La tentation sociale-conservatrice.

Vendredi 18 juillet 2014 // La France

Une gauche conséquente ne doit (...) pas seulement lutter contre les impasses de la politique économique actuelle, dont l’échec a été annoncé et décrit mille fois. Elle devra aussi prendre garde à ce que les dégâts attendus de l’austérité ne s’accompagnent pas d’une dérive autoritaire », mettent en garde Gaël Brustier, Fabien Escalona et Mathieu Vieira, chercheurs en sciences politiques.

Un spectre hante la gauche au gouvernement : le social-conservatisme. Il s’agit là d’une tentative de réponse aux contradictions de notre société, qui émane de la famille social-démocrate et rompt non seulement avec le social-libéralisme et son parfum de « progressisme sociétal », mais aussi avec la gauche républicaine. En effet, de la même façon que certains prétendent éviter la disparition électorale de la gauche en procédant à sa destruction programmatique et culturelle, le social-conservatisme utilise les mots de la République pour mieux les retourner contre l’idéal qu’elle incarne. A bien y regarder, le « verbalisme républicain » n’est d’ailleurs pas le fait des tenants historiques de la gauche républicaine, mais de sociaux-démocrates pris dans les contradictions de la société actuelle et cherchant à les résoudre par un discours d’ordre et des postures martiales...

Une gauche conséquente ne doit ainsi pas seulement lutter contre les impasses de la politique économique actuelle, dont l’échec a été annoncé et décrit mille fois. Elle devra aussi prendre garde à ce que les dégâts attendus de l’austérité ne s’accompagnent pas d’une dérive autoritaire. Avec le social-conservatisme, ce sont en effet toutes les dimensions de l’ordre social qui sont concernées par une éviscération des idéaux d’autonomie et d’émancipation, lesquels ont pourtant historiquement donné à la gauche sa force propulsive. Il faut bien sûr repenser le contenu et les vecteurs (école, partis, syndicats, Etat social) de ces idéaux au XXIe siècle, mais il serait dangereux que la crise de la gauche soit instrumentalisée pour dissocier les différents combats qui leur ont donné vie : ceux de l’accès à la politisation et à la culture, du mouvement ouvrier, de l’anticolonialisme, du féminisme… Nous pensons au contraire qu’ils forment un socle commun pour la gauche contemporaine.

Deux variantes

Il existe en fait, pour schématiser, deux variantes du social-conservatisme. L’une d’entre elles est au pouvoir et se livre toute entière dans le discours prononcé par Manuel Valls devant le Conseil national du Parti socialiste le 14 juin dernier. Comme l’a remarqué Philippe Marlière dans un billet récent, une politique économique très orthodoxe y est défendue, en même temps qu’est opérée une sorte de diversion à propos de la « crise d’identité » des Français. Parce que les rapports de force dans le monde sont tels qu’ils sont, parce qu’on ne saurait vivre au-dessus de nos moyens, parce qu’une grande partie de la population ressentirait collectivement le déclin de « l’Occident »… il n’y aurait ainsi pas d’autres choix que la « politique de l’offre » suivie par le gouvernement, en même temps que la délivrance aux citoyens d’un discours d’ordre convoquant des « valeurs » républicaines désincarnées.

La seconde variante voit bien que cette synthèse politique est en fait minée par la soumission aux marchés de capitaux et à l’austérité made in European Union. Consciente de cette contradiction, elle souligne cependant que la seule opposition au néolibéralisme n’a pas suffi à faire de la gauche radicale une alternative. Une telle analyse peut se trouver chez un intellectuel comme Jean-Pierre Le Goff, qui préfère pointer le « gauchisme sociétal » et la négligence du cadre de l’Etat-nation comme sources de l’échec global de la gauche.

La préservation de l’ordre social pour seul horizon ?

A la limite, le grand problème de cette seconde grille de lecture réside moins dans ce qu’elle affirme (et qui peut être partagé en partie, par exemple pour regretter les préconisations qu’avait faites en son temps Terra Nova, ou pour dénoncer à quel point la souveraineté populaire est aujourd’hui bafouée), que dans ce qu’elle omet. Si la gauche est coupable d’avoir substitué le sociétal au social, qu’ont à dire les porteurs de ce discours sur ce dernier aspect ? A part peut-être la défense d’une « révolution fiscale » laissée pendante, pas grand-chose. Or, si une coalition électorale majoritaire est recherchée, c’est probablement bien sur l’axe économique que classes populaires et classes moyennes peuvent se rejoindre le plus facilement. De ce point de vue, au-delà d’une bataille de court terme sur les milliards en moins dans les dépenses publiques, c’est à une définition de ce que pourrait être un progrès humain sans croissance qu’il faut s’atteler (certains ont déjà commencé, mais dans les marges de l’espace politique). C’est l’enjeu majeur de ce début de siècle.

Reste un problème qui fait à la fois la séduction et la dangerosité du discours social-conservateur : les larmes de crocodile versées sur la « substitution du sociétal au social ». Partant d’un fond de vérité, ce constat vise essentiellement à dénoncer l’accompagnement par la gauche de la révolution des mœurs, dont la société serait déboussolée. Même si l’on peut juger catastrophique la gestion politique du dossier du « mariage pour tous », une attitude de rejet envers ces thèmes et revendications n’est pas souhaitable.

Electoralement, les bénéfices à en tirer sont d’ailleurs très douteux. Les forces de gauche ayant décidé de rester à l’écart du grand mouvement de sécularisation des sociétés européennes ne s’en sont pas bien portées : dans les années 1970-80, le coche raté par le Parti communiste italien a par exemple laissé un boulevard à d’autres forces politiques mieux connectées aux couches ascendantes de la société, et qui en ont tiré une dynamique pour mieux imposer leurs coups au monde du travail (avant de s’abîmer dans l’affairisme). Bien sûr, toute mesure déconstruisant les modèles familiaux connus n’est évidemment pas bonne « en soi » et doit pouvoir être débattue sereinement (par exemple la fameuse GPA). Pour autant, ce n’est pas parce que des progrès dits « sociétaux » sont compatibles avec l’ère du temps néolibéral qu’ils ne sont pas compatibles avec un autre ordre social.

En d’autres termes, il n’est pas du tout évident que la dérégulation de l’économie et celle des mœurs est un tout indissociable, ni que l’opposition à l’une doit s’accompagner d’une opposition à l’autre. Certes, la société capitaliste forgée sous l’impulsion de la révolution bourgeoise ne révolutionne pas que la production, mais tous les rapports sociaux. Mais encore une fois, cela ne veut pas dire qu’il est souhaitable de restaurer ou sauvegarder les liens communautaires et traditionnels qui en sont affectés. On peut opposer que la logique de démocratisation, d’autonomie, d’autogouvernement, a bien une unicité (elle !) et qu’elle implique la dénaturalisation et la remise en cause de toutes les hiérarchies et dominations existantes, avec tous les risques mais aussi les opportunités que cela comporte.

Ni ravis de la crèche, ni sociaux-conservateurs

Ce débat en cours à gauche ne sépare pas les ravis de la crèche du progressisme et les derniers défenseurs de la République. Les premiers existent mais nous n’en sommes pas : nous avons conscience de l’état du pays et de l’hégémonie conquise par une vision « droitière » du monde. Les seconds, s’ils restent sans projet économique adapté et se contentent d’une hostilité aux revendications « sociétales », seront en fait incapables de donner un contenu à un républicanisme réellement émancipateur, et finiront par n’être que des gardiens subalternes de l’ordre existant.

Certes, une authentique « bataille culturelle » de la gauche n’en est qu’à ses balbutiements, encore handicapée qu’elle est par la grande défaite du mouvement ouvrier au tournant des années 1970-80, qui s’est ramifiée depuis le terrain des luttes jusqu’à la sphère des idées. Dans ce contexte, ceux qui veulent réellement éviter la disparition de la gauche, comme force électorale et comme culture politique, n’ont pas la certitude de réussir. Ils doivent cependant prouver, pour paraphraser Albert Camus, que « nous ne méritons pas une telle injustice ».

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