La solitude de Claude Guéant

Tourmente.

Lundi 8 juillet 2013 // La France

Polémique sur des primes occultes, affaires Tapie et Takieddine... L’ancien ministre de l’Intérieur pourrait être contraint de s’expliquer devant la justice. Une épreuve d’autant plus délicate qu’il est lâché par ses anciens amis.

Comment lui, le grand commis de l’État, a-t-il pu se laisser bercer par les sirènes de l’argent facile ? Triste entrée au barreau pour Claude Guéant, jadis apprécié par la gauche qui l’avait promu préfet de la région Franche-Comté en 1998, puis deux ans plus tard, préfet de la région Bretagne avant qu’il ne devienne l’homme lige de Nicolas Sarkozy...

Depuis plusieurs semaines, Guéant, désormais avocat, est cerné par une kyrielle de révélations dont l’une celle concernant les primes qu’il aurait perçues vient de déboucher sur une enquête préliminaire diligentée par le parquet de Paris. Lequel aura à répondre à cette question : pourquoi l’ancien directeur du cabinet de Nicolas Sarkozy Place Beauvau s’est-il octroyé, de 2002 à 2004, 10 000 euros de prime mensuelle alors que le gouvernement Jospin les avait supprimées ?

La curiosité de la justice ne s’arrêtera pas avec cette histoire. Claude Guéant, en effet, devrait également s’expliquer sur ces 500 000 euros qui constitueraient le produit de la vente, en 2008, à l’un de ses confrères malaisiens, de deux tableaux signés d’un peintre flamand.

Et ce n’est pas tout : les trois juges de l’affaire Tapie-Crédit Lyonnais devraient être tentés prochainement d’interroger Guéant sur le rôle qu’il a joué, quand il était secrétaire général de l’Élysée, dans la décision prise de recourir à l’arbitrage pour solder cet empoisonnant conflit. Une audition à hauts risques. Encore que Guéant qui sait ? pourrait invoquer l’acte de gouvernement, non susceptible de faire l’objet de poursuites pénales. Surnommé il y a peu encore "le Cardinal", Guéant, qui n’a pas souhaité répondre aux questions de Valeurs actuelles, est aujourd’hui contraint de se défendre tout seul, car les amis d’hier sont frappés d’amnésie. Certains jouant carrément les censeurs, comme Jean-Pierre Raffarin, Valérie Pécresse ou Roselyne Bachelot. Il est vrai que la greffe entre bon nombre de caciques UMP et Guéant n’a jamais pris.

Les interrogations ont commencé à se faire jour il y a plus d’un an, lorsque Ziad Takieddine, l’intermédiaire obligé pour les contrats d’armement avec le Pakistan et l’Arabie Saoudite, multiplie les accusations contre l’ancien président Nicolas Sarkozy dont la campagne présidentielle de 2007 aurait été financée par Kadhafi.. : Campagne qui, toujours selon Takreddine, n’aurait aucun secret pour Claude Guéant. Balivernes, répliquait-on alors dans l’entourage de l’ancien chef de l’État. C’était sans compter avec la volonté de l’homme d’affaires franco-libanais de se venger de ses anciens protecteurs qui l’auraient laissé tomber...

Au fil des semaines, les affirmations de Takieddine, distillées par Mediapart, paraissent crédibles. Au point qu’une information judiciaire contre X pour corruption et trafic d’influence et blanchiment est ouverte, confiée aux juges Serge Tournaire et René Grouman. Un malheur n’arrivant jamais seul, voilà que le juge Tournaire, à l’occasion d’une perquisition conduite en février 2013 au domicile de Guéant, cette fois dans le cadre de la sulfureuse affaire Tapie- Lyonnais, fait des découvertes surprenantes. Comme ces factures payées en espèces pour un montant de 25 000 euros. Comme ce relevé bancaire qui semble attester que l’ancien ministre a perçu 500 000 euros en provenance de Malaisie. Rien de surprenant, se justifie l’ancien ministre de l’Intérieur. Ces fonds proviennent de la vente, en 2008, de deux tableaux d’un peintre flamand à un confrère malaisien. Et Guéant d’assurer qu’il apportera la preuve de ce qu’il avance. Soit. Sauf que les toiles du peintre en question, connu de quelques initiés seulement, se négocient à des prix nettement plus modestes... Scepticisme des magistrats.

Et ces 25 000 euros ? Un reliquat de primes que j’ai perçues de 2002 à 2004 en tant que directeur du cabinet de M. Sarkozy, ministre de l’Intérieur, jure l’intéressé. Intrigant. Le gouvernement Jospin, en accord avec Jacques Chirac, a supprimé ces primes. C’est vrai, plaide Claude Guéant. Mais, piécise-t-il, le système a perduré, les dites primes étant prélevées sur les frais d’enquête de la police. Là, c’est trop. Manuel Valls commande illico un rapport à l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN) et à l’Inspection générale de l’administration (IGA) pour y voir un peu plus clair dans le maquis de ces primes. Mi juin 2013, la réponse arrive. Si le rapport confirme que Claude Guéant a bien perçu de 2002 à 2004 des primes en espèces, il a omis de dire que leur montant atteignait 10 000 euros chaque mois. Soit 260 000 euros en deux ans.

Question : une partie de ces 10 000 euros aurait-elle pu être reversée à des collaborateurs du cabinet de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur ? D’ores et déjà, deux anciennes collaboratrices, Rachida Dati, ex-ministre de la Justice, et Chantal Jouanno, aujourd’hui sénatrice de Paris, ont répondu par la négative.

Les syndicats de police, toutes tendances confondues, sont furieux de la découverte de primes occultes.

Même réponse de la part d’un haut fonctionnaire de police, qui lui aussi a appartenu au cabinet de Sarkozy. C’est non et non.

Inutile de le dire, tous les syndicats de police, de l’Unsa Police à Synergie officiers en passant par le Syndicat des cadres de la sécurité intérieure, majoritaire chez les officiers de police, et le Syndicat des commissaires de la Police nationale (SCPN) sont furieux de ces révélations. Le dernier ne se privant pas de citer une note exhumée par le Canard enchaîné du 3 février 1998, signée du directeur de la Police nationale, qui interdisait que les primes soient puisées dans les frais de police. Son auteur : Claude Guéant...

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