La route de François Michelin. Hommage.

Jeudi 2 juillet 2015 // Homme d’honneur

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Le "vieil arbre" n’est plus, mais ses fruits demeurent. L’héritage de la pensée

Quand François Michelin transmit la gérance de la manufacture à son fils Édouard, au mois de mai 2002, il ne lui dit pas : "À toi les commandes", mais : « À toi, Édouard, le soin. » C’est un mot de marin utilisé quand deux officiers se passent le commandement d’un bateau. Dans la bouche de François Michelin, le mot prenait tout son sens : il ne confiait pas à son fils un pouvoir, il lui demandait de veiller sur les autres, d’assumer, avec "soin", sa fonction et les devoirs de sa charge.

François Michelin a consacré son existence à veiller sur les autres et à en prendre soin.. Comme on prend soin d’un arbre pour l’aider à grandir. Il aimait bien cette comparaison entre les hommes et les arbres. « Aider l’homme à devenir ce qu’il est, voilà le but », disait-il. Et aussi : « Le vieil arbre [que je suis] est toujours là, les petits oiseaux pourront continuer à venir se poser sur ses branches. ».

Il s’est éteint, le mercredi 29 avril, au terme d’une longue prière intérieure, il a rendu son dernier souffle en gardant sur son visage, soudain figé, ce sourire de confiance et de sérénité qui avait été sa marque de fabrique personnelle. Et qui, avec une bonne dose de courage, lui avait permis d’affronter les chagrins et les douleurs de l’intimité familiale et les épreuves que peut traverser un groupe industriel de la dimension de celui-là, les uns et les autres inséparables : « Cette famille qui, depuis cent vingt ans, disait-il, a construit quelque chose de remarquable à partir d’une entreprise en faillite. »

D’où lui venait cette force ? De sa foi, pénétrante, réfléchie. (« La pensée chrétienne est la seule qui donne à tout homme des réponses à ses interrogations les plus profondes et cela, dans un respect fou de sa liberté. ») De ses racines aussi. Son grand-père Édouard, le fondateur, avait rédigé, dans une note datée du 22 août 1912, une « méthode » pour chasser les erreurs commises à l’usine - comme dans toute entreprise - dont la principale leçon était : « [S’il y a eu erreur], c’est qu’on a raisonné sur des faits incomplets. L’analyse des faits est un point capital. Carnegie dit que, toutes les fois qu’il a mangé de l’argent, c’est que l’enquête avait été incomplète. Si vous regardez la cathédrale [de Clermont-Ferrand] de la rue des Gras, vous lui voyez deux flèches. De l’intérieur, vous ne les voyez plus, mais vous voyez la nef... » Tout le raisonnement de François Michelin reposait sur ce principe : « Allez-y voir ! Collez à la réalité comme la gomme du pneu colle à la route. » Chez les Michelin, le sens de la métaphore est génétique...

« Qu’est-ce qu’un bon journaliste ? demandait-il. Quelqu’un qui s’occupe des faits sans idées préconçues » : sans préjugés. Et il répétait : « Les vraies idées, Buffon le dit, viennent des faits. » Sortir de la réalité, c’est verser dans l’utopie et l’idéologie. Alors, tout s’ordonne à partir delà. Il avait confié à Valeurs actuelles, en février 1996 (Chirac et Juppé étaient aux gouvernes), un appel qu’il aurait pu signer cette année : « Les réalités vécues nous ont appris que, si l’entreprise a des responsabilités vis-à-vis de ses clients et de ses actionnaires et se situe ainsi au service des autres, elle ne peut assumer toutes les responsabilités de la vie sociale et on ne peut lui imputer - comme cela se fait aujourd’hui - le niveau dramatique du chômage français. [..] Que nos gouvernants libèrent une créativité paralysée ! » Il ajoutait : « Le vrai moteur de l’entreprise n’est pas le pouvoir, mais la responsabilité. »

Pour lui, c’est la clé de tout, la responsabilité. La grande faute des sociétés contemporaines, inspirées par des socialistes marxistes, c’est de séparer les actes de leurs conséquences et de prendre les conséquences pour la cause (on en a tant d’exemples, ces temps-ci, dans tout ce qui touche à l’identité nationale, au "traitement" du chômage ou aux programmes scolaires...) « L’homme est un être éminemment éducable : il n’éduque que s’il se cogne sur les conséquences de ses actes. » D’où l’aberration de la généralisation du tiers payant, des 35 heures subventionnées, etc. « Il n’y a rien de plus dévalorisant et de plus méprisant que de donner de l’argent à des gens ou à des pays sans leur en demander des comptes. »

Cela constituait le fil de sa pensée, une philosophie de la vie qu’il avait rassemblée, « à la lumière de son expérience », dans un livre-entretien dont le titre, Et pourquoi pas ? (Grasset), traduisait sa personnalité : celle d’un patron, humble et unique, empruntant des sentiers de crête peu encombrés. Il le savait, quand il s’amusait à fredonner Brassens : « Je ne fais pourtant de tort à personne, [...] Mais les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux... »

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