détresse rapatriées de Kuala Lumpur.

Une Cambodgienne a été découverte par une patrouille de police dans la nuit du 10 avril ; elle était assise devant l’aéroport international de Phnom Penh, l’air hagard, se souriant à elle-même ; son passeport portait un tampon malaisien mais elle s’est montrée incapable d’expliquer d’où elle venait ou ce qu’elle faisait. Duong Lorn, sa soeur cadette, a déclaré que Poung Savong, âgée de 30 ans, était une femme belle et heureuse avant de s’expatrier en Malaisie pour travailler comme domestique, et que c’était pitié de la voir aujourd’hui dans cet état. Le peu de choses que la policea pu apprendre d’elle lui a permis de reconstituer une histoire qu’elle ne connaît que trop bien : Poung Savong avait quitté le Cambodge deux ans auparavant pour travailler comme domestique en Malaisie. Elle a été battue et torturée par ses employeurs jusqu’à ce qu’elle craque. Chaque année, des dizaines de milliers de Cambodgiennes sont rapatriées de pays où elles sont exploitées. Bien qu’elles espèrent laisser ces épreuves derrière elles, les spécialistes de la santé mentale affirment que leurs ennuis sont loin d’être terminés. Le Programme de soutien psychosocial aux victimes de trafic d’êtres humains et d’exploitation dans le travail, dirigé par Pich Panha, de l’Organisation psychosociale transculturelle, a enregistré un accroissement du nombre de patientes prises en charge au cours des derniers mois. De janvier à mars, vingt-sixvictimes ont été reçues, soit plus du double du chiffre atteint au premier trimestre 2011 et près de la moitié du total de cannée (59). Devant cette multiplication des sévices subis par des domestiques cambodgiennes en Malaisie, les autorités ont temporairement interdit leur départ en octobre 2011. Quelque 80 à 90% des anciennes migrantes reçues par l’Association pour les droits de l’homme et le développement au Cambodge (Adhoc) souffraient de troubles psychiques, indique la directrice adjointe de la section féminine, Lim Mony.

Une femme de 21 ans originaire de la province de Kampong Thom . [au centre du Cambodge] manifestait des symptômes classiques de trouble dépressif, se tenant toujours sur la défensive et se trouvant incapable de se concentrer même sur des activités quotidiennes. Elle avait été victime de viol et de tentative de meurtre en Malaisie et son corps avait ensuite été jeté dans un grand sac en plastique et déposé dans une poubelle par ses employeurs. Certaines de ces femmes ont été traités comme des animaux parfois même moins bien. Des expériences de ce genre laissent des traces au niveau affectif, intellectuel et psychique. Leur équilibre mental s’en trouve altéré rapporte Pich Panha.

En Arabie Saoudite, tout travailleur étranger a besoin d’un parrainage pour pouvoir travailler. Ce système favorise les abus, surtout lorsqu’il s’agit des droits des domestiques.

Lorsqu’en août 2010 une domestique originaire du Sri Lanka, L.T. Ariyawathi, a accusé son employeur saoudien de lui avoir enfoncé des clous et des aiguilles dans le corps, nombreux sont des Saoudiens et les responsables du gouvernement qui ont mis en doute son récit. Malgré les photos, certains ont même accusé L.T. Ariyawathi d’avoir tout inventé et de faire du chantage.

Puis, fin 2010, on a appris que deux employées de maison indonésiennes avaient subi des sévices : Sumiati Binti Salan Mustapa (23 ans), torturée à Médine, et Kikim Komalasari (36 ans), décédée à Abha [deux villes saoudiennes]. Cette fois, les réactions ont été quelque peu différentes.

C’est le résultat de comportements anormaux qui pourraient avoir lieu dans n’importe quelle société ; a expliqué Yahya Al-Magbul, qui travaille à la chambre de commerce et d’industrie de Djeddah Il atout de même ajouté : Les comportements de ce type sont répréhensibles et inacceptables. Les auteurs de ces crimes ne devraient pas pouvoir échapper aux peines prévues par la charia. Au ministère du Travail, les fonctionnaires assurent souvent que les violences sont rares, mais, selon les défenseurs des droits de l’homme, les fonctionnaires ignorent surtout le fait que ces comportements sont nourris par le système de parrainage en vigueur en Arabie Saoudite, appelé kafalah.

Dans la plupart des pays, les domestiques peuvent tout simplement partir lorsque leur employeur est violent, mais, en Arabie Saoudite et dans d’autres pays du Golfe, ils ne peuvent pas quitter le pays ni changer de travail sans autorisation expresse. Qu’ils soient banquiers, avocats, chauffeurs ou domestiques, les 9 millions d’expatriés qui travaillent dans ce pays sont sous l’autorité d’un kafeel, ou "parrain". S’ils sont nombreux à mener une vie paisible, les violences infligées aux employés étrangers sont courantes. Les employeurs confisquent souvent les passeports de leur personnel, refusent de leur accorder des visas de sortie ou de les laisser changer de travail. "C’est le système qui favorise les abus", affirme Christoph Wilcke, de Human Rights Watch. En général, l’impunité ne fait qu’alimenter la violence, quelle que soit la curare. Il est déjà arrivé que des Occidentaux qui habitent dans le Golfe trouvent normal de sous payer et d’enfermer leurs employés de maison, ce qu’ils n’auraient jamais fait dans leur pays d’origine.

Le ministre du Travail saoudien, Adel Fakeih, a déclaré que la réforme du système de parrainage était l’une de ses principales priorités. Par ailleurs, Bahreïn et le Koweït ont indiqué qu’ils souhaitaient également mettre en place des réformes. Toutefois, les ministres des deux pays se sont heurtés à l’opposition des chefs d’entreprise locaux. La pire des situations est celle des employés de maison, car ils sont souvent pauvres et isolés, et ils peuvent rarement avoir accès à la justice.

L’ancien ministre du Travail saoudien Ghazi Algosaibi (décédé en 2010) avait tenté de mettre fin au système, directement ou par le biais de quotas, pour forcer les patrons à embaucher des ressortissants saoudiens plutôt que des étrangers. Mais ses efforts ont été contrecarrés par le lobby des entreprises et le secteur lucratif des visas.

Il existe un marché noir des visas contrôlé par des personnes influentes. Personne ne peut s’y attaquer, explique Waleed Abu Al-Khair, avocat spécialiste des droits de l’homme. Nous avons affaire à une codification de l’esclavage. De nombreuses personnes vivent sans travailler grâce aux revenus que leur apporte le parrainage et à l’argent que des travailleurs pauvres leur versent tous les mois.

Déguise-toi en Sri-Lankaise et gagne 100 dollars

Un bar à Gemmayzé, un quartier de Beyrouth, a fini par annuler une soirée où les clients étaient invités à venir déguisés en travailleuses domestiques immigrées. Le meilleur costume aurait été récompensé par un prix de 100 dollars. Chacun était encouragé à venir ce vendredi soir, transformé en Sinkaraou Milenga.. Soumatra ou Domma..à créer (sont propre uniforme de bonne, à s’exprimer comme elle, à ressembler à une Philippine, à une fille du Bangladesh ou du Sri Lanka ou à n’importe quelle autre bonne, pour gagner un prix de 100 dollars’ : Toutes les informations étaient sur la page Facebook du bar. Une organisation libanaise de lutte contre le racisme, Anti-Racism Movement, a reproduit sur son propre blog cette annonce, qui n’a pas tardé à soulever un tollé sur Internet. La propriétaire de l’établissement incriminé a dû retirer tous les détails sur l’événement.

S’adressant au Daily Star le lendemain, elle a réfuté toute accusation de racisme. On avait juste demandé de mettre un costume, c’était pour s’amuser. Mais certains ne l’ont pas compris ainsi.

A propos de l’accent mis sur les nationalités étrangères, elle a soutenu que ce n’était pas du tout son intention de présenter les choses comme ça. Ce n’était pas obligatoire de se déguiser en étrangère, il suffisait de mettre un tablier et de s’habiller comme sa mère. Farab Salka, de l’Anti-Racism Movement, considère l’événement comme l’un des exemples les plus scandaleux auxquels elle ait été confrontée depuis longtemps. Tout en se félicitant de la rapidité avec laquelle la propriétaire du bar y a mis un terme, Mme Salka regrette que celle-ci n’ait pas présenté d’excuses pour en avoir fait la publicité. Elle compare également le prix de 100 dollars promis pour le meilleur costume au salaire d’une domestique. Il lui faut un mois de travail pour gagner une telle somme ; mais les clients du bar pourraient en toucher autant rien qu’en l’imitant et remporter le prix tout en passant dejoyeux moments.

Madame Salka dénonce une insensibilité totale.

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