La tentation du bouc émissaire.

Vendredi 27 avril 2012, par Denis Tillinac // La France

Drapeau de FranceUne grève des contrôleurs aériens m’a valu récemment de poireauter une demi-journée à Orly, dans une salle d’embarquement, puis dans un avion immobilisé. Pourquoi ce mouvement social, formule de rigueur pour qualifier le dommage occasionné à des milliers de pékins par les meneurs d’une corporation ? Les aiguilleurs du ciel veillent sans doute gagner plus, ou travailler moins.

On croit pourtant savoir que leur sort est nettement plus enviable que celui d’un smicard. Certes, la grève est un droit. Mais en France, elle s’apparente à une liturgie récurrente : quiconque prend l’avion ou le train joue son temps à la roulette russe. Les victimes des "mouvements sociaux" s’arment généralement d’une patience empreinte de fatalisme. Autour de moi, à Orly, le commentaire le plus fréquent définissait notre pays comme étant en voie avancée de sous-développement. Ou de délabrement moral. Un poujadisme plus gouailleur qu’acrimonieux vilipendait pêle-mêle les politiques et les syndicats. Dois-je l’avouer ? Tandis que mon temps se dilapidait en une attente indéfinie, je méditais les avantages d’un despotisme éclairé. Comme la plupart de mes compatriotes, je suis un démocrate de raison. (Churchill : « La démocratie est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres. ») Il n’en faudrait pas beaucoup pour que nous succombions à la tentation césariste. Nos "élites" devraient se méfier ; cette tentation nous hante et l’histoire n’a pas toujours sous le coude un Louis XIV ou un de Gaulle pour en réguler la violence.

La campagne présidentielle se termine. Elle n’a passionné que les militants, et pour cause : plus de la moitié des Français aurait préféré que ni Sarkozy ni Hollande ne soient en lice au second tour. Les écolos-bobos ont été déçus par Joly, les prolos par Le Pen, les modérés par Bayrou. Avec le recul, des aberrations stratégiques majeures sautent aux yeux. Le Pen a misé à côté de la plaque en préconisant la sortie de l’euro et une économie en vase national clos, comme celle de l’Albanie du temps de Hodja. Elle a rectifié le tir, mais trop tard pour rassurer le banlieusard qui n’a que quelques fifrelins à la Caisse d’épargne. Bayrou avait peut-être une carte à jouer à droite : un recours face aux socialistes quand, à l’automne, Sarkozy était vraiment mal barré. Il s’est mis les deux camps à dos en cognant tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre, reclus parle fait dans une impasse sans lampadaires.

Les dirigeants des Verts ont longtemps et vainement souhaité que Joly consente à s’effacer, après l’avoir intronisée par pur aveuglement. À cet égard, Cohn-Bendit, le plus talentueux de tous, aura été aussi le plus inconséquent : Joly, qu’il a récusée hors délai, c’est lui qui l’avait promue en s’accouplant (politiquement) avec elle lors d’une élection européenne.

La somme de ces déceptions a fait la fortune de Mélenchon. Il a su repeindre en un rouge flamboyant une gauche radicale orpheline du stalinisme viril de Thorez et de Marchais et que le joli minois de Besancenot ne pouvait longtemps sustenter. Il a su métamorphoser l’hostilité molle et circonstancielle envers la finance, version Hollande, en une franche apologie de la haine des riches, version Saint-Just. Des incantations à la Jaurès, des postures ressuscitant le Poujade des années 1950 (« Le poisson pourrit par la tête ») et revoilà la gauche historique, celle des grèves insurrectionnelles de 1947, celle de la Convention si l’on remonte à sa source. Les mêmes médias qui, il y a cinq ans, s’étaient entichés de Bayrou sont fascinés par Mélenchon comme un oiseau par un serpent. Enfin un mec, un vrai, se dit le lepéniste de base nostalgique des coups de gueule et de menton du papa de Marine ! Enfin la gauche, la vraie, se dit le cadre moyen porté sur le bio et la culture qui, sans Mélenchon, eût hésité entre le vert et le rose ! Enfin une promesse de vrai bordel, se dit l’étudiant en socio ou en psycho, mal dans sa peau, mal dans ses pompes, qui traîne un moi désemparé et qui sans Mélenchon eût hésité entre Poutou, Artaud, Cheminade et l’abstention !

L’antisarkozysme étant le lot commun de tous les candidats, il fallait un piment pour relever, si l’on peut dire, la sauce de cette campagne tristounette. Mélenchon l’a trouvé dans l’inconscient collectif, au risque de mettre le pays en état d’incandescence, et pire encore, car, en France, la traque du "privilégié" finit toujours en dénonciations, généralement anonymes, du voisin de palier ou de bureau. Il y a des précédents.

Valeurs actuelles 12 avril 2012

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