La revanche du patronat.

Vendredi 20 février 2015 // La France

Toujours plus ! Le Medef en veut toujours plus. Après le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) et le Pacte de responsabilité - deux cadeaux fiscaux accordés aux entreprises par le gouvernement, afin qu’elles reconstituent leurs marges au détriment des finances publiques et de la Sécurité sociale - l’organisation patronale en redemande. Elle aurait tort de s’en priver dès lors que le gouvernement cède à toutes ses pressions et menaces. Le 24 septembre, Pierre Gattaz, président du Medef a ainsi présenté dans un « petit livre jaune » une série de revendications pour relancer l’économie française et créer un million d’emplois d’ici à 2020.

Y figurent, pêle-mêle, la simplification du Code du Travail, la suppression de la référence à une quelconque durée légale de travail, la possibilité de payer en dessous du Smic, l’inversion de la hiérarchie des normes, le remplacement de la loi par le contrat, l’autorisation du travail le dimanche et après 21 heures, la réforme des seuils sociaux, la suppression de deux jours fériés...

Voilà pour l’écume des choses, car les véritables motivations du Medef sont ailleurs. Au mieux, le projet patronal constitue une vaste opération d’intoxication pour que se poursuive la déréglementation ; au pire, il s’agit d’une provocation qui a pour seul but de perpétuer le travail de sape de notre modèle social. Pierre Gattaz n’est pas naïf au point de croire que les mesures qu’il propose pourront créer un million d’emplois. Déjà, dans les années 1980, Yvon Gattaz, le père de l’actuel patron des patrons, assurait que la suppression de l’autorisation administrative de licenciement, instaurée en 1975, permettrait de créer six cent mille emplois. Revenue au pouvoir, en 1986, la droite s’est empressée de supprimer ce dispositif : les chômeurs attendent toujours les emplois. Aujourd’hui, un consensus semble se dégager chez les économistes sérieux pour reconnaître que ces propositions ne créeraient au mieux que cinquante mille emplois.

La véritable intention du Medef est donc ailleurs. Pierre Gattaz, comme Ernest-Antoine Seillière, hier, n’est qu’une marionnette manipulée par Denis Kessler, ex- numéro deux de l’organisation patronale et président du Siècle, qui n’a qu’une idée en tête « défaire méthodiquement le programme du CNR ». Dans la même veine, on peut lire dans le « Petit livre jaune » patronal, inspiré par l’ancien adepte du « Petit Livre rouge » que fut le patron de la Scor « notre modèle économique et social, hérité de la Libération et basé sur le modèle des Trente glorieuses, a vécu. » Denis Kessler profite de la quasi-léthargie du monde syndical pour avancer ses pions, mais ce faisant ne joue-t-il pas avec le feu ? Un proche de Laurence Parisot n’hésite pas à l’affirmer « Avec ses provocations, il est capable de bloquer toute la société française. »

Pourquoi tant d’acharnement à vouloir tourner la page du programme du CNR ? Dans la liste des organisations membres cette instance, ne figurait aucune organisation patronale pendant la Seconde Guerre mondiale, les intérêts des entreprises étaient défendus par des Comités d’organisation mis en place par Vichy et qui sont rapidement venus un instrument de la collaboration économique.

Le CNPF fut créé à la Libération à la demande du gouvernement. Dans la période d’après guerre, le patronat avait intérêt pour se refaire une virginité, à jouer le jeu de l’État providence. Avec la transformation du CNPF en Medef, l’organisation patronale s’est muée de corps intermédiaire en groupe de presse ; la différence est de taille. Là où les premiers cherchent, notamment par la négociation, à aboutir à un accord qui satisfasse l’ensemble des parties prenantes, les seconds ont pour seul objectif d’imposer leur point de vue, et la défense de leur propre intérêt.

Le projet du Medef poursuit un seul objectif : achever ce qu’il reste de l’Etat providence contrairement aux affirmations en vogue depuis une trentaine d’années, avait pour finalité d’assurer le bien-être des personnes dans le souci du bien commun et à les protéger contre les errements du marché et l’individualisme, comme le montre Eloi Laurent, économiste à I’OFCE dans Le Bel avenir de l’Etat providence, un essai qui propose des pistes pour le réinventer et sur lequel il nous faudra revenir.

Répondre à cet article